«Sauver notre secteur. Pas l’année prochaine, pas la semaine prochaine. Mais aujourd’hui». Le message des 600 dirigeants industriels européens réunis le 11 janvier à Anvers (Belgique) pour le troisième sommet industriel européen ne peut guère être plus clair : si l’Europe ne prend pas des mesures fortes, l’industrie européenne risque d’être balayée.
Leur «appel d’Anvers» accentue encore la pression sur les dirigeants européens. Plusieurs avaient d’ailleurs fait le déplacement dans l’élégante Bourse du port flamand. La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, le président français Emmanuel Macron, le chancelier allemand Friedric Merz, les Premiers ministres belges et néerlandais se sont succédés pour écouter les doléances des grands patrons réunis à l’appel du Cefic, le lobby de la chimie.
L’affluence est inhabituelle. Mais parce que le sommet intervient à un moment crucial pour les enjeux de compétitivité européenne, à la veille de la «retraite informelle» des chefs de gouvernent européens. Les vingt-sept chefs de gouvernement se retrouvent, jeudi 12 février, à Alden Bielsen, en Belgique, pour discuter des mesures à adopter pour renforcer la compétitivité européenne. Aucune décision concrète ne doit a priori en sortir. Mais les dirigeants vont déblayer le terrain pour préparer le prochain conseil européen du 18 mars.
Des mesures d’urgence de politique industrielle
«L’Europe perd sa capacité industrielle à un rythme jamais vu», prévient Markus Kamleth, le président de BASF, dans le communiqué final du sommet. Depuis 2022, l’Europe a fermé 101 usines chimiques, supprimant au passage 25 millions de tonnes de capacité de production et près de 70000 emplois, selon les calculs du patron d’Ineos Jim Ratcliffe. «L’Europe n’a pas réduit ses émissions de CO2, elle les a exporté. La production est allée aux Etats-Unis et en Chine», plaide-t-il, pointant des «conditions insurmontables pour la survie de l’industrie chimique européenne».
Les industriels européens supportent des prix de l’énergie bien plus élevés que leurs concurrents américains et asiatiques. A cela s’ajoute le poids des contraintes réglementaires. «La situation est pire qu’il y a un an et les cinq prochaines années seront les plus difficiles depuis des décennies», rappellent les industriels dans leur déclaration. La simplification lancée par la Commission peine encore à se voir concrètement, soulignent plusieurs grands patrons. Et selon un rapport commandé pour le sommet, 83% des indicateurs de compétitivité de l’industrie européenne se sont dégradés ou ont stagné en 2025.
Les industriels réclament de changer de braquet. Et vite, avec «un ensemble de mesures d’urgence de politiques industrielles». Il s’agit de faire baisser les prix de l’énergie. Mais aussi de réduire le coût du carbone payé par les industriels. Sans même parler de la disparition progressive des quotas gratuits, le marché des quotas carbone ETS est dans le viseur des industriels. «Le rythme de réduction des quotas carbone est beaucoup trop fort pour la période 2026-2030. Il faudrait revenir aux benchmarks précédents, car cela revient à nous imposer une taxe supplémentaire alors que le marché est morose et que nous devons investir pour nous décarboner», argumente le patron du verrier Verallia, Michel Giannuzzi de façon moins radicale. Les industriels s’expriment aussi en faveur d’une préférence européenne pour «être fier d’acheter des produits fabriqués en Europe».
La déreglementation, priorité de Friedrich Merz
Reste à voir quel sera la déclinaison concrète qu’en donneront les dirigeants européens. En se succédant devant les grands patrons, Emmanuel Macron et Friedrich Merz ont tous les deux confirmé leur «sens de l’urgence» - une expression du chancelier - à rendre l’Europe plus compétitive pour éviter d’être balayé par la concurrence de la Chine et des Etats-Unis. Mais derrière le diagnostic partagé, chacun avance à sa façon.
Pour le chancelier allemand, la priorité absolue va à la déréglementation, dans tous les domaines. «On est bien trop lent à déréguler», critique le chancelier conservateur, en appelant à ne plus se contenter de «changements mineurs». Passé un certain délai, les permis pour les projets industriels pourraient être automatiquement validés en absence de l’administration par exemple. Cette déréglementation pourrait aller jusqu’à une remise en cause du marché carbone, selon Friedrich Merz, en écho aux critiques des industriels. «Nous devrions être ouvert à le réviser ou à la reporter, estime-t-il. Je suis d’accord qu’il faut faire plus pour lutter contre le changement climatique. Et qu’il faut chercher les bons instruments. Mais ce n’est pas acceptable si cela se fait au prix de notre compétitivité.»
Emmanuel Macron pointe lui aussi des prix de l’énergie trop élevé. «Mais tuer le marché ETS serait une erreur et contreproductif», a plaidé le président français en insistant sur la «prédictabilité». Le président français réclame une adoption «d’ici fin juin» des législations omnibus de simplification des réglementations lancées par la Commission. Devant les dirigeants, Emmanuel Macron a réitéré son appel à un emprunt commun pour investir massivement dans des secteurs d’avenir. «Si nous ne sommes pas capables d’être dans la course avec la Chine et les Etats-Unis, nous ne pourrons pas tenir notre agenda», plaide le président.
Point d’accord ténu sur la préférence européenne
Il a aussi renouvelé son plaidoyer pour la mise en place de critères de préférence européenne. «Soyons honnête, à court terme pour certains secteurs, c’est la mesure la plus efficace. Toute le reste va prendre du temps», juge Emmanuel Macron, qui a aussi évoqué la possibilité d’imposer dans certains cas des droits de douane généralisés pour protéger certains secteurs.
Ces mesures sont loin de faire consensus parmi les vingt-sept. La Commission doit présenter la semaine prochaine son Industrial accelerator act, qui reprend le contenu européen, après de longs débats internes. Mais le chancelier Friedrich Merz reste sceptique. «On doit utiliser des règles de préférence européenne, mais de façon intelligente», a-t-il assuré. Pour le chancelier, celles-ci devraient être réservées à certains secteurs critiques, en dernier ressort, et en y associant les partenaires de l’Europe. Des bémols que partage le Premier ministre belge Bart de Wever qui assure «préfèrer le “made with Europe” au “made in Europe”». Emmanuel Macron, lui, persiste et signe : «On doit prendre des mesures de très court terme. Et certaines ne sont sont pas dans notre ADN, mais nous vivons dans une monde totalement nouveau.»
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