Enquête

Les Forges de Tarbes, le maillon faible de l’effort de guerre français pour l’Ukraine ?

Les investissements promis par Europlasma lors de sa reprise des Forges de Tarbes (Hautes-Pyrénées) tardent à venir. Le site qui fabrique des corps d’obus est à l’arrêt et l’inquiétude se propage au-delà des rangs des salariés : Le ministre des Armées envisage de se rendre sur place. De son côté, la direction se veut rassurante en évoquant un stock important et en réfutant tout problème de production.

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Les Forges de Tarbes : pièces en sortie de forge entre 1 200 et 1 500°C.
Reprise par Europlasma en 2021, l'entreprise transforme l'acier en corps d'obus de 155 millimètres.

A entendre la direction d’Europlasma, qui avait repris les Forges de Tarbes en 2021, tout rentre dans l’ordre et l’usine sera bientôt en capacité de répondre à la demande du l'entreprise d'armement Nexter, son unique client. Pourtant, on sent poindre une certaine inquiétude du côté des salariés et du ministère des Armées.

Depuis trois semaines, l’usine n’est plus livrée en matières premières et cette situation va encore perdurer deux semaines. «Objectivement les choses vont quand même mieux en termes de carnet de commandes. Ils ont des difficultés en ce moment mais les carnets de commande, me dit-on, eux sont pleins, indiquait récemment Sébastien Lecornu, le ministre des Armées, lors de son audition devant la commission de défense de l’Assemblée nationale, fin février. Les dirigeants se montrent beaucoup plus optimistes qu’ils ne l’étaient. (…) Je souhaite m’y rendre parce que le meilleur moyen c’est de rencontrer les différents représentants syndicaux et les différents dirigeants. C’est suivi par mon cabinet de très près et par le préfet également». Preuve qu’il existe bien une inquiétude du ministre des Armées qui s’est engagé à livrer des obus à l’Ukraine en quantité très importante et qui compte sur ce site industriel stratégique pour y parvenir.

Nexter se veut confiant pour la suite

Depuis le début de la guerre en Ukraine en 2022, la pression est forte sur les fabricants d’obus de 155 mm (qui sont notamment tirés par les canons Caesar fabriqués par Nexter). L’Europe n’a pas réussi à atteindre l’objectif fixé par Thierry Breton, commissaire européen à la Défense de livrer 1 million d’obus à l’Ukraine d’ici mars prochain. Elle n’en a livré que la moitié environ.

De son côté, Nexter monte en puissance. Le fabricant français, filiale du groupe KNDS, compte augmenter son volume de production de munitions dans son usine de la Chapelle Saint-Ursin (Cher). Désormais, les capacités sont de 60 000 obus par an contre 40 000 il y a deux ans. Ils visent 100 000 d’ici mi 2025… A condition que ses fournisseurs suivent. «Les Forges de Tarbes sont un partenaire important pour nous depuis longtemps, Ils ont reçu de notre part de nombreuses commandes, confie un cadre de Nexter à L’Usine Nouvelle. On les aide dans la montée en cadence qu’ils doivent nous assurer. Il n’y a pas de souci avec ça. Pour eux, c’est un changement d’échelle important. Il faut le temps que cela se fasse. On a confiance sur le fait qu’ils y arrivent.» Leur réponse officielle ne traduit pas pour autant une parfaite sérénité : «KNDS-Nexter veille donc à l’accompagnement de ses fournisseurs tout en sécurisant la fourniture d’ébauchés de 155mm pour assurer les livraisons. A ce jour, nous ne déplorons pas d’impact sur notre production, mais KNDS-Nexter reste vigilant pour anticiper tout impact.»

