Les canotiers chahutent avec les ombrelles pour apercevoir les joueurs. Le soleil est radieux à Newport en ce début septembre. Newbold et Van Rensselaer sont menés deux sets à zéro par Clark et Taylor, qui, à l’aide de sa raquette en forme de cuillère conçue par ses soins, marque un nouveau point. Applaudissements élégants et distingués. Jeu, set et match : 6-5, 6-4, 6-5. La toute première finale de double de l’US Open 1881 s’achève par la victoire de Clark et Taylor. Les deux tennismen deviennent célèbres. À 25 ans, Frederick Winslow Taylor n’a pas perdu son temps. Pourtant, il ne sait pas encore que son nom passera à la postérité pour tout autre chose.
Son grand-père chassait les baleines. Sa mère traque les domestiques trop paresseux. Taylor s’est trouvé sa proie à lui. L’inefficacité. Les deux années passées en Europe lorsqu’il était enfant pour découvrir, sous le patronage de maman, les richesses du Vieux Continent deviendront à ses yeux la quintessence du temps perdu. Sportif, nerveux, insomniaque, le jeune homme ne fume pas, ne boit ni café ni thé, sans parler de l’alcool. Mens sana in corpore sano.
Une carrière rondement menée
Taylor commence par standardiser les outils, embauche des étudiants pour chronométrer les moindres tâches effectuées sur les machines-outils, élimine les gestes inutiles...
Son chemin est tout tracé. Le tennis et le golf, où il excelle, pour le plaisir. Le métier d’avocat comme papa pour la carrière. Admis à Harvard en 1874, il est cependant contraint de renoncer à son parcours universitaire en raison de problèmes de vue. Bricoleur hors pair, le voilà désormais apprenti dans un atelier où il découvre le métier de dessinateur et de mécanicien. Deux ans plus tard, il rejoint la Midvale Steel Company. Ouvrier sur un tour, il apprend vite et observe beaucoup. Le voici bientôt gardien des outils, puis chef d’équipe, surveillant, chargé des réparations, premier dessinateur, directeur des recherches et enfin ingénieur en chef des usines de la société.
Une multitude de postes et une progression fulgurante qui lui ont permis de déceler toutes les failles du travail en atelier. Le rendement et l’efficacité collective deviennent ses obsessions. Il commence par standardiser les outils, embauche des étudiants pour chronométrer les moindres tâches effectuées sur les machines-outils, élimine les gestes inutiles...
Il sépare aussi les métiers en deux catégories. Ceux qui pensent le travail, les ingénieurs, et ceux qui l’exécutent, les ouvriers. Son but n’est pas de faire travailler ces derniers plus, mais mieux. Et ainsi de supprimer les conflits sociaux, de renforcer la productivité, d’instaurer un coût de revient plus bas, des profits plus importants et des salaires plus élevés. Taylor gagne alors à la fois la détestation de certains salariés et celle de certains actionnaires.
Rendement scientifique et profits considérables
Convaincu du bien-fondé de sa théorie, il la met en pratique à une tout autre échelle au sein de la Bethlehem Iron Company dès 1898. Il pousse sa logique au maximum et fait concorder les critères de poids et de taille entre l’ouvrier et la tâche qui lui est dévolue. Le rendement devient scientifique, les profits considérables. Son brevet consistant à associer du tungstène à de l’acier double la production maison et finit de le rendre riche.
Remercié lors du changement d’actionnaire, le père du taylorisme devient consultant, conférencier, et influence l’industrie mondiale. Dans le même temps, il conçoit une machine d’usinage révolutionnaire et dessine ses clubs de golf. Avec la première, il fait sensation lors de l’Exposition universelle de Paris de 1900. Avec les seconds, il participe à la première édition du tournoi de golf des jeux Olympiques. Sur le green de Compiègne, il termine quatrième. De là à dire qu’il a perdu son temps...





