La sobriété hydrique se heurte à des freins économiques. Comment les dépasser ?
J’observe une industrie à deux vitesses : les très grands groupes sont avancés sur les objectifs de développement durable et les plus petites entreprises sont en retard. L’argent public mobilisé n’est pas à la hauteur : le budget du Plan eau est par exemple très faible par rapport à celui de France 2030 [54 milliards d’euros sur cinq ans, ndlr]. Mais le choix de promouvoir la réutilisation dans ce plan est pertinent. Notamment celle des eaux peu sales, associée à des traitements simples (UV ou chlore, notamment). Car c’est la mise en place d’unités de traitement – systèmes membranaires, pompes à haute pression… – qui est coûteuse et énergivore, avec un investissement qui peut être multiplié par dix. En misant sur la réutilisation et si nous valorisons les projets à la valeur réelle de l’eau, je ne pense pas que l’investissement soit un frein.
Qu’entendez-vous par là ?
Aujourd’hui, le prix très bas de l’eau en France est un frein aux investissements. Nous avons développé des modèles qui reflètent son coût en fonction de son niveau de rareté. Par exemple, plusieurs industriels la valorisent à 5 euros le mètre cube. Les projets ont alors un retour sur investissement bien supérieur.
Quelle est la marge de progression de l’industrie française ?
Certains mauvais élèves consomment des volumes d’eau stratosphériques. Ils ont été identifiés depuis très longtemps et ne sont plus très nombreux. De grands groupes qui ont jusqu’ici travaillé uniquement sur la qualité de leurs rejets s’intéressent désormais à leur consommation. Mais les entreprises les plus concernées aujourd’hui sont les ETI. Leur marge de progression est importante. Nous constatons une hausse des demandes depuis trois à quatre ans. Beaucoup nous contactent pour la première fois à la suite des mesures de restriction d’eau prévues par les arrêtés sécheresse.
Comment évolue la perception de l’industrie sur la ressource en eau ?
Il y a un manque de connaissances sur le sujet. C’est une problématique locale, qui varie au fil des saisons. Nous formons nos clients aux enjeux de la ressource en eau. Il y a encore trois ou quatre ans, beaucoup la considéraient uniquement comme un enjeu de performance industrielle. Les premiers arrêtés sécheresse les ont mis face à un scénario jamais imaginé : le manque d’eau. L’industrie manufacturière est l’une des plus concernées, et plusieurs de nos clients ont été affectés par ces arrêtés.
Quelles sont les étapes à suivre pour lancer la transition hydrique d’un site industriel ?
La première chose à faire est de comprendre ses flux hydrauliques en mesurant ses consommations et ses prélèvements. Un audit permet ensuite d’identifier les fuites et d’analyser les process consommateurs [il est possible de bénéficier d’un accompagnement des agences de l’eau dès ces premières étapes, ndlr]. En France, les usines manufacturières sont de très mauvais élèves en matière de fuites. Une fois celles-ci réparées, nous préconisons de mettre en place des solutions de réutilisation de l’eau au sein du process. Ces étapes peuvent permettre d’en économiser jusqu’à 70%. À ce stade, il est possible de réaliser 20 à 30% d’économies supplémentaires en remplaçant certains process ou systèmes de refroidissement, et en recyclant l’eau en sortie d’usine. Mais les investissements sont alors bien plus importants.
L’industrie française est-elle prête à accomplir cette transition aujourd’hui ?
Certains secteurs se sont développés sans prise en compte du manque d’eau. Je pense notamment aux fabricants de semi-conducteurs et d’hydrogène. Aucun plan hydrogène ne s’en est jamais préoccupé ! Il y a un virage depuis peu. Pour les gigafactories, l’eau est l’un des premiers paramètres considérés. Mais il reste des freins réglementaires majeurs. Par exemple, l’industrie des semi-conducteurs a d’importants besoins en eau ultrapure. Or la réutilisation et le recyclage concentrent les déchets et de nouvelles normes doivent être définies pour ces industries. Nous faisons le même constat pour l’agroalimentaire. Je souscris au principe de précaution, mais la science montre qu’il existe des valeurs acceptables de qualité d’eau à certaines étapes du process industriel.





