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"Lubrizol, c’est un sujet de stockage, pas un accident industriel de fabrication", pour le PDG d’Arkema Thierry Le Hénaff

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Entretien Dans un entretien exclusif avec L'Usine Nouvelle, le PDG d’Arkema Thierry Le Hénaff souligne l’importance de l’industrie chimique pour le développement des nouvelles technologies.

Nos produits chimiques ont des applications high-tech, défend Thierry Le Hénaff
"Lubrizol, c’est un sujet de stockage, pas un accident industriel de fabrication", pour le PDG d’Arkema Thierry Le Hénaff. (Photos: Pascal Guittet)

L'Usine Nouvelle.- Depuis le spin-off de Total il y a quinze ans, comment avez-vous repositionné Arkema ?

Thierry Le Hénaff.- Il a fallu définir un cap clair sur lequel embarquer l’ensemble des salariés. Le portefeuille était complexe, plutôt orienté commodités, et la société peu rentable. Nous avions trois convictions : l’importance à venir de la demande en matériaux, le rôle clé de la chimie dans les solutions pour le développement durable et l’Asie comme moteur de croissance. Nous avons misé sur l’innovation, augmentant de 50 % notre budget de R & D, sur les pays émergents et sur la transformation du portefeuille. Quarante pour cent du chiffre d’affaires ont été cédés, soit environ 2,2 milliards d’euros, et 4 milliards acquis.

Cette densité est assez unique dans la chimie, tout comme notre orientation matériaux et spécialités, passés de 40 à plus de 70 % de nos activités, avec une cible au-delà de 80 %. Nous avons complètement réinventé Arkema. Nous avons toujours 20 000 salariés, mais le chiffre d’affaires est passé de 5 à 9 milliards d’euros, la marge d’Ebitda de 6 % à près de 17 %.

Quelle est votre politique de croissance externe ?

Les petites acquisitions ciblées, c’est plusieurs fois par an. Les acquisitions moyennes, du type de celles d’ArrMaz et de Den Braven, tous les deux ans, et une grosse acquisition, comme Bostik, plutôt tous les cinq à six ans. Ce rythme permet de garder une structure de bilan très forte.

Arkema vient d’ouvrir une unité pour l’impression 3D au Cerdato, son centre technologique de matériaux à Serquigny (Eure). Quel est l’objectif ?

Le Cerdato est centré sur le développement durable, la réduction des émissions de CO2, l'allégement des matériaux pour les véhicules et le design et la performance des matériaux. Tous ces domaines sont en croissance exponentielle. Nous disposons de polymères techniques de premier ordre, comme le polyamide 11, biosourcé et très performant dans l’automobile, le sport, la cosmétique, l’électronique, le polymère fluoré PVDF, utilisé comme additif de protection et dans les batteries lithium-ion, et le polymère de l’extrême, le PEKK, un matériau top niveau qui a les qualités du métal, mais est bien plus léger. L’une des applications en plein boom, c’est l’impression 3D. Au départ dévolue au prototypage, elle permet aujourd'hui de remplacer l’injection dans de nombreuses fabrications de séries grâce à des polymères et à des plastiques techniques développés en particulier au Cerdato. Arkema est à la pointe, avec la gamme la plus étendue.

Quelle est votre feuille de route pour les quinze ans à venir ?

Nous avons une très grande ambition dans les adhésifs et les matériaux. Essentiellement par croissance externe pour les adhésifs, car c’est un domaine technologique très vaste et encore très fragmenté, avec un potentiel énorme. Dans les matériaux, nous croyons beaucoup à un couplage entre la R & D et les investissements industriels. Nous avons engagé plus de 300 millions d’euros, le plus gros investissement d’Arkema, à Singapour pour produire en Asie notre polyamide 11. En termes de géographie, nous visons pour 2023 un équilibre parfait entre l’Europe, qui représente 38 % des ventes, l’Amérique du Nord, 32 %, et l’Asie et le reste du monde, aux alentours de 30 %.

Cela correspond à votre stratégie de bases industrielles similaires par continent ?

Notre concept, c’est la région pour la région. Nous fabriquons en Europe – en majorité en France – pour l’Europe, en Amérique du Nord pour l’Amérique du Nord et en Asie pour l’Asie. Comme nous étions moins présents sur ce continent, nous y avons concentré nos efforts.

Ces avancées se font-elles au détriment de l’appareil productif en France ?

