A Taïwan, le nouveau gouvernement prend ses fonctions dans un climat de tensions avec la Chine

Le lundi 20 mai, le nouveau président taïwanais Lai Ching-te (DDP, parti indépendantiste), élu le 13 janvier dernier, prenait officiellement ses fonctions. Dans la semaine qui a précédé, la Chine a multiplié les intimidations à l’encontre de ce partisan de la fermeté face à Pékin. Mais, alors que DDP est minoritaire au Parlement, le nouveau président pourrait être contraint de remettre en question la politique énergétique engagée par Tsai Ing-wen, sa prédecesseure.

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Taipei, Taïwan
Vue de la ville de Taipei

45 avions chinois détectés mercredi 15 mai autour de l'île de Taïwan, dont 26 qui ont franchi la ligne médiane du détroit de Taïwan. Dans la semaine qui a précédé la passation de pouvoir entre la présidente taïwanaise Tsai Ing-wen et son successeur Lai Ching-te, la Chine n’a cessé de multiplier les intimidations. 

La mise en garde des Etats-Unis

Il faut dire que le candidat du Parti démocrate progressiste (DPP), élu le 13 janvier dernier avec 40,1% des voix, est considéré par la Chine comme un «grave danger» en raison de ses positions passées en faveur de l’indépendance. De son côté, celui qui est également connu sous son nom anglais de William Lai a essayé depuis le début de sa campagne de faire oublier ses déclarations passées, mettant en avant la «recherche du dialogue» avec la Chine. Au point que Jean-Yves Heurtebise, Maître de conférences à l’Université Catholique FuJen à Taipei, dit s’attendre «à une forte continuité, sans surenchère» par rapport à la mandature de Tsai Ing-wen. Car, rappelle le chercheur associé du Centre d’études français sur la Chine contemporaine à Hong Kong, «la marge de manœuvre de Taïwan est très faible, dans un contexte où la Chine a déjà changé unilatéralement la ligne de démarcation aérienne qui sépare Taïwan et la Chine, et multiplié les patrouilles maritimes autour de Kinmen, un archipel administré par le gouvernement taïwanais, mais situé à seulement quelques kilomètres du territoire chinois». Plus largement ajoute le chercheur « Cesdernières années, on constate une volonté chinoise de s’accaparer la mer de Chine et de créer un climat de tension poussant les pays voisins mis sous tension comme les Philippines à la faute, pour pouvoir ensuite se positionner en victime et justifier une riposte ou une montée en grade des pressions ». Face à cette menace, en janvier dernier, Taiwan a fait passer le service militaire obligatoire de trois mois à un an pour les hommes.

Une possible remise en question de la sortie du nucléaire d’ici à 2025

Sur le plan intérieur, Lai Ching-te sera sûrement amené à faire des compromis avec l’opposition, en particulier sur la politique énergétique. Car si depuis huit ans, Tsai Ing-wen gouvernait avec une majorité absolue au Parlement, ce n’est pas le cas du nouveau président. Le Kuomintang (KMT, favorable à un rapprochement avec la Chine), a en effet obtenu 52 sièges, contre 51 pour le candidat du Parti démocrate progressiste (DPP) de M. Lai, et 8 pour le Parti populaire taïwanais (PPP), qui se présente comme anti-establishment.

Actuellement, la consommation d’électricité provient à environ 40% du charbon, la part du gaz étant équivalente. Les renouvelables représentaient l’année dernière 8% de la production, l’objectif étant de monter progressivement à 20%. Très volontariste en matière de transition énergétique, l’ancienne présidente s’était en effet engagée lors de sa victoire en 2016 en faveur de la neutralité carbone à l’horizon 2050.

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Ces dernières années, Taïwan a investi massivement dans les renouvelables, notamment l’éolien en mer et le solaire, et attiré des investissements étrangers, notamment de Total énergies et EDF renouvelables, mais surtout du Danois Orsted. 300 turbines ont déjà été installées en mer, ce qui représente près de 3 gigawattheures (GWh), et fait de Taïwan le pays le plus développé sur ce plan dans la région. Le gouvernement a également lancé un nouvel appel d’offre de 3 GWh, il y un an et demi. Mais, révèle une source, plusieurs projets sont retardés, «à la fois en raison d’oppositions locales, notamment pour le solaire, mais aussi d'un prix de l’électricité insuffisant pour assurer la rentabilité des projets».

En parallèle, Tsai avait lancé un ambitieux programme de sortie de l’énergie atomique à l’horizon 2025, les deux derniers réacteurs du pays devant fermer respectivement en juillet 2024 et mai 2025. Un choix lié à la catastrophe de Fukushima, alors que Taïwan, comme le Japon, est situé en zone sismique. Mais qui n’a rien d’anodin, alors que le nucléaire, qui a représenté jusqu’à la moitié de la consommation électrique du pays dans les années 80, en représentait encore 6% en 2023. Le KMT, pro nucléaire, n'a cessé de mettre la pression sur le nouveau président taïwanais pour qu’il remette en question cet arrêt.

