Analyse

Le Fonds souverain français de 500 milliards de Marine Le Pen, argent magique ou levier efficace ?

La candidate du Rassemblement national à l’élection présidentielle compte financer beaucoup des mesures de son programme grâce à un fonds souverain qui drainerait l’épargne des Français. Plusieurs économistes émettent des réserves sur cette mesure.

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Marine Le Pen
Le Fonds souverain français est à la racine du programme de Marine Le Pen.

Renationaliser les concessions d’autoroutes en vue de baisser de l’ordre de 15% le prix des péages, investir dans le nucléaire et la santé, tout en gardant « une place de premier plan » pour les industries de la défense, ainsi que dans le numérique, la recherche, les chantiers d’amélioration des infrastructures et les « actifs stratégiques pour la souveraineté de la France à l’étranger », comme les matières premières stratégiques. Qui va financer tout cela ? C’est le Fonds souverain français (FSF) de Marine Le Pen ! Présenté comme un grand emprunt effectué auprès des Français, il est à la racine du programme de la candidate du Rassemblement national à l’élection présidentielle du 24 avril prochain. « Dans la réalité du financement du projet du Rassemblement national, (…) beaucoup repose sur le Fonds souverain français », a reconnu le député européen RN Hervé Juvin auprès de Ouest-France.

Grâce au FSF, Marine Le Pen souhaite réorienter l’épargne des Français, qu’elle considère comme « immobilisée », vers l’économie réelle. L’idée ne date pas d’hier, mais le surcroît d’épargne de 187 milliards d’euros accumulé (à fin octobre) par les ménages depuis le début de la crise sanitaire lui donne une seconde jeunesse. 

Un objectif très ambitieux de 500 milliards d'euros

Chaque Français pourra ainsi placer son épargne dans le FSF, l’objectif étant d’aboutir à un véhicule d’investissement de 500 milliards d’euros d’ici à la fin d’un éventuel quinquennat de la candidate d’extrême-droite. « Du programme de Le Pen, ce n’est pas l’idée que j’écarterais le plus », concède Mathieu Plane, économiste à l’OFCE. Comme d’autres économistes contactés par L’Usine Nouvelle, il émet cependant des réserves sur une mesure encore peu détaillée. Au moment d’écrire ces lignes, un porte-parole de Marine Le Pen n’avait pas donné suite à notre sollicitation pour la préciser.

Selon le journal l’Opinion, qui a échangé avec Philippe Nguyen, l'un des conseillers économiques de Marine Le Pen, les sommes levées ne seront pas garanties par l’Etat et bloquées pour trois ans au minimum. Les « actionnaires de la maison France » devraient donc être exposés aux risques d’illiquidité et de perte en capital, à rebours de la proposition faite par la candidate des Républicains Valérie Pécresse lors du premier tour. De quoi les détourner de ce placement ? « Les épargnants français ont peur que leur argent disparaisse, ou d’en avoir besoin avant le terme de l’horizon d’investissement de plusieurs années des fonds », rappelait en tout cas Michel Didier, le président de l’institut privé d’études économiques Rexecode, récemment dans nos colonnes.

Résister à la tentation de sauver des fleurons en difficulté

Pour tenter de contourner cet obstacle, le FSF garantira une rémunération d’au moins 2% aux Français, soit le double du livret A depuis le 1er février 2022. Celle-ci sera cependant bien inférieure à l’inflation qui devrait avoisiner les 4% cette année. Selon l’Opinion, cette rémunération sera ensuite progressive et s’élèvera à 4% quand un épargnant aura gardé ses parts dans le FSF entre huit et dix ans.

Le programme de Marine Le Pen rappelle qu’« une sélection rigoureuse dans les choix d’investissement » sera nécessaire pour tenir cette promesse. Il ne faudra probablement pas déroger à cette rigueur, quand bien même la tentation de sauver des fleurons tricolores en difficulté pourrait être grande. « La question concerne plutôt la mise en pratique. Comme toujours, le diable est dans les détails, estime Mathieu Plane. Comment s’assure-t-on de bien flécher l’épargne ? Vers quelles entreprises ? Y aura-t-il des contreparties exigées ? »

Le Fonds de réserve pour les retraites, un exemple ?

Marine Le Pen pense en tout cas que le FSF sera bénéficiaire. « Les mesures financées par le FSF seront des mesures d’investissement qui ont vocation, sur le moyen terme, à être rentables et même à devenir une nouvelle source de revenus pour l’Etat », a-t-elle indiqué fin mars lors de la présentation du chiffrage de son programme. Pour appuyer son raisonnement, la candidate du RN a pris l’exemple du Fonds de réserve pour les retraites (FRR), créé en 1999 dans l’Hexagone, en décembre dernier sur LCI. Doté d’environ 30 milliards d’euros, « il a rapporté 7% en moyenne », a-t-elle souligné. Reste que ce rendement est celui de l’année 2021. Selon un rapport du Sénat publié en juillet dernier, la performance annualisée nette du FRR s’élève à 4,6% depuis 2011.

"L’Etat, ce n’est pas un truc en suspension"

Face à ses limites, et alors que l’Etat emprunte encore à des taux très bas auprès des marchés financiers, ce grand emprunt auprès des Français est-il nécessaire ? « L’Etat, ce n’est pas un truc qui est en suspension, a répondu Marine Le Pen sur LCI. Si pour une fois l’Etat peut agir pour pouvoir rendre des intérêts aux Français plutôt que de l’argent et des intérêts aux banques, mon Dieu ! Vous trouvez ça scandaleux ? Moi je trouve ça parfaitement normal.»

La gouvernance du FSF devra en tout cas être précisée. Selon l’Opinion, un cahier des charges sous-tendra les investissements choisis par des comités de sélection. Le média ne dit pas si des prestataires de service d’investissement serviraient d’intermédiaires, comme c’est le cas pour le FRR. Une telle option ne semble cependant pas très en phase avec la volonté de Marine Le Pen de rétribuer les Français plutôt que les institutions financières privées. « De ce que je comprends, l’ingénierie serait bureaucratique. Or, on l’a vu avec le Programme des investissements d’avenir, il est difficile pour la puissance publique de faire les bons choix », commente Emmanuel Jessua, le directeur des études de Rexecode.

"L’idée de Le Pen relève du marketing"

C’est la Caisse des dépôts et consignations qui supervisera le FSF. Dès lors, « le Fonds souverain français existe déjà, tranche Ludovic Subran, chef économiste chez l’assureur Allianz. Cela s’appelle la Caisse des dépôts, l’agence des participations de l’Etat et Bpifrance. Ces institutions équivalent de fait à un fonds qui fait de l’investissement et cela fonctionne plutôt bien. L’idée de Le Pen relève du marketing. » Depuis 2020, Bpifrance propose déjà aux particuliers d’investir leur épargne dans des entreprises non cotées à travers ses véhicules d’investissement Bpifrance entreprises 1 et, depuis février dernier, Bpifrance entreprises 2. Ce dernier fonds ne pèse en revanche que 100 millions d’euros.

Jonathan Grelier, avec Solène Davesne

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