« Demain, énormément d’entreprises utiliseront du calcul intensif au quotidien », affirment François Sabatino et Charles Huot, d'Eclairion

François Sabatino et Charles Huot détaillent l’ambition de leur entreprise Eclairion : lancer un centre d’hébergement partagé de supercalculateurs. Un projet inédit destiné à accompagner la bascule vers l’usage du calcul intensif.

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François Sabatino, président d’Eclairion [à gauche], et Charles Huot, chargé du développement d’Eclairion.

Eclairion est en train de construire à Bruyères-le-Châtel, dans l’Essonne, le premier centre d’hébergement partagé de calculateurs haute densité. De quoi s’agit-il exactement ?

François Sabatino  Il s’agit de fournir à nos futurs clients un espace doté de toutes les infrastructures nécessaires pour qu’ils puissent venir y brancher leurs propres machines de calcul intensif au sein de conteneurs et les faire fonctionner en toute sécurité et en toute souveraineté. Et cela avec une empreinte environnementale minimisée et des possibilités d’évolution facilitées. À l’origine, ce projet était porté par Charles Huot, avec le CEA et les grands constructeurs de supercalculateurs. Nous [la holding Human Performance Capital, maison mère d’Eclairion, ndlr] l’avons repris début 2022 et nous avons travaillé sur les questions de la modularité et de la protection de l’environnement. C’est un projet unique, il n’existe pas d’autre centre dans le monde qui propose d’héberger en colocation des supercalculateurs. Il s’agit d’un pari risqué, mais nous y croyons et les retours des clients potentiels sont très bons.

En quoi ce centre en colocation sera-t-il unique ? Quelle est la différence avec un datacenter ?

Charles Huot  La colocation n’est pas une idée nouvelle. C’est le modèle de la plupart des datacenters, qui offrent un espace avec une certaine puissance et une redondance d’alimentation électrique, dans lequel les clients peuvent installer leurs machines. La spécificité, ici, est de viser le calcul haute densité, c’est-à-dire des machines bien plus puissantes, qui consomment beaucoup d’électricité. Un datacenter typique occupe 3000 à 4000 mètres carrés et dispose d’une puissance de 1 à 3 mégawatts. Dans le centre d’Eclairion, il sera possible d’installer un conteneur de 40 pieds [occupant une surface d’environ 30 mètres carrés, ndlr] qui consommera à lui seul 1,5 mégawatt. On passe de baies [empilement de serveurs de la taille d’une armoire, ndlr] de quelques kilowatts dans un datacenter à des baies de 40 à 200 kilowatts.  On change de dimension.

À ce niveau de puissance, le refroidissement est crucial...

F. S.  Effectivement. Et un datacenter, où toute la pièce qui contient les serveurs est climatisée, ne peut évacuer de telles puissances. Nous utilisons des technologies de refroidissement direct ou d’immersion qui fonctionnent au plus près des machines, et seulement quand elles sont en activité. Ce qui nous permet d’être bien plus efficace énergétiquement. En matière de refroidissement, clé tant pour la performance des machines que pour l’environnement, les utilisateurs et fabricants de calculateurs ont chacun leurs préférences. Ce peut être à l’air, à l’eau, à l’huile... Nous sommes agnostiques et nous adaptons à chacun. En outre, du refroidissement à l’énergie source en passant par l’énergie de secours, nous ferons évoluer les systèmes avec les technologies disponibles et selon les souhaits des clients.

On va vers du calcul intensif à la demande. On aura besoin de grandes puissances de calcul disponibles de façon continue et facilement extensibles.

—  François Sabatino

À quelles évolutions du calcul haute performance Eclairion veut-il répondre ?

