La centaine de machines de tricotage attendent d’être débarrassées de leur housse en plastique, alignées comme au garde-à-vous au milieu de l’usine de Richelieu group à demie vide. À l’autre bout, une presse est en cours d’installation. Le 15 novembre, la production de chaussettes doit redémarrer dans la vieille unité de production cachée derrière son rideau d’arbres à 100 kilomètres au nord de Charlotte, la capitale financière de Caroline du Nord. Une renaissance. Du temps de sa splendeur, lorsque ce coin rural de l’État était le cœur de l’industrie textile américaine, près de 1 500 personnes travaillaient ici. La fabrication a été délocalisée en Chine en 2006. Quatre ans plus tard, c’était la faillite.
"Certains me prennent pour un fou. Nous nous sommes donnés un an et demi pour revoir tous les process. Le projet est rentable et compétitif", jure Michael Penner, le patron québécois de Richelieu Group, qui a été invité en janvier à la Maison Blanche pour présenter son projet. Pour produire au même coût qu’en Chine, l’industriel a supprimé les étapes les plus chères en main-d’œuvre en automatisant et en choisissant des fils spéciaux, afin de se passer de teinture. Soixante-dix-huit techniciens ont déjà été embauchés. "Nous avons connu des hauts, des bas. Nous sommes à nouveau sur la bonne pente", résume Elena Azzarita, la directrice des ressources humaines.
Richelieu Group illustre le renouveau de l’industrie manufacturière américaine. Depuis la fin de la récession de 2008-2009, le secteur effectue son come-back. La hausse de la compétitivité des usines américaines encourage les entreprises à rapatrier certaines de leurs activités. Les exemples se multiplient, y compris dans des secteurs traditionnels. En Caroline du Nord, le groupe chinois Kerr doit rouvrir prochainement une filature. Stanley Black & Decker fabriquera dans ce même État une gamme d’outils de bricolage redessinés pour être produits à nouveau aux États-Unis de façon rentable. Quant au distributeur Wal-Mart, il s’est engagé à augmenter de 50 milliards de dollars (40 milliards d’euros) son approvisionnement en produits made in America. Une décision avant tout symbolique – elle représente 1 % de ses rayons – mais déterminante pour Richelieu Group, qui a bénéficié d’une commande ferme sur trois ans.

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Les super-clusters d’Obama à la traîne
Pour accélérer l’émergence des technologies de demain, Barack Obama avait promis en 2012 de créer 15 manufacturing innovation institutes, dotés de 1 milliard de dollars. Faute de soutien du Congrès, seuls quatre d’entre eux, regroupant des agences fédérales, des entreprises et des universités, sont à ce jour sur les rails.
Un cinquième, consacré à la photonique, devrait les rejoindre en 2015. Installé depuis 2012 à Youngstown (Ohio), le projet pilote sur l’impression 3D a été rebaptisé "America makes", pour faire moins administratif, et a déjà lancé une vingtaine de projets de recherche.
Les autres instituts ont pris du retard. Annoncé en janvier, le Next generation power electronics institute ne doit commencer ses travaux à Raleigh (Caroline du Nord) qu’à la fin de l’année. "Cela représente des fonds supplémentaires et une nouvelle approche.
Cet institut va se concentrer sur les briques manquantes pour sortir la technologie des laboratoires et permettre les applications", se félicite Chad Eckhardt, le PDG de Gridbridge, une start-up membre du futur institut. Mais avec 140 millions d’euros de financement public-privé, sa portée reste modeste à l’échelle américaine.
Selon la fondation Reshoring initiative, depuis 2010, 55 000 emplois ont déjà été "ramenés" aux États-Unis. "Les entreprises étaient allées trop loin dans la délocalisation. Il y a un effet de balancier pour atteindre un point d’équilibre. Mais tous les emplois ne reviendront pas", estime Harry Moser, un ancien industriel qui préside la fondation Reshoring initiative et espère qu’un million d’emplois seront ainsi créés… d’ici à plusieurs décennies.
L’augmentation des salaires chinois a réduit l’attractivité de la production asiatique. Dans le même temps, le coût du travail a baissé en moyenne de 12 % depuis 2009 aux États-Unis, selon la National association of manufacterers (NAM), l’association des industriels américains, grâce surtout à la réduction des "benefits", ces couvertures santé ou retraite accordées aux salariés. Les coûts de transport et la nécessité de réduire les délais de livraison ont aussi fait basculer l’équation. "Avec internet, il faut jongler avec des dizaines de références pour s’adapter au goût du client. On ne peut plus proposer que trois ou quatre produits standard. L’immobilisation de son stock pendant trois semaines est difficile à soutenir financièrement", argumente Louis Hornick, qui a préféré ouvrir sa nouvelle usine textile en Caroline du Sud.
