Pour la filière cosmétique du Centre-Val de Loire (6 000 salariés dans 51 entreprises), la mutation vers le biosourcé, déjà bien entamée, rime avec plus de technicité. « Le recours à plus d’ingrédients naturels suppose de repenser les process pour assurer la stabilité des actifs et la reproductibilité des lots. Parce qu’en fonction des origines et des récoltes, on peut avoir des variabilités importantes », détaille Didier Guérin, le dirigeant d’Inavive Lab, fabricant de crèmes et de soins bio pour plusieurs marques telles qu’Acorelle, Cattier et Cinq Mondes. Pour ce sous-traitant de Nogent-le-Rotrou (Eure-et-Loir), cette grande variabilité a été maîtrisée au fil du temps par « plus de contrôles microbiologiques et organoleptiques et beaucoup de formation des opérateurs ».
L’interdiction des conservateurs dangereux pour la santé comme le phénoxyéthanol, la fin des produits pétrosourcés tel le paraben, mais aussi les ruptures d’approvisionnement de certains ingrédients ont rythmé les dernières années de la filière française de la beauté, qui contribue à hauteur de 12,9 milliards d’euros à la balance commerciale française. Pour répondre à la demande de naturalité tout en garantissant la sécurité des produits, les industriels ont basculé vers les bonnes pratiques de fabrication (BPF), à savoir des protocoles calqués sur ceux de la pharmacie.
Plus-value scientifique et technologique
Atmosphère régulée, salles blanches pour les parties les plus sensibles de l’assemblage, capteurs sur les lignes de fabrication, division des cellules de stockage, les BPF impliquent des aménagements afin d’éliminer tout risque de contamination croisée. C’est le cas chez les leaders mondiaux – Guerlain, Coty et Puig à Chartres (Eure-et-Loir), Dior à Chartres et Orléans (Loiret), L’Oréal à Ormes et Ingré (Loiret) et Shiseido à Ormes et Gien (Loiret) – qui investissent plusieurs millions d’euros chaque année dans leur outil de production. Les ETI, à l’instar d’Expanscience à Épernon (Eure-et-Loir) et de Sisley à Blois (Loir-et-Cher), ne sont pas en reste.
« Nous devons nous appuyer sur une plus-value scientifique et technologique toujours plus forte », martèle Marc-Antoine Jamet, le secrétaire général du groupe LVMH (Dior, Guerlain…) et président du pôle de compétitivité Cosmetic Valley. AMI Ingrédients, qui conditionne et expédie des actifs qu’il source dans le monde entier avant de les distribuer aux marques de cosmétique, a investi 13 millions d’euros à Tauxigny (Indre-et-Loire) dans une nouvelle usine conforme aux standards de l’industrie pharmaceutique.

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Des usines bio au cœur des villages
En termes d’impact sur le process industriel, le nettoyage figure parmi les adaptations les plus couramment citées. Auparavant, il suffisait d’un détergent pétrosourcé ou alcoolisé pour nettoyer les tubes et les cuves. Or, les cahiers des charges empêchent ceux qui visent un label bio de recourir à ces produits. Résultat, la consommation d’eau de rinçage augmente avec les détergents biosourcés. « L’ajout de matériel de recyclage des eaux de nettoyage sur les lignes a fait augmenter de 100 000 euros le budget investissement cette année », estime Didier Guérin, dont la PME emploie 27 salariés et réalise 3 millions d’euros de chiffre d’affaires. Chez AMI Ingrédients, un système de canalisations autonettoyantes à air pulsé accélère les flux entre deux livraisons.
Il ne faut pas laisser penser que les ingrédients naturels ne seraient pas stables. Il existe de très bonnes alternatives aux conservateurs.
