L’Inspection générale des finances (IGF) et le Conseil général de l’économie (CGE) tirent la sonnette d’alarme. Selon eux, si rien n’est fait, la filière du nickel en Nouvelle-Calédonie pourrait vivre ses dernières heures. Dans un rapport remis mardi 1er août au gouvernement, soit une semaine après le retour d’Emmanuel Macron de sa visite dans l’archipel au cours de laquelle il a indiqué sa volonté de trouver «un projet nickel d’avenir», les deux institutions dressent un état des lieux de la situation et émettent des propositions.
S’affranchir de la dépendance chinoise
En effet, maintenir et développer cette filière constitue un enjeu de taille car celle-ci pourrait permettre à la France et à l’Europe de s’affranchir de leur dépendance à la Chine en matière d'approvisionnements en nickel de classe I. Métal entrant dans la composition des batteries des véhicules électriques, ce nickel d'une pureté supérieure ou égale à 99,98% a été intégré à la liste des matières premières critiques du Critical raw materials act de l’Union européenne.
L’IGF et le CGE estiment que «la production des trois métallurgistes du territoire pourrait ainsi théoriquement représenter, à terme, jusqu’à 85% des besoins des gigafactories françaises en 2030 ou 14% des besoins de l’Union en 2035». Problème, deux d’entre eux - la Société le nickel (SLN), une filiale d’Eramet, et Koniambo nickel (KNS), détenu à 51% par la Société minière du sud-Pacifique et à 49% par Glencore - produisent du nickel de classe II à destination notamment du marché asiatique de l’acier inoxydable.
Une non-profitabilité multifactorielle
De plus, «aucun de ces trois opérateurs [le troisième étant Prony Resources, NDLR] n’est aujourd’hui en mesure de servir le marché européen dans des conditions économiquement viables, en raison de coûts de production notablement plus élevés que ceux de la concurrence internationale». Et notamment de l’Indonésie voisine, où les compagnies minières bénéficient d’une main d’œuvre bon marché et d’une énergie bien moins chère (car produite à partir de charbon) et subventionnée.
Contrairement aux entreprises calédoniennes qui se contentent d’exporter du minerai brut et n’intègrent pas d’activités métallurgiques, les trois acteurs, très exposés à la volatilité des prix du nickel, présentent des résultats négatifs depuis plus de dix ans. Plusieurs facteurs expliquent l’insuffisance de leur production. D’abord, SLN et KNS sont confrontés à la baisse des teneurs en nickel du minerai traité, causée par l’épuisement progressif de leurs gisements les plus riches. SLN fait également face à des difficultés réglementaires qui l’empêchent d’exploiter certains sites. Les problèmes techniques que rencontrent KNS et Prony Resources causent aussi régulièrement des pertes de production. Enfin, les fortes pluies qui se sont abattues ces deux dernières années sur la Nouvelle-Calédonie - amplifiées par le phénomène climatique La Niña - n’ont rien arrangé à la situation, la boue et les ruissellements rendant l’exploitation de certaines mines presque impossible.
700 millions d’euros de prêts depuis 2016
Pour appuyer la filière fragilisée, la France a «soutenu deux d’entre elles [SLN et Prony Resources, NDLR] en octroyant près de 700 millions d’euros de prêts et en ouvrant 540 millions d’euros de garanties, depuis 2016», affirme un communiqué du gouvernement. «Sans nouvelle intervention des acteurs privés et des pouvoirs publics, et malgré des soutiens récents et massifs, la fermeture de certains sites paraît à ce jour inévitable», préviennent l’IGF et le CGE. Selon eux, une nouvelle arrivée de trésorerie pourrait s’avérer nécessaire, dès début 2024 pour SLN et au courant de l’année 2024 chez Prony Resources (entre 200 et 250 millions d’euros). KNS estime quant à lui ses besoins de financement à près de 1 milliard de dollars d’ici 2026.
Parmi les autres solutions préconisées par les deux institutions : le repositionnement de ces entreprises vers le marché du nickel pour batteries, la décarbonation du mix énergétique de la Nouvelle-Calédonie ou encore la révision du cadre juridique du contrôle des exportations de minerai brut «afin de permettre une subvention croisée entre l’activité minière rentable et l’activité métallurgique non rentable». Par ailleurs, le rapport invite à repenser les mécanismes de partage de la valeur entre l’industrie du nickel et le territoire et de réviser les modalités de participation des acteurs publics au capital de ces entités. Des travaux doivent être menés par un groupe de travail sur le nickel dans les prochaines semaines. Ils aboutiront, d’ici à l’automne, à des propositions concrètes visant à renforcer la filière.