La reprise générale
La réindustrialisation américaine va bien au-delà de ces relocalisations. La reprise générale de l’économie a regarni les carnets de commandes des industriels. Depuis cet été, l’activité a dépassé pour la première fois son niveau de 2007. En septembre, l’indice de la production industrielle a même enregistré sa meilleure performance depuis deux ans. Dans son bureau de Columbia, la capitale très provinciale de Caroline du Sud, Mike Briggs est persuadé que le retour en force de l’industrie est durable. "La productivité a fortement progressé ces dernières années avec l’automatisation et les États-Unis restent le premier débouché mondial pour la plupart des biens industriels. Il y a de quoi être optimiste pour les dix prochaines années", estime le PDG de Central SC alliance, un organisme chargé d’attirer les investisseurs étrangers.
Les statistiques lui donnent raison. En trois ans, la Caroline du Sud, qui compte cinq millions d’habitants, a attiré près de 9 milliards de dollars (7 milliards d’euros) d’investissements et quelque 20 000 emplois industriels. Le fabricant de pneus Bridgestone y construit une usine, tandis que le groupe japonais Toray prévoit d’investir 1 milliard de dollars (800 millions d’euros) pour fabriquer des fibres de carbone, principalement pour Boeing. De quoi figurer dans le peloton de tête des États ayant enregistré le meilleur rebond dans ce secteur, loin devant ses voisins, la Géorgie et la Caroline du Nord. Même si dans ce dernier une amélioration de la situation industrielle est constatée. "Si, lorsque je fais mon jogging, je compte le nombre de sites en cours de construction, je remarque qu’il se passe bien quelque chose dans l’industrie américaine", s’amuserait presque Alan Kelly, le directeur de l’usine GE aviation de Durham (Caroline du Nord).
Si le rebond de l’industrie s’observe à travers tous les États-Unis, c’est dans le vieux Sud que se trouvent les plus grands projets. Pour attirer les industriels, la recette est éprouvée. Le prix du foncier plus bas et les salaires plus faibles qu’ailleurs – 11 dollars (8,75 euros) de l’heure pour les emplois peu – ont déjà déplacé le centre de gravité de l’industrie automobile des bords des grands lacs vers le sud. Au Département du Commerce – le ministère du Commerce – de Caroline du Sud, on s’enorgueillit aussi de la législation "right to work", qui limite la présence des syndicats, et des incitations fiscales agressives. "Moins de régulation, c’est tout ce dont a besoin l’industrie. Ici, cela fonctionne. Tous les industriels ne parlent que de projets de croissance", se félicite Lewis Gossett, un solide républicain remonté contre l'"Obamacare" – la réforme du système de santé – qui préside la South Carolina manufacterers alliance, l’organisation des industriels de Caroline du Sud.
Recréer un écosystème

La réindustrialisation est loin d’être un long fleuve tranquille. Au-delà du rebond conjoncturel, les industriels qui se sont essayés à la production "made in USA" ont parfois dû surmonter un parcours d’obstacles. "Si les données macroéconomiques disponibles sur les coûts de production sont éclairantes, faire vraiment du reshoring est une lourde tâche", remarque Willy With, professeur en management de Harvard dans son dernier article publié dans la revue du Massachusetts institute of technology (MIT). Pour que la renaissance de l’industrie ne s’essouffle pas, l’un des enjeux est de recréer un écosystème souvent disloqué. Arnold Kamler, le PDG de Kent International, peut en témoigner. À Manning (Caroline du Sud), il a racheté pour une bouchée de pain une ancienne usine désaffectée pour y fabriquer des vélos "assembled in the USA" et bénéficié de réductions fiscales à l’embauche. Problème : il lui faut trouver des fournisseurs pour ses 500 000 vélos. "Il ne reste plus aucun fournisseur de pièces aux États-Unis. Produire ici ne me permet même pas de réduire mes temps de livraison, car toutes les pièces sont importées de Chine", regrette Arnold Kamler, qui a d’abord songé à une délocalisation au Vietnam et en Indonésie.
