Comment maintenir le fonctionnement d’une activité cruciale malgré l’épidémie de coronavirus ? Aux côtés des secteurs traditionnels comme la logistique ou l’énergie, les datacenters ne peuvent pas, eux non plus, s'arrêter. Nécessaires au bon fonctionnement des outils de télétravail, à la transmission des vidéos en ligne et à la pérennité des serveurs des entreprises en première ligne, ils doivent assurer la continuité du réseau. Dont les sollicitations s'envolent en raison du confinement.
Le défi est complexe. Contrairement aux apparences et aux idées reçues, Internet ne fonctionne pas dans le vide et les datacenters ne sont pas déserts. Hébergeant les serveurs des entreprises, ces bâtiments dits “en colocation” sont aussi des noeuds de connectivité qui permettent à une multitude d’acteurs – opérateurs de télécoms, infogéreurs et entreprises – d’interconnecter leurs machines et leurs réseaux. Certains sont même reconnus comme opérateurs d’importance vitale (OIV).
LIMITER LES ALLÉES ET VENUES
“D’ordinaire, les clients viennent eux-mêmes sur le site, par exemple pour installer des équipements ou des câbles”, décrit Sami Slim, directeur adjoint de Telehouse France, qui dénombre trois bâtiments dans l'Hexagone, dont le datacenter le plus connecté du pays. “Face à l’épidémie, nous ne leur interdisons pas de venir mais nous leur demandons de limiter leurs arrivées et si possible de confier le travail à nos équipes.” Celles-ci doivent intervenir physiquement et ne peuvent donc télétravailler. Elles ont été divisées en binômes et ne peuvent ni se croiser, ni partager les mêmes outils.
Outre la séparation des flux humains et la mise à disposition de gel hydroalcoolique, le groupe Interxion est allé plus loin, tirant parti des procédures mises en place lors du H1N1. “Plutôt que de mobiliser tout le personnel nécessaire à l’exploitation des sites, nous avons dédoublé les équipes, dont la moitié reste en télétravail”, expose Fabrice Coquio, président d’Interxion France. “Si un employé tombe malade, une autre équipe n’ayant pas été en contact avec les personnes contaminées peut prendre la relève.”
Explosion des raccordements de dernière minute
Sur le campus du groupe Data4 à Marcoussis (Essone), la cafétéria qui alimente les visiteurs des 12 datacenters a fermé ses portes. Mais les personnels des entreprises et opérateurs continuent de s'y croiser, le sars-cov-2 stimulant l’activité des noeuds d’Internet. “Nous constatons que nos clients ont gelé d’eux-mêmes nombre d’opérations usuelles, mais nous avons aussi vu des demandes d’interconnexions très urgentes”, résume Jérôme Totel, vice-président de la stratégie de Data4. Avec le début du télétravail lundi 16 mars, “certaines plate-formes de service ont été débordées par les demandes de connexions et ont acheté en urgence des liens télécoms à des opérateurs”. Même son de cloche chez Telehouse, qui note “une augmentation conséquente des demandes de raccordement” entre ses clients.
Comme on pouvait s’y attendre, les mesures de confinement ont ainsi fait exploser le trafic Internet. Au détriment des échanges humains mais aussi des réseaux privés des entreprises par lesquels transitent usuellement nombre d’échanges professionnels.
En charge du principal noeud d’échange en France, qui permet aux réseaux télécoms de s’interconnecter entre eux, l’association France IX affirme avoir constaté une augmentation de 15% du trafic passant dans ses tuyaux depuis le début du confinement. Jusqu’à dépasser 1,4 térabit par seconde (Tb/s) et battre son record de débit le mercredi 18 mars dernier. Le 11 mars déjà, son homologue allemand communiquait avoir dépassé la barre des 9 Tb/s de manière anticipée.
Un réseau résilient
Les gérants de centres de données affichent donc leur confiance dans l'infrastructure d'Internet. Comme les télécoms l’avaient déjà expliqué, les câbles et les interconnexions françaises sont bien dimensionnées et supporteront une hausse de trafic. Les demandes de connexion de dernière minute, elles, concernent surtout des serveurs dédiés au télétravail et à la bureautique. Là où ceux qui diffusent des matchs de foot, par exemple, ont l’habitude de devoir gérer des pics. Les centres de données, eux, ont fait des stocks de câbles et de fioul pour assurer la continuité de service.
Preuve du surdimensionnement habituel chez les plus grands acteurs, Interxion pointe une augmentation limitée autour de 5% des demandes de raccordement de la part de ses clients. Le groupe, qui a pris la décision de reporter toutes les maintenances préventives afin de diminuer le risque de panne, rapporte néanmoins certaines demandes importantes de certains clients, qui vont jusqu’à accroître leurs serveurs en urgence. “Un client français nous a demandé de doubler sa capacité de bande passante en 24h et mercredi 18 mars, à Paris, deux camions semi-remorques sont arrivés pour le compte d’un autre”, relate Fabrice Coquio, tout en insistant sur le caractère ponctuel de ces interventions, et la capacité de ses centres de données à les absorber.
Craintes sur les serveurs
Sauf incident ponctuel, les datacenters devraient donc être capables de répondre aux hausses de demandes et transmettre sans souci les conférences de travail, les journaux en lignes et les apéritifs virtuels des prochaines semaines. Aidés pour cela par les récentes annonces des plateformes numériques qui, comme Netflix ou Youtube, réduisent la qualité de leurs vidéos en réponse aux demandes de la Commission européenne.
Seule ombre au tableau : les réseaux d’approvisionnement. Alors que les câbles sont légions, “il devient de plus en plus compliqué de recevoir un serveur ou un équipement informatique”, constate Sami Slim. Un problème d’approvisionnement global qui, si la crise perdurait, pourrait pénaliser les industries et les freiner dans leur transformation numérique.