Arkema est un groupe international qui a su garder en France un outil industriel fort. La France, c’est 8 % de notre chiffre d’affaires, mais 35 % de nos salariés et 70 % de notre R & D. C’est un effet du crédit d’impôt recherche (CIR). Notre présence en France a plus diminué par développement du reste que par restructuration. Environ 40 % de nos investissements courants s’effectuent ici. Les usines étant plus anciennes, elles nécessitent beaucoup d’efforts de modernisation. Nous avons investi 20 millions d’euros à Mont (Pyrénées-Atlantiques), plus de 50 millions à Lacq (Pyrénées-Atlantiques) et à Honfleur (Calvados), 100 millions à Jarrie (Isère).

Comment jugez-vous l’industrie chimique en France ?

Arkema est le plus grand groupe français, mais il y a d’autres sociétés chimiques de belle taille et énormément de PME. Dans les matériaux, on trouve aussi nombre de start-up. Il y a une chimie dynamique, qui exporte beaucoup, avec des positions mondiales, mais qui restera fragmentée. Il faut faire en sorte qu’elle puisse continuer à bien se développer.

Cela nécessite-t-il un gros travail auprès des pouvoirs publics ?

Il est important de faire de la pédagogie auprès des pouvoirs publics, mais aussi du grand public. La chimie a toujours une image contrastée alors que c’est une industrie très moderne. La France est une terre de tradition chimique, il y a beaucoup de prix Nobel, d’écoles. Il est important de faire passer le message sur les atouts de la chimie, surtout auprès des jeunes. Nous le faisons de manière directe, avec nos produits, et indirecte, en faisant visiter nos usines. On a souvent l’impression que la chimie est une vieille industrie qui fume, mais elle est d’abord moderne et hypertechnique. Concernant la sécurité, nous sommes parmi les meilleures industries, l’une des moins accidentogènes. La chimie est aussi fortement engagée dans la réduction des gaz à effet de serre et dans l’économie circulaire. Nous avons beaucoup de cartes à jouer.

La chimie comme science ne pose pas de problème, c’est l’industrie qui inquiète…

D’où l’importance de faire visiter les usines, d’être transparents avec les riverains, de montrer que nous sommes vertueux et que nos produits ont des applications high-tech.

Un mois après l’incendie de Lubrizol, les riverains d’usine sont très inquiets. Faut-il réglementer davantage ?

Lubrizol, c’est un sujet de stockage, pas un accident industriel de fabrication. Il sera important que France Chimie [la fédération des industriels de la chimie, ndlr] puisse, avec Lubrizol et les pouvoirs publics, tirer des enseignements après l’enquête et voir ce qui peut être mis en place. Nous sommes à l’écoute de ce qui permettrait de renforcer la ­sécurité. En France, 20 % des sites Seveso sont des sites d’industries chimiques. Le secteur a une conscience très forte de sa responsabilité. L’évolution des aspects sécuritaires et environnementaux a été significative. Il faut continuer à progresser, en liaison avec les autorités et les riverains.

Peut-on encore construire une usine chimique en France ?

En France, il y a en milieu urbain des sites industriels anciens, qui étaient là avant la ville. Aujourd’hui, vous n’allez pas construire en ville, mais il est possible de construire de nouvelles unités sur le territoire. Le premier sujet reste celui de la compétitivité et il faut que la demande soit au rendez-vous.

Les plates-formes sont-elles une bonne solution ?

Oui, c’est une bonne approche, avec des infrastruc­tures permettant de s’installer de manière plus compétitive, comme à Carling (Moselle), au Péage-de-Roussillon (Isère) et à Lacq, mais cela reste marginal. Il faut améliorer la compétitivité du site France. Le CIR est vraiment une bonne chose, le Cice est également un pas, mais la « ribambelle » de taxes de production est un frein au redéploiement industriel. La contribution sociale de solidarité des sociétés est incroyablement pénalisante, notamment pour un groupe comme Arkema, qui exporte 75 % de ses productions. De nombreux sites souffrent à cause des taxes. Or il y a un décalage avec d’autres pays. Pas seulement avec la Chine, mais aussi avec l’Allemagne et les États-Unis. En France, la rentabilité est deux fois moindre pour la même usine. L’attractivité de l’industrie est devenue un enjeu majeur des pays. La chimie, c’est la mère de toutes les industries. Il faut bien sûr développer les nouvelles technologies, mais une industrie nouvelle ne se développera pas sans protéger l’industrie traditionnelle.

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