Cinq semaines sans approvisionnement à Tarbes

A Tarbes, l’ambiance n’est pas à la fête. «Le 31 janvier, nous avons débrayé pendant deux heures pour préserver les salariés qui ont un petit salaire», rappelle Josiane Frétier, déléguée syndicale CGT des Forges de Tarbes qui a succédé à Benjamin Duez mis à pied en février 2023 puis réintégré en mai 2023, suite à la décision de l'inspection du travail qui a refusé son licenciement. La décision a été confirmée par la ministre du Travail début novembre 2023. Mais Europlasma n’a pas abandonné et tente une nouvelle procédure de licenciement contre cet ancien délégué syndical qui a critiqué la gestion de l'entreprise par Europlasma dont l'absence d'investissements.

«Notre questionnement est toujours le même, poursuit Josiane Frétier. Ou sont les financements et investissements promis ? En dehors des 2 millions d’euros d’augmentation du capital apportés lors de la reprise de notre entreprise, les investissements annoncés ne sont toujours pas là. La situation financière d’Europlasma nous inquiète.» Les derniers résultats annuels communiqués par l’entreprise sont ceux de 2022. Elle avait réalisé un chiffre d’affaires de 14 520 000 euros pour un résultat net négatif de -15 924 000 euros et un Ebitda de -11 840 000 euros.

Malgré leurs demandes, les salariés n’ont pas obtenu de réponses du gouvernement. L'Etat s'est engagé à hauteur de 7,1 millions d'euros sur les 12 millions d'euros que compte le programme d'investissement. La société a d'ores et déjà touché 1,5 million d’euros et le versement du solde interviendra lorsque 80% des dépenses d’investissements auront été engagées, affirme la direction qui assure que «depuis le 1er janvier 2024, environ 10 000 pièces ont été livrées.»

Du côté de Pessac (Gironde), où se trouve le siège, on assure en réponse aux questions de L’Usine Nouvelle «qu’il y a un stock important [et], pas de problème de production à Tarbes.» L'entreprise précise que la production à «néanmoins dû être arrêtée temporairement afin d’éviter tout problème de stockage et de gérer au mieux le BFR [le besoin en fonds de roulement (BFR) qui désigne l'argent qu'une société doit garder pour son fonctionnement quotidien ndlr] ainsi que la trésorerie.»

Une affirmation pour le moins inquiétante qui semble démontrer que l’entreprise a réellement des problèmes financiers. D’ailleurs, Jérôme Garnache-Creuillot le PDG d’Europlasma s’est déplacé hier, jeudi 29 février, à Tarbes, pour rencontrer les salariés et tenter de les rassurer. «Depuis trois semaines, nous ne sommes plus livrés en acier, rappelle la déléguée syndicale. Le patron assure que c’est à sa demande car les encours sont trop importants auprès de Nexter et les livraisons ne reprendront que dans deux semaines. Entre temps, la production est quasiment à l’arrêt et nous réalisons des opérations de maintenance.»

Fournir 360 000 pièces en trois ans

La direction d’Europlasma justifie cette situation pour aller de l’avant. «Ce temps d’arrêt est mis à profit notamment pour réaliser des opérations de maintenance et installer de nouvelles machines. Europlasma poursuit ses efforts afin d’améliorer la productivité et l’état général de l’outil de production malgré sa vétusté historique». L'entreprise indique qu'une nouvelle billeuse a été installée la semaine dernière et que deux nouveaux tours d’usinage seront fonctionnels avant fin mars.

La société rappelle également que près de 60 personnes travaillent désormais sur le site contre 20 à la reprise en 2021. Pour elle, «les moyens sont engagés et le plan d’investissement est mis en œuvre au-delà des engagements pris au moment de la reprise compte tenu du contexte ukrainien. La continuité de la BITD (Base industrielle et technologique de défense) n’est pas altérée. Europlasma a lancé la production d’un nouvel ébauché de gros calibre standard OTAN dans le cadre de l'engagement de fourniture de 360 000 pièces sur trois ans à l’Ukraine ». Pour atteindre ces objectifs, Europlasma devra rapidement investir dans cette usine pour moderniser un outil de production vétuste, où les pannes de machines sont fréquentes et reprendre au plus vite l’approvisionnement en matières premières.

Olivier Cognasse, avec Hassan Meddah et Nathan Mann

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