Un ralentissement, mais quel ralentissement ? Thierry Lung, le directeur de Segor, ne voit pas de quoi se plaindre. Sa PME, spécialiste des engrenages qui emploie 35 salariés dans la Meuse, n’a jamais connu de carnet de commandes aussi fourni. «Nous avons cinq mois de commandes devant nous. D’habitude, c’est deux ou trois mois», constate l’industriel. L’allongement des délais de production, pour cause de difficultés d’approvisionnement, l’explique en partie. « Beaucoup de secteurs industriels ont vécu en 2023 sur les commandes post-covid prises en 2021 et 2022 atteste Georges Maregiano, associé chez KPMG, il va falloir réenclencher la machine". La PME Segor a elle intensifié ses démarches à l’export vers le Maghreb, en particulier le Maroc et la Tunisie.
Si Segor reste en apesanteur, il fait figure d'exception. En cette rentrée, les doutes s’instillent chez les industriels. «L’activité tient encore, mais les nuages s’accumulent», résume Denis Vogade, le PDG du fabricant de parfum Lothantique, implanté dans les Alpes-de-Haute-Provence. Depuis le début de l’année, «des clients ont à nouveau des difficultés à payer, nos commerciaux ont plus de mal à décrocher des commandes», énumère le patron comme autant de signaux avant-coureurs. Pour l’instant, son activité à l’exportation, qui pèse près de la moitié de son chiffre d’affaires, résiste mieux. Notamment en Russie, où la PME tire profit du départ des grandes marques de luxe occidentales.
Entre l’inflation galopante, le coup de frein de la croissance chinoise et de la hausse des taux d’intérêt, les perspectives s’assombrissent pour les industriels. La consommation des ménages en biens a encore reculé de 0,7% au deuxième trimestre. Avec des emprunts qui coûtent plus chers – les entreprises s’endettent désormais à 4,3 % en moyenne selon la Banque de France – une partie d’entre elles revoient la taille de leurs projets d’investissement. «Il y avait beaucoup d’interrogations l’an dernier. Il y en a encore davantage en cette rentrée», abonde Roger Thiriet, le gérant de Loxo group, une petite entreprise spécialisée dans l’installation d’équipements industriels.
Les carnets de commande se dégarnissent
Aucun secteur n’est vraiment épargné. «Tout le monde se montre plus prudent», confirme Corinne Molina, qui dirige avec son fils l’ETI Mäder, un fabricant de peintures implanté dans les Hauts-de-France au portefeuille de clients diversifié. Dans le ferroviaire et l’automobile, où l’activité était au plus bas l’an dernier, ses ventes se portent mieux. Dans les autres domaines, ses clients déstockent après avoir gonflé leurs inventaires par crainte de pénuries.

- 1784.36+3.25
2024
Smic brut mensuel - moyenne annuelleen €/mois
- 0.3-40
Trim 3 2025
Salaire ouvriers - Ensemble DE à RU% sur dernier mois du trimestre précédent
- 144+0.28
Septembre 2025
Indice mensuel du coût horaire du travail révisé - Salaires et charges - Tous salariés - Industrie manufacturière (NAF rév. 2 section C)base 100 en décembre 2008
Même si le moral des chefs d’entreprises en a pris un coup, les patrons n’ont pas encore sombré dans la déprime. Dans l’industrie, l’indicateur de climat des affaires est tombé en août sous sa moyenne de longue période, à 96 points, pour la première fois depuis la fin de la pandémie. Mais pour l’instant, l’activité n’a pas encore décroché. Certains secteurs surfent encore sur la dynamique de la reprise post-covid. Dans les biens d’équipement, Patrice Pennel le PDG de REG, une PME de 20 millions d’euros de chiffre d’affaires, confirme que ses affaires se portent bien. «Fin 2022, nous avions un carnet de commandes très élevé. Il est revenu à un niveau normal», reconnaît l’industriel qui fabrique aussi bien des vannes, que des convoyeurs et des systèmes de traitement de l’air notamment pour le secteur de l’énergie. Chez le fabricant de pompes KSB, le chiffre d’affaires devrait ainsi croître de 12% cette année, grâce aux hausses de prix passés l’an dernier pour compenser la hausse des prix de l’énergie. En volume, les ventes se tassent. «Selon notre syndicat professionnel, la quantité de pompes vendues chute de 10 à 15%. Les plus petits projets ont été repoussés avec l’inflation. Heureusement, les gros ont tenu», reconnaît Boris Lombard, le président France du groupe qui opère 4 usines en France.
