Elle n’aura pas trainé. Quelques mois à peine après sa levée de fonds de 100 millions d'euros, la start-up Alice & Bob lève le voile sur un lieu de 4000 m², situé en proche banlieue au nord de Paris, qui doit lui permettre de préparer son changement d’échelle. Composé de 1500 m² de salles blanches et d’un espace aussi grand prévu pour accueillir jusqu’à 20 cryostats – les systèmes cryogéniques nécessaires à l’exploitation d’une puce quantique –, ce «laboratoire de développement de produits» marque une étape importante vers la commercialisation de sa technologie.
«Nous étions jusqu’à présent un laboratoire privé de recherche fondamentale, pose Théau Peronnin, PDG d’Alice & Bob. Il serait anticipé de parler d’une usine ou d’un lieu d’industrialisation, mais ce lab va nous permettre d’assembler les briques technologiques vers un prototype complet.»
Protection du savoir et accélération du développement
Lithographie, dépôt de couche mince, gravure, nettoyage, caractérisation… Tous les équipements nécessaires à la fabrication de puces quantiques sont désormais rassemblés en interne pour ne plus avoir à passer par une salle blanche académique et éviter ainsi «les problèmes liés à la collocation», sourit le physicien, et mieux protéger sa propriété intellectuelle. Un impératif, alors qu’Alice & Bob est impliqué dans le projet Proqcima, mené par la Direction générale de l’armement (DGA), et le Quantum Benchmarking initiative de la Darpa, l’agence de recherche du département américain de la Défense.
La start-up deeptech va ainsi pouvoir accélérer ses travaux, avec des délais de «une à deux semaine pour créer un ensemble de wafers», estime-t-il. C’est aussi pour aller vite que la start-up se dote d’une «ferme de cryostats» dimensionnée pour accueillir 20 machines (elle en comptera une dizaine pour l’instant). Autant de bancs d’essai qui permettront de tester en parallèle différents aspects des puces, logiciels comme matériels, mais aussi de valider le fonctionnement de machines avant leur livraison à des clients.
Bientôt 200 personnes
«On se donne les moyens de nos ambitions», argue Théau Peronnin. La bascule de la recherche vers un début d’industrialisation s’opère ainsi dans l’organisation de l’entreprise. «Les libertés dont on a besoin pour faire émerger une start-up sont petit à petit remplacées par la rigueur et les procédés indispensables pour passer à l’échelle», souligne-t-il, rappelant que l’entreprise, créée en 2020, compte 130 personnes, «bientôt 200». «Nous sommes passés d’un fonctionnement académique, avec des dates butoir plus ou moins flexibles, à des cycles standard de la tech traditionnelle», détaille-t-il.
Alice & Bob vise la fabrication d’une puce de 100 qubits logiques (protégés des erreurs) d’ici à 2030. C’est à partir de cette dimension que la jeune pousse estime pouvoir résoudre des calculs utiles à l’industrie inaccessibles à l’informatique classique. En parallèle de ses développements internes, elle mène déjà des collaborations avec des centres de recherche européens spécialistes des semi-conducteurs, comme le CEA-Leti ou le VTT en Finlande, pour développer des procédés industriels. «Tout en gardant à l’esprit que le calcul quantique n’aura jamais les mêmes volumes que les semi-conducteurs classiques», rappelle Théau Peronnin, dont les puces, «d’une valeur ajoutée extrême» pourront remplacer «des hangars de GPU».





