"La survie d'Airbus est en jeu si nous n’agissons pas maintenant." Qui aurait pu imaginer, il y encore quelques semaines, que le patron d’Airbus puisse prononcer courant 2020 une phrase d’une telle solennité ? Elle est extraite d’un courrier que le président exécutif du groupe a fait parvenir à l’ensemble de ses salariés vendredi 24 avril et que L’Usine Nouvelle a pu obtenir.
Pourquoi publier en intégralité ce courrier à destination de l’interne ? Car le groupe, par la voix de son dirigeant, donne le « la » pour l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement, notamment pour les centaines de sous-traitants présents en France. Or la filière vit dans un flou total et réalise depuis peu que la crise ne se résumera pas à la mise en place de mesures sanitaires mais qu’elle va lourdement et durablement impacté l’activité industrielle.
La réduction de plus de 30% de la production d’Airbus constitue pour l’industrie aéronautique française une menace financière et sociale. Il n’est donc pas inutile à l’ensemble des acteurs de la filière de prendre connaissance du contenu de cette lettre, constituant un effort louable de pédagogie. "Je suis honnête et transparent avec vous, car je veux vous préparer à la réalité du nouvel environnement dans lequel nous allons opérer", admet d’ailleurs Guillaume Faury. Une nouvelle réalité que chaque maillon de la chaîne d’approvisionnement doit affronter.
"Chers collègues,

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Je m’adresse à vous pour la troisième fois depuis le début de cette crise. Nous avons désormais une meilleure compréhension de la profondeur et de l’ampleur de la pandémie COVID-19 ainsi que ses implications pour la société, pour Airbus et pour nous tous en tant que personnes. Il s'agit d'une crise mondiale d'une magnitude jamais connue par notre génération.
Le monde continue de payer un lourd tribut à mesure que le virus se propage. De nombreux gouvernements ont pris des mesures radicales pour protéger leurs citoyens et limiter autant que possible le nombre de victimes. Néanmoins, le nombre de décès est élevé et continue de croître, cependant à un rythme plus réduit.
Cette tragédie nous touche malheureusement directement, chez Airbus. C'est avec une profonde tristesse que je vous informe aujourd'hui que certains de nos collègues nous ont quittés des suites de ce virus. Ecrire ces mots me bouleverse. Je sais que, comme moi, toutes vos pensées vont vers leurs familles, amis et collègues.
Au global, des centaines de collègues ont été testés positifs au virus; beaucoup d'autres ont présenté des symptômes sans avoir été testés. Mais il y a un début d’espoir face à ce sombre bilan: la semaine passée, le nombre de cas actifs dans notre entreprise a diminué. Beaucoup de nos collègues sont maintenant rétablis ou en bonne voie. Cela n’enlève rien à la gravité de la situation, mais c’est un signe positif.
Veuillez continuer à appliquer strictement toutes les mesures de santé et de sécurité au travail comme dans votre vie privée. Nous devons faire tout notre possible pour juguler cette pandémie et ses conséquences tragiques. Je ne suis ni un médecin ni un expert de santé, mais il me semble que nous sommes encore loin de la fin de l’épidémie. C'est pourquoi nous devons continuer de vivre en toute sécurité, malgré ce virus; continuer d'adapter notre mode de vie et nos pratiques au travail afin de stopper sa propagation.
Au fur et à mesure de cet apprentissage, nous nous protégeons et espérons retrouver un semblant de normalité dans notre vie quotidienne. Nous devons également préparer la reprise économique. En effet, de nombreux gouvernements réfléchissent en ce moment même à la manière de lever les mesures de confinement qu'ils ont mises en place - tout comme le secteur des entreprises regarde au-delà de la crise immédiate vers le monde de demain.
Malheureusement, l'industrie aéronautique se relèvera beaucoup plus faible et plus vulnérable qu’avant le début de la crise.
Notre défi chez Airbus est de s'adapter le plus rapidement possible à cette nouvelle réalité et de limiter l'ampleur des dégâts. Il y a deux semaines, nous avons annoncé de nouveaux plans de production sur la partie aviation commerciale. Ils reflètent la gravité de l’impact de la crise sur nos clients et l’ampleur des risques encourus par Airbus et par nos fournisseurs. Les taux de production de nos avions sont maintenant de 30 à 35% inférieurs à nos plans précédents. En d'autres termes, en seulement quelques semaines, nous avons perdu environ un tiers de notre activité. Oui, un tiers. Et, franchement, nous devons nous préparer à ce que cela puisse encore empirer. C’est peut-être dur à entendre, mais je veux être honnête avec vous: il y a encore de nombreuses inconnues.
Ce nouveau planning de production restera valable le temps de finaliser notre évaluation de la situation et d’en tirer les conséquences. Cela prendra probablement entre deux et trois mois.
Alors que fait-on d’ici là? Nous travaillons en étroite collaboration avec tous nos clients, toutes nos compagnies aériennes et loueurs d'avion pour mieux comprendre leur situation individuelle et leurs besoins de livraison à court et moyen terme. En parallèle, nous évaluons le marché des nouveaux avions à plus long terme. Nous collectons de nombreuses données pour alimenter nos simulations et nos modèles prospectifs et ainsi, essayer d'estimer la nature et la vitesse de la reprise du trafic aérien.