C. H.  La tendance de fond est l’usage croissant et plus diversifié du calcul intensif. Ses utilisateurs historiques, comme les industriels de l’auto, de l’aéro et de l’énergie, font toujours plus de simulations numériques dont la complexité ne fait que s’accroître. S’y sont ajoutés les traitements massifs de données pour l’intelligence artificielle et les jumeaux numériques, ainsi que l’adoption du calcul haute performance [HPC, ndlr] par les labos pharmaceutiques, les industriels de la cosmétique et toutes sortes d’entreprises. Le HPC, c’est comme une drogue. À partir du moment où vous êtes capable de calculer en quinze jours ce qui vous aurait pris deux ans normalement, vous en voulez toujours plus ! La dernière nouveauté est l’irruption des IA génératives et des très grands modèles de langage. Les usages semblent pour le moment assez généralistes, mais si on extrapole un peu, demain, les entreprises voudront des IA de ce type adaptées à leurs besoins. Peut-être même chaque département ou métier utilisera-t-il une IA générative propre. Or toutes demandent des quantités phénoménales de calcul.

F. S.  On est en train de vivre ce qui s’est passé dans l’informatique avec le cloud. C’est-à-dire que l’on va vers du calcul intensif à la demande. On aura besoin de grandes puissances de calcul disponibles de façon continue et facilement extensibles. Nous voulons y répondre en apportant des garanties de sécurité et de souveraineté, ainsi que de protection de l’environnement, des questions qui se sont développées ces -dernières années.

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François Sabatino, président d’Eclairion, et Charles Huot, chargé du développement d’Eclairion François Sabatino, président d’Eclairion, et Charles Huot, chargé du développement d’Eclairion

Charles Huot et François Sabatino. © Bruno Levy

Pourquoi de grands industriels possédant déjà des centres de calcul à domicile viendraient-ils chez Eclairion ?

C. H.  Leur pratique du calcul change. Ils avaient l’habitude, si je schématise, de partir d’un ou de plusieurs projets et de construire une machine dédiée qu’ils logeaient dans un bâtiment ou un conteneur, avec son infrastructure. Aujourd’hui, il s’agit plutôt de disposer de capacités de calcul qui seront utilisées pratiquement en permanence pour de multiples projets et qui devront évoluer avec de nouveaux besoins et l’arrivée de nouvelles technologies. Or entre l’évolution technologique, le besoin devenu massif de puissance électrique et les préoccupations environnementales, l’infrastructure devient une équation complexe.

F. S.  Eclairion propose d’aider les entreprises à résoudre cette équation, voire de le faire pour elles. Avec à la clé une accélération : entre l’expression d’un besoin de calcul et le lancement d’une machine, une entreprise met en général un an et demi. Nous faisons en sorte que ce délai tombe à trois ou six mois. L’utilisateur prépare sa machine tandis que nous nous occupons de son espace d’accueil. L’installation finale est rapide car il s’agit de modules conteneurs et il n’y a pas de bâtiment à construire.

Au-delà de ses utilisateurs classiques, le calcul intensif va-t-il vraiment se démocratiser ? Y contribuerez-vous ?

C. H.  Les besoins sont extrêmement larges et les entreprises s’en rendent de plus en plus compte. L’évolution des technologies est aussi favorable à la diffusion du calcul intensif. Auparavant, les machines étaient dédiées à un type de calcul précis, pour un projet donné. Aujourd’hui, grâce à leur hybridation, notamment avec des processeurs graphiques GPU, on peut disposer d’une grande puissance pour une large gamme de types de calcul. Ce qui permet d’amortir plus facilement leur coût, voire de les rendre multi-utilisateurs.

F. S.  On voit que le module conteneur peut devenir un centre de calcul haute densité à lui tout seul. Parmi les partenaires avec lesquels nous discutons, il y a des fabricants de machines qui pensent à installer chez Eclairion des capacités de calcul qu’ils mettront, de façon partagée, à la disposition d’utilisateurs, notamment de ceux qui n’ont pas les moyens d’acheter une machine. Je pense qu’énormément d’entreprises n’imaginent pas encore qu’elles vont demain utiliser du calcul intensif quasi quotidiennement.

Les grands acteurs du cloud, comme AWS, Google et Microsoft Azure, ne sont-ils pas les mieux placés pour capter ces besoins croissants ?