Car, pointe le site américain Foreign Policy, à l’heure actuelle «97 % de l’énergie taiwanaise est importée via des voies maritimes vulnérables». Et toute quarantaine, blocage ou invasion de Formose par la Chine pourrait rendre l’île incapable de maintenir des services de base et des infrastructures critiques. Mais aussi les usines qui produisent 90% des semi-conducteurs les plus avancés du monde.

L’argument principal de l'opposition est lié au coût des énergies renouvelables, alors que le déficit accumulé de la compagnie nationale d’électricité Taipower s’élevait à 10,94 milliards de d’euros (382,6 milliards de dollars taïwanais) fin 2023, et devrait encore augmenter en 2024. L’un des parlementaires du PPP Chang Chi-kai a notamment critiqué le coût d’achat élevé des énergies renouvelables par Taipower, un kilowattheure d’énergie renouvelable coûtant 5,2 dollars taïwanais (0,15 euro) contre 1,39 dollar taïwanais (0,039 euro) pour un kilowattheure d’énergie nucléaire.

Signe d’une possible inflexion de la politique du président Lai, par ailleurs moins hostile au nucléaire que Tsai Ing-wen, ce dernier a désigné comme Ministre de l’Economie J.W. Kuo, cofondateur et PDG de Topco Scientific Co. (TSC), une entreprise taïwanaise qui fournit des matériaux pour les semi-conducteurs. «C’est l’une des 100 plus grandes fortunes taïwanaise, il aura peut-être une attitude plus pro business que Wang Mei-huaqui était une bureaucrate», estime une source.

Une baisse significative des investissements en Chine

Lai Ching-te devrait en revanche poursuivre la politique initiée par Tsai Ing-wen visant à réduire l’exposition des entreprises taïwanaises au risque chinois. Dès sa prise de fonction en 2016, l’ancienne présidente avait lancé une «nouvelle politique en direction du sud» visant à favoriser les investissements taïwanais à l’étranger en direction de 18 pays d'Asie du Sud-Est, d’Asie du Sud et d’Océanie, en particulier Singapour, le Vietnam et la Thaïlande.

En parallèle, les entreprises taïwanaises ont été invitées à réduire drastiquement leurs investissements en Chine, portés jusqu’alors par la construction de nouvelles usines et des acquisitions sur le continent. Alors qu’ils sont montés jusqu’à 80% en 2010, les investissements taïwanais en Chine ne représentaient plus que 12% de la totalité des investissements de l’île à l’étranger en 2023, soit 3,37 milliards de dollars américains, selon le journal en ligne Taipei Times.

Une baisse drastique également liée aux droits de douane punitifs sur les produits chinois imposés par Washington sous la présidence de Donald Trump. «Les entreprises taïwanaises ne vont pas brader leurs usines en Chine, mais elles vont continuer à bâtir des usines 'roues de secours' à l’étranger qui pourront à terme remplacer les usine en Chine», estime ainsi une source.  A l’instar de Foxconn, installé en Inde. Le désinvestissement de l’empire du milieu se fait également au profit des USA, qui ont bénéficié de 37% des investissements taïwanais à l’étranger en 2023. Mais aussi de l’Europe, qui concentre aujourd’hui 20% des investissements taïwanais, avec notamment l’installation de TSMC à Dresde et de ProLogium en France.

Les élections américaines en ligne de mire

La prochaine échéance clé reste les élections américaines, avec les incertitudes liées un éventuel deuxième mandat de Donald Trump, qui reste ambivalent sur son soutien à la République de Chine. «Trump est assez imprévisible mais son précédent mandat a montré qu’il mène avant tout une politique à la fois « transactionnelle » et « isolationniste », comme il a pu le faire avec la Corée du Nord. Même si le soutien à Taïwan est fortement bipartisan, nul ne sait si Trump ne serait pas capable d’abandonner Taipei au prix d’un bon deal avec Xi sur des certains points économiques clefs » selon Jean-Yves Heurtebise.Dans tous les cas estime le chercheur, « Le fait que les Etats-Unis aient tant tardé  à débloquer la dernière tranche d’aide pour l’Ukraine est un signe angoissant pour Taiwan dans la perspective d’une agression chinoise. Aujourd’hui tous les pays savent qu’ils doivent développer leur propre industrie de défense car les États-Unis ne seront pas éternellement les gendarmes du monde (et il n’est pas sûr qu’il faille tout à fait s’en réjouir).»  Et ce alors que la volonté de réunification de Xi Jinping ne cesse de s'affirmer.

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