Bien sûr, la réduction importante de notre production a déjà des conséquences majeures pour notre entreprise. Je développerai ici deux des plus importantes: nos revenus et notre charge de travail industrielle.
Tout d’abord, les revenus: nous sommes confrontés à un déséquilibre important et immédiat entre nos revenus et nos coûts - ou plus précisément entre les rentrées et sorties d’argent. Notre trésorerie diminue à une vitesse sans précédent, ce qui peut menacer l'existence même de notre entreprise. C'est pourquoi nous avons agi rapidement pour obtenir des lignes de crédit supplémentaires à hauteur de 15 milliards d'euros. Ils nous donnent la flexibilité et le temps nécessaires pour adapter et redimensionner notre activité. Mais nous devons maintenant agir de toute urgence pour réduire nos dépenses, rétablir notre équilibre financier et, au final, reprendre le contrôle de notre destin.
D’autre part, nous rencontrons des difficultés sur notre charge de travail industrielle. Les mesures de confinement et les interdictions de voyager ont en effet désorganisé nos chaînes d'approvisionnement internes et externes. Plus grave encore, de nombreuses compagnies aériennes du monde entier se battent pour leur survie, ce qui compromet leur capacité à prendre livraison de nos avions à court terme et dans un avenir prévisible.
En réponse à cela, nous avons lancé plusieurs actions. Nous avons mis en place de nouvelles mesures d'hygiène, de nettoyage et de distanciation sociale, et mis à disposition des masques et autres équipements de protection individuelle à grande échelle. Nous avons également fermé temporairement des installations, réduit le nombre d'employés présents sur nos sites et bureaux et demandé à nombre de nos collègues de télétravailler lorsque cela était possible.
Pour améliorer notre flexibilité, nous déployons toutes les mesures RH disponibles au sein d'Airbus, en demandant par exemple aux employés, dans certains cas, de prendre jusqu'à dix jours de congés d'ici mi-mai. Après avoir épuisé ces possibilités, nous avons commencé à recourir à de nouveaux dispositifs gouvernementaux de chômage partiel qui permettent, dans plusieurs pays, d’aider les entreprises à ajuster leurs effectifs tout en soutenant les revenus des employés touchés par les changements. Nous y sommes parvenus en coordination avec nos partenaires sociaux, et je les remercie d’avoir répondu rapidement.
Mais nous devrons peut-être aussi prévoir des mesures de plus grande envergure à cause de l’ampleur de cette crise et de sa durée probable. N'oubliez pas: nous avons perdu un tiers de nos activités presque du jour au lendemain et nous devons absolument réduire nos coûts. Nous vivons l'un des plus grands chocs économiques de l'histoire, c’est pourquoi nous devons considérer toutes les options. Je suis honnête et transparent avec vous, car je veux vous préparer à la réalité du nouvel environnement dans lequel nous allons opérer. La survie d'Airbus est en jeu si nous n’agissons pas maintenant. Il nous appartient de trouver les moyens de sortir de cette crise et d’en émerger, certes blessés mais vivants, et toujours prêts à servir notre raison d’être: être les pionniers d’une industrie aéronautique et spatiale durable.
Pour prendre ces décisions, un facteur sera déterminant: la forme et la durée de cette crise, pour le secteur aérospatial dans son ensemble et pour les constructeurs comme Airbus. La crise sera-t-elle courte et profonde avec une reprise rapide? Ou sera-t-elle plus longue et plus douloureuse, ne retrouvant des niveaux de demande comparables au passé qu'après cinq ou dix ans?
Les réponses à ces questions détermineront notre action face à cette crise sur le long terme. Mais il est encore trop tôt aujourd’hui pour se prononcer. Nous voulons prendre le temps d'améliorer notre compréhension, afin de préparer l’avenir avec des mesures adaptées et en disposant de la meilleure information possible. Bien entendu, nous continuerons de coordonner tout nouveau plan pour faire face à cette situation difficile en étroite collaboration avec nos partenaires sociaux. Je sais que cette incertitude crée beaucoup d’anxiété pour vous et vos familles. Je ferai de mon mieux pour continuer à communiquer avec vous de manière aussi ouverte et transparente que possible.
Dans les semaines et les mois à venir, nous comptons sur nos valeurs et notre professionnalisme pour nous guider au travers de ces moments difficiles. Nous avons fait face à d'autres crises dans le passé, certes à plus petite échelle. Aujourd'hui, nous devons relever un nouveau type de défi, et trouver notre propre façon - spécifique à Airbus - de le relever. Comme je vous l’ai dit dans ma première lettre COVID-19, nous ne sommes jamais aussi forts que lorsque nous faisons face, ensemble, à une crise. Je reste confiant que nous trouverons notre chemin à travers celle-ci.
D’ici là, notre principale priorité est de respecter toutes les mesures de santé et de sécurité qui aident à prévenir la propagation de ce virus, au travail et à la maison. Prenez soin de vos familles, amis et collègues.
Et faites également au mieux pour soutenir la continuité de nos activités. Nous, Airbus, avons plus que jamais besoin les uns des autres - cela inclut chacun d'entre vous.
Et surtout, prenez soin de vous.
Guillaume Faury"