F. S.  Si l’on prend au sérieux les enjeux de protection des données et de souveraineté, passer par des acteurs américains pose question. Eclairion travaille avec des entreprises françaises et européennes et notre centre est situé près du plateau de Saclay, dans l’Essonne, à proximité du CEA. Mais au-delà, ces acteurs fournissent des services packagés que beaucoup de nos potentiels futurs clients utilisent pour faire des tests et des prototypes. Pour un usage intensif en production, leur offre ne me paraît pas bien adaptée, en termes économiques, mais pas seulement : les clients ne maîtrisent pas leur outil de calcul, ne peuvent pas l’adapter précisément à leurs besoins, le faire évoluer comme ils le veulent...

C. H.  Depuis son origine, le projet d’Eclairion vise à s’intégrer dans l’écosystème français et européen de calcul intensif et à contribuer à le renforcer. À Bruyères-le-Châtel, près de notre centre, il y a le Très Grand Centre de calcul du CEA, qui permet à des industriels, des start-up et des laboratoires de réaliser des calculs pour des projets de recherche. C’est là que viendra s’installer la machine exascale du projet Jules Verne récemment retenu par l’Europe. Avec Eclairion, ces mêmes industriels n’auront qu’à traverser la route pour tester la montée en charge de leurs algorithmes et de leurs modèles pour passer en production.

Nous venons apporter une brique qui étend la chaîne de valeur du calcul intensif au sein du territoire numérique de Bruyères-le-Châtel.

—  Charles Huot

Vous voulez offrir une sorte de continuité avec les supercalculateurs publics de Bruyères-le-Châtel...

C. H.  Nous venons apporter une brique qui étend la chaîne de valeur du calcul intensif au sein de ce territoire numérique, jusqu’ici essentiellement consacré à la recherche, à côté des applications militaires du CEA.

F. S.  Nous proposons un relais, privé, mais sécurisé et souverain, orienté vers la production et l’activité économique. C’est crucial pour exploiter en France tout le potentiel de la simulation, du traitement massif de données et de l’IA qui se généralise. S’il n’y a pas assez de machines de calcul disponibles, si on ne sait pas où les mettre ou si leur installation prend trop de temps, c’est ailleurs que les développements seront faits. On perdra les start-up, les chercheurs...

Quand votre centre sera-t-il ouvert et avez-vous déjà signé des contrats avec des clients ?

F. S.  Nous avons démarré le chantier il y a tout juste un an et nous visons une mise en opération au premier trimestre 2024. Aujourd’hui, la quasi-totalité – 97% – des réseaux en sous-sol est réalisée et nous commençons l’installation des infrastructures métalliques qui forment l’essentiel de la construction. Nous avons minimisé la quantité de béton en misant sur un caillebotis métallique perché à 3,5 mètres de hauteur, dont nous pourrons utiliser les faces supérieure et inférieure. L’alimentation électrique montera en puissance : de 5 mégawatts à l’ouverture, elle passera à 10 mégawatts quelques mois plus tard et atteindra 60 mégawatts en 2025. Nous annoncerons notre premier gros client en novembre, mais pour le moment cela reste confidentiel. Certains attendent aussi de pouvoir vérifier sur pièces les garanties que nous mettons en avant. Mais nous avons des discussions tous azimuts, avec des entreprises du CAC40 mais aussi des start-up, dans l’industrie, la finance, les médias... Si toutes aboutissaient, il faudrait tripler la capacité de notre site ! 

L’hôtelier et le scientifique

Difficile de faire duo plus pertinent pour un centre d’hébergement de supercalculateurs. Côté informatique, Charles Huot, s’il s’efface parfois devant François Sabatino, volubile Sétois à la tête d’Eclairion, travaille sur ce projet depuis son origine, avec de grands acteurs du supercalcul, tel Eviden (Atos). Une implication naturelle pour ce docteur en science de l’information, président du pôle de compétitivité Cap Digital et fondateur de plusieurs start-up dont Temis, spécialiste du traitement du langage. Côté hébergement, François Sabatino, venu de l’hôtellerie de plein air, a dirigé de 2017 à 2020 Appart’City, propriété de la holding Human Performance Capital, la maison mère d’Eclairion.

Propos recueillis par Manuel Moragues

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