«On critiquait le projet de budget et celui de la Sécurité sociale, mais on aurait préféré les voir adoptés», s’alarmait un patron quelques jours avant que Michel Barnier n’enclenche la procédure de l’article 49.3 à l’Assemblée nationale. C’est désormais le scénario catastrophe du patronat qui s’est réalisé avec la chute du gouvernement, mercredi 4 décembre, précipité par le vote de la motion de censure. «On est en train de repousser le niveau d’incertitude au-delà de ce que l’on pensait possible. Les entreprises naviguent dans un brouillard épais et ne sont pas sûres qu’il y aura de la lumière au bout», résume Anthony Morlet Lavidalie, économiste pour Rexecode.
L’impasse politique au Parlement ne sera pas neutre pour l'activité économique. Reste à évaluer l’ampleur du coût. L’institut Rexecode, lié au patronat, prévoit de réévaluer ses prévisions la semaine prochaine «vraisemblablement à la baisse» par rapport aux 0,8% prévu jusque-là. Dans ses prévisions publiées le 4 décembre, l’OCDE a de son côté réduit à 0,9% la croissance anticipée pour la France pour 2025, contre 1,3% jusque-là.
Moins de consolidation budgétaire
En l’absence de loi de finances pour 2025, une loi spéciale devrait permettre de prolonger, au moins pour le mois, le budget de 2024 à l’identique. Alors que les dépenses auraient dû augmenter avec l’inflation, cela se traduirait par 15 à 18 milliards d’euros d’économies sur le champ des dépenses de l’État, proche de la copie initiale du gouvernement même si le ciblage est différent. Au final, la consolidation budgétaire devrait être moindre que le 0,8 point de croissance en moins anticipé par l’OFCE pour l’an prochain. Car la hausse des recettes prévues dans le projet de loi de finances disparaît. A contrario, l’absence de révision des bases fiscales devrait augmenter les recettes de l’impôt sur le revenu, mais réduire le rendement des impôts fonciers.
«Le choc budgétaire serait plus faible, à ceci près qu’on ne sait pas si ce budget technique s’appliquera pour un mois ou plusieurs», pointe Mathieu Plane, économiste à l’OFCE. Pour certains secteurs, comme l’agriculture ou l’immobilier, qui attendaient des mesures de soutien sectoriels, l’abandon des débats budgétaires est une mauvaise nouvelle. Mais pour tous les autres, le niveau d’incertitude inédit risque d'alimenter un attentisme accru des ménages et des entreprises. «L’activité au quotidien se poursuit, mais les décisions de moyen et de long terme sont mises en attente. Un nouvel épisode d’instabilité ne fera que renforcer cette tendance. Il faudrait à l'Assemblée un bloc capable de garantir un cap», s'inquiète Frédéric Coirier, le co-président du mouvement des entreprises intermédiaires (METI) et PDG du fabricant de cheminées Poujoulat. Selon l’OFCE, l’absence de perspectives politiques claires fin septembre représentait déjà un coût de 0,1 point de croissance en 2024 et 0,2 point pour 2025. Sauf solution rapide cette fois, l’effet pourrait cette fois-ci être beaucoup plus lourd.
Coup de frein sur la consommation et les investissements
Or «nous sommes déjà dans un contexte économique européen peu porteur», reprend Frédéric Coirier. Au troisième trimestre, l’investissement des entreprises en France a reculé de 3% en volume. Et la moitié des PME interrogées dans le baromètre réalisé en commun par Bpifrance et Rexecode déclarent avoir reporté certains de leurs projets d’investissements ou de recrutements. Depuis l'été, la consommation avait commencé à rebondir après le choc de l’inflation. «Mais le redémarrage va être progressif et surtout pour 2025», anticipe Anthony Morlet Lavidalie. Le taux d’épargne des ménages a atteint pourtant des plafonds, avec 18,1% de leur revenu disponible. Mais pour le dépenser, encore faut-il de la confiance. «On tablait dans notre scénario, sur une baisse de ce taux d’épargne à 17,5%», reprend Mathieu Plane.
À défaut, les carnets de commande auront du mal à se regarnir. La hausse de la prime de risque de la dette française sur les marchés financiers, qui a dépassé celle de la Grèce, pourrait aussi rejaillir sur les conditions de financement des entreprises comme des ménages et limiter le gain attendu de la baisse des taux directeurs engagée par la BCE. Même si le coût sera essentiellement supporté à plus long terme. «Une hausse de 100 points de base des taux d’emprunt de la France représente 30 milliards d’euros de charge de la dette annuelle au bout de dix ans. C’est l’équivalent de ce que la France doit investir chaque année pour sa transition énergétique», rappelle Mathieu Plane.
Cette nouvelle secousse pour l’économie française intervient par ailleurs à un contexte international plus compliqué avec l’arrivée de Donald Trump à la présidence des États-Unis en janvier et la perspective de nouvelles tensions commerciales avec l’Europe. Or, le commerce extérieur était resté ces derniers mois le rare moteur de l’activité tricolore.





