Entretien

«Les enjeux extra-financiers vont infuser jusqu’à la comptabilité des entreprises», affirme Emmanuel Faber

Le Conseil des normes extra-comptables internationales (ISSB), l’équivalent des normes comptables IFRS pour le reporting extra-financier, a publié lundi 26 juin ses premiers standards à destination des entreprises. Son président, l’ex-PDG de Danone Emmanuel Faber, expose auprès de L'Usine Nouvelle les enjeux de cette étape importante.

Réservé aux abonnés
Emmanuel Faber
Emmanuel Faber a pris la tête de l'ISSB en janvier 2022.

L'Usine Nouvelle: Votre organisation, l’ISSB, a publié lundi 26 juin deux normes extra-financières. Que représente cette étape pour vous ?

Emmanuel Faber: Pour le moment, il y a plus de 450 référentiels ESG autour du globe… Notre travail marque le début d’une harmonisation de ces normes extra-financières à l’échelle internationale. L'autre grande nouveauté, c'est que ces normes vont infuser jusqu’à la comptabilité des entreprises. Elles exigent de déclarer les répercussions actuelles et à venir des risques et opportunités associés aux enjeux extra-financiers comme le climat, parce que la performance économique d’une entreprise est inextricablement liée à ses interactions avec ses parties prenantes, la société civile, l’économie et son environnement. Nous sortons la comptabilité d’une entreprise de son périmètre restreint des rapports financiers pour l’ouvrir aux chaînes de valeur et à des horizons de court, moyen et long termes. Dans nos instructions qui accompagnent ces normes, nous fournissons des exemples de ces risques et opportunités qui peuvent affecter la performance financière d’une entreprise. Je pense par exemple à un constructeur automobile qui devrait accélérer l’amortissement de certaines lignes de production dans ses comptes, parce qu’il est confronté à une future interdiction des ventes de véhicules thermiques.

Pourquoi avez-vous commencé par le climat ?

Notre mandat était d’agir urgemment sur le climat. Il n’a fallu qu’un an de travail environ pour élaborer la première norme climatique globale qui porte sur les scope 1, 2 et 3 des émissions de gaz à effet de serre. C’est un immense pas en avant. La norme est désormais applicable par l’ensemble des pays et des entreprises qui le souhaitent. Les entreprises commenceront leur reporting en 2025.

Comment va se dérouler le déploiement de ces normes ?

Les entreprises et les investisseurs peuvent les adopter volontairement. Aux Etats-Unis par exemple, les entreprises pourraient avoir un vrai intérêt à les utiliser avant que la SEC [l’organisme fédéral de contrôle des marchés financiers, ndlr] ne finalise, un jour peut-être, ses standards de reporting sur le climat. Par ailleurs, il y a déjà eu de nombreuses déclarations de la part d'Etats qui sont enclins à adopter nos normes. La Chine a fait savoir qu’elle soutenait ardemment notre travail. Le Japon, la Corée du Sud, la Malaise et Singapour sont également intéressés en Asie. C’est le cas du Nigeria, de l’Afrique du Sud, du Ghana, du Kenya et de l’Egypte en Afrique, ainsi que du Brésil, du Chili et de la Colombie en Amérique du Sud. Et il y a aussi le Royaume-Uni. A la dernière COP en Egypte, le CDP [une plateforme de publication d’informations environnementales utilisée par plus de 700 investisseurs avec 136 000 milliards de dollars d’actifs, ndlr] a annoncé qu’elle incorporerait notre norme climat dans ses questionnaires adressés à environ 19 000 entreprises, qui représentent la moitié de la capitalisation boursière de la planète. En revanche, la question de la compatibilité de nos normes se pose avec la CSRD en Europe : c’est le seul endroit où les normes apparaissent plus politiques, avec une dimension qui dépasse celle des marchés financiers. Les déclarations à fournir vont, en Europe, au-delà de la question économique.

Justement, les entreprises européennes ou actives en Europe qui seront soumises à la CSRD doivent-elles se sentir concernées par vos normes ?

Nous travaillons ensemble avec la Commission européenne sur un objectif conjoint : il ne doit pas y avoir de double reporting quand les éléments demandés sont les mêmes. Les informations communiquées aves nos normes par les entreprises doivent être reconnues compatibles avec les normes européennes, et inversement. Mais nos approches ont des différences. Nous mettons l'accent sur la matérialité financière et économique [les normes de l’ISSB prennent en compte l'impact du climat sur la performance économique, alors que les normes européennes tiennent aussi compte des impacts de l’entreprise sur l'environnement, ndlr]. Nous avons besoin d’un rapport ramassé avec lequel les investisseurs peuvent prendre des décisions efficacement. Il est prévu que nous mettions en œuvre un outil de navigation aussi simple que possible pour passer d’un standard à l’autre, quand les normes européennes seront finalisées. 

Pour éviter le greenwashing, la publication d’informations avec vos normes devra être auditée. Cette décision revient-elle aux pays qui appliqueront ces normes ?

Oui et non. Nous avons construit nos standards pour qu’ils soient auditables en associant d’ailleurs les firmes d’audit et la profession comptable. Certaines entreprises peuvent choisir de faire auditer leurs informations extra-financières de manière volontaire. D’autre part, les régulateurs des marchés financiers de chaque pays pourront effectivement décider du niveau d’audit qu’ils exigent.

Quelles sont vos prochaines échéances ?

Nous avons démarré un travail de recherche pour approfondir notre norme climat qui est détaillée sur les gaz à effet de serre mais explore encore peu le lien entre le climat et la biodiversité, le climat et l’eau ou encore les enjeux de transition juste. Des compléments seront probablement apportés l’année prochaine. Au-delà du climat, nous avons lancé une consultation qui va se terminer le 1er septembre prochain. Nous avons proposé quatre futurs axes possibles de travail : le capital humain, les droits humains, les écosystèmes naturels tels que la biodiversité, l’eau et les forêts, ainsi que la question du reporting intégré, pour savoir s’il faut aller encore plus loin dans l’intégration des informations extra-financières dans la comptabilité. Le retour des entreprises nous permettra de construire un plan de travail pour les années 2024-2026.

Newsletter La Quotidienne
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.
Ils recrutent des talents
Chez Framatome, façonnons les réacteurs nucléaires de demain !

Un avenir énergétique 100% électrique et bas carbone ? Tout le monde en rêve, mais le défi est bien vaste ! Entreprise industrielle de la métallurgie, au service de la filière nucléaire, chez Framatome, chaque innovation, chaque calcul d’ingénierie, chaque soudure, contribue à cet objectif.

Le témoignage
Les webinars
Les services L'Usine Nouvelle
Détectez vos opportunités d’affaires
Trouvez des produits et des fournisseurs