— Carole Géraci, fondatrice et présidente de Biocréation Cosmetic
Pour les nouveaux venus, comme Biocréation Cosmetic à Saintigny (Eure-et-Loir), qui produit 15 000 unités (flacons, pommades, bouteilles...) par jour pour les spas et la distribution spécialisée, l’outil industriel est d’emblée conforme aux BPF. « Il ne faut pas laisser penser que les ingrédients naturels ne seraient pas stables. Il existe de très bonnes alternatives aux conservateurs, clame Carole Géraci, la fondatrice et présidente de Biocréation Cosmetic, une ingénieure chimiste passée chez Yves Rocher et Alès. Comme nous nous passons des produits à base d’alcool, nous évitons les zones Atex à risque explosif. » Sa PME emploie jusqu’à 25 collaborateurs lors des pics de production et va étendre ses ateliers en fin d’année « afin de multiplier par cinq la production, tout en restant à l’intérieur du village puisque notre usine n’est pas classée », glisse Carole Géraci.
Relocalisation des ingrédients
Grâce aux avancées de la chimie et à la relocalisation des ingrédients, un champ d’opportunités s’ouvre. Le francilien Sederma s’est par exemple associé à l’orléanais Caudalie, au Comité de développement horticole de la région Centre-Val de Loire et à plusieurs laboratoires des universités de Tours et Orléans au sein du programme Valbiocosm pour identifier un anti-psoriasis tiré du chardon-marie, qui prolifère dans les friches.
« Au-delà de l’identification d’un ingrédient, nous avons développé des approches d’extraction grâce à des solvants verts ou biosourcés et mis au point des technologies avancées pour caractériser l’actif au cœur des cellules », résume Patrick Baril, du laboratoire CBM-CNRS d’Orléans, qui envisage le dépôt de deux brevets. Valbiocosm a bénéficié d’un soutien public de 1,2 million d’euros sur quatre ans.
Au stade industriel, le négociant francilien d’ingrédients Rossow implante sa première ligne de transformation à Chartres et la Société coopérative agricole d’Eure-et-Loir (Scael) a construit un réacteur pour transformer du lavandin cultivé dans la Beauce. La Scael, qui vise à diversifier les cultures de ses adhérents, propose une alternative à ce petit frère de la lavande, actuellement importé en masse de Bulgarie pour parfumer nos produits d’hygiène et de soin. La première cuvée est attendue cet été.
L'idée biosourcée : Poivron rouge contre lumière bleue
Que faire des tonnes de poivrons biscornus qui sortent des serres des maraîchers du Val de Loire ? Dédaignés par les clients de l’agroalimentaire, ils partent le plus souvent au compost. L’un des sites de production du français Solabia à Anet (Eure-et-Loir), spécialisé dans la chimie fine, la synthèse chimique et enzymatique, l’hydrolyse enzymatique et la bioconversion, a une idée pour mieux les valoriser.
Il vient d’identifier un actif efficace contre les méfaits de la lumière bleue, ce rayonnement des écrans d’ordinateur qui altère notre vue et notre peau. « Cueilli à pleine maturité par une coopérative de la région d’Orléans, ce légume est gorgé de caroténoïdes et de capsanthine, un puissant actif contre le vieillissement », explique Florent Yvergnaux, le directeur de la R & D de cette ETI de 500 salariés.
Cet actif, baptisé Blue Shield par Solabia, est obtenu à partir du pressage à froid des poivrons et stabilisé par de la glycérine végétale et de la gomme xanthane. Ce filtre anti-lumière bleue a été vendu à plusieurs marques européennes et américaines, qui imposent une clause de confidentialité à l’entreprise, comme il est d’usage dans ce secteur des cosmétiques aux forts enjeux de marketing. « Pendant des années, le ”must” était d’aller chercher loin les actifs. Aujourd’hui, il y a un revirement. Nous avons d’autres projets de ce type en cours », affirme Florent Yvergnaux, dont le groupe dispose d’un portefeuille de plus de 90 actifs et environ 300 extraits de plantes.

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle n°3708-3709 - Juillet-Août 2022