2024 risque donc de démarrer sur des bases plus dégradées. Faute de moteurs pour relancer la demande, difficile d’anticiper un retournement de conjoncture dans les prochains mois. Devant les patrons réunis à la rencontre des entrepreneurs de France (REF) du Medef, le ministre de l’Economie Bruno Le Maire corrobore ce manque de visibilité. Pour 2023, le locataire de Bercy maintient sa prévision de croissance de 1%. Pour 2024, il préfère «rester prudent» compte tenu des incertitudes sur la conjoncture internationale, à commencer par le coup de frein en Chine.
La situation risque surtout de se compliquer pour les entreprises les plus fragiles. La hausse des taux d’intérêt durcit les conditions de refinancement. Pour les start-up, «la situation est déjà difficile, on va se prendre la dure réalité dans les mois qui viennent», commente Sacha Stojanovic, fondateur d'une jeune pouce lyonnaise spécialisée dans la fabrication de robots de transport intelligent. «Les start-up manquent de liquidités, ajoute-t-il. Elles ne trouvent plus de clients, plus d’investisseurs et ne sont plus suivies par les banques.»
Des difficultés d'approvisionnement et de recrutement en net recul
Ironiquement, la morosité ambiante a aussi ses bons côtés. Le coup de frein mondial a calmé les coûts des matières premières qui avaient flambé l’an dernier. De quoi desserrer un peu l’étau sur les marges. «Les prix commencent à refluer même s’ils toujours plus élevés qu’en 2022», optimise la patronne de Mäder dont l’entreprise a dû absorber, en deux ans, des hausses de plus de 40% sur la moitié de ses coûts de production. L’entreprise a pu augmenter ses prix, mais de façon imparfaite. Pour limiter ses coûts, elle s’est lancée l’an dernier dans une grande réorganisation, en rationalisant le nombre de ses usines dans le monde et rapatriant certaines productions sur ses sites français pour les consolider.
Depuis le printemps 2022, la part des entreprises industrielles signalant des difficultés d'approvisionnement a été divisé par trois, selon la Banque de France et ne concerne plus que 21% des sociétés du secteur. «Après leur pic de l’été dernier, les coûts de l’énergie ont eux aussi reflué. Ils vont rester durablement plus élevés car les conditions d'un changement ne sont pas réunis et il faut beaucoup d'investissements pour décarboner le secteur», anticipe le directeur général de KPMG Axel Rebaudières.
Autre retournement qui n’est pas pour déplaire aux chefs d’entreprises : les difficultés de recrutement sont devenues moins saillantes, comme le confirme la dernière enquête de la Dares. «Le premier frein à notre croissance était le manque de main d’œuvre. Depuis le premier semestre, la donne s’est inversée», constate Hugues Meili, le président de Niji, une entreprise de conseil en transformation numérique basée à Rennes. En interne, son taux de turn-over a reculé. Et il a vu le nombre de candidatures augmenter. Il compte profiter de l’aubaine pour ne pas freiner ses recrutements, malgré l’horizon incertain. En septembre, l’entreprise de 1 250 salariés, va accueillir 100 nouveaux salariés, dont 80 sur des postes tout juste créés. Des effectifs étoffés pour affronter un avenir incertain.
Avec Cécile Maillard et Anne-Sophie Bellaiche.