Derrière la porte d’entrée de l’usine, encore barrée d’une grande plaque de contreplaqué, les techniciens terminent d’installer le convoyeur qui alimentera la chaîne d’assemblage, tandis qu’une ouvrière se rode à emboîter les rayons des roues, importées de Chine, avant qu’un robot ne prenne le relais pour installer la jante. La solution se trouve dans le vaste champ derrière l’usine. Arnold Kamler a déjà invité ses fournisseurs et sous-traitants taïwanais et chinois pour une petite visite des lieux en juin 2015, lorsque l’usine fonctionnera à plein régime. Dans une démarche de mondialisation à l’envers, il espère en convaincre plusieurs de s’installer juste à côté, afin de monter sa part de sourcing américain à 70 %. "Nous pourrions même prendre des parts au capital de joint-ventures", anticipe l’industriel.
L’autre écueil est la pénurie de techniciens qualifiés. À une centaine de kilomètres au nord des gratte-ciel de Charlotte, Roy Calcagne, le PDG du fabricant de canapés Craftmaster Furniture, aimerait lui aussi produire plus. Mais dans les ateliers, les couturières penchées sur leurs machines à coudre enchaînent déjà 10 heures supplémentaires par semaine. "Nous ne trouvons plus de personnes qualifiées, alors que nous offrons de bien meilleurs salaires que les autres employeurs du comté. Dans les années 1990, les usines de meubles ont fermé et les gens ont éduqué leurs enfants en les décourageant de travailler dans ce secteur", se désole Roy Calcagne, qui emploie 600 salariés et en a recruté 80 l’an passé.
L’industriel a mis en place une formation de six mois minimum, pour répondre à ses besoins. À la rentrée prochaine, une formation de seize semaines devrait être montée avec le Technical college de la ville. Roy Calcagne en est persuadé : "À mesure que des emplois industriels vont revenir partout aux États-Unis, le problème des compétences va devenir de plus en plus difficile à résoudre." Les autorités locales l’ont compris. La Caroline du Sud a mis en place Ready SC, un programme pour piloter des formations adaptées aux besoins des industriels. En Caroline du Nord, des tentatives pour développer l’apprentissage à l’allemande sont à l’étude. "L’amélioration de notre système d’éducation initiale est cruciale. L’action de l’administration Obama dans le domaine est plus importante que les manufacturing innovation institutes créés pour faire émerger les nouvelles technologies", juge encore Harry Moser.
Le modèle américain
Les liens entre les entreprises et les universités restent la grande force du modèle d’innovation à l’américaine. "L’industrie doit s’adapter plus vite, donc nous devons encore intensifier notre collaboration avec les entreprises", assure Karen Leonas, directrice de département au College of textiles de l’université NC State de Raleigh, qui ambitionne de devenir la "Stanford de la côte Est". Les coopérations sont rodées. Pour aider au rapatriement de l’industrie textile, l’université a reçu 660 000 dollars (524 600 euros) du fonds de réindustrialisation du distributeur Wal-Mart – encore lui – pour perfectionner avec un industriel une technique d’impression numérique. L’un des cinq Manufacturing innovation institutes créés par Barack Obama [lire ci-dessus] doit aussi rejoindre, d’ici à la fin de l’année, le Centennial campus de Raleigh, où entreprises et université se côtoient déjà.
L’industrie américaine sait qu’elle va devoir changer. "Il n’y aura pas de retour de l’industrie d’avant, résume Rick Little, le directeur de l’usine Aplix dans la banlieue de Charlotte, spécialisée dans les adhésifs techniques pour l’aéronautique et les produits d’hygiène. Mais il est possible de se faire de la place dans des niches et d’y gagner des parts de marché."
Solène Davesne, en Caroline du Nord et du Sud (États-Unis)
L’industrie, thème fétiche du président

Barack Obama est revenu aux fondamentaux : l’économie et l’industrie, son thème fétiche. Mais son bilan n’a pas suffi pour éviter l’échec des démocrates lors des élections de mi-mandat. Depuis octobre 2009, le taux de chômage est tombé de 10 % à 5,9 %. Dans l’industrie américaine, qui fournit la plupart des "good jobs" bien payés, 700 000 emplois ont été créés depuis le pic de la crise. Mais l’embellie est relative. Le rebond est loin d’effacer les 2 millions d’emplois manufacturiers détruits entre 2008 et 2009. L’industrie américaine a aussi moins embauché que les autres secteurs ces dernières années.
Plus automatisées, les usines ont besoin de moins d’ouvriers, et les relocalisations impliquent peu d’emplois. Barack Obama aura du mal à tenir l’une des promesses de sa campagne présidentielle 2012. Il avait promis un million d’emplois supplémentaires dans l’industrie pour son second mandat. À mi-parcours, le compteur est arrêté à 186 000.





