Stoelzle Masnières s’apprête à sortir de son confinement. Fermée depuis le 17 mars en raison de l’épidémie de Covid-19, la verrerie du Nord va rouvrir ses portes. Les équipes préparent l’unique four de l’usine à produire à nouveau des flacons pour la parfumerie et la cosmétique. Pourtant, il est bien difficile de déterminer quand et comment la reprise du secteur du luxe aura lieu. Étienne Gruyez, le Pdg de l’entreprise, doit donc se montrer agile et faire preuve de flexibilité. Avec l’objectif d’atteindre au plus vite une cadence critique pour assurer la rentabilité de son outil de production. La transformation du verre ayant la particularité d’engendrer de fortes charges fixes.
Emballages Magazine : Quelle est la situation actuelle de Stoelzle Masnières ?
Étienne Gruyez : L’usine est toujours fermée pour le moment. Nous sommes actuellement en train de préparer notre four afin de pouvoir redémarrer dans la semaine.
Quand a été décidée la fermeture de l’usine ?
Nous avons pris la décision d’arrêter l'activité dès le début du confinement, le 17 mars. Nous avions déjà des personnes suspectées d’être contaminées à l’époque. Les mesures barrière étaient assez difficiles à mettre en place. Nous pensions nous arrêter pour quinze jours, le temps de mettre en place les conditions de sécurité adéquates. Nous ne savions pas que cela durerait aussi longtemps. La majorité de nos 335 salariés sont en chômage partiel.
« Je pense que les attentes environnementales des clients ne seront que plus fortes à l'avenir »
Le besoin en emballage, notamment pour le gel hydroalcoolique, vous a-t-il permis de poursuivre une production minimale ?
Les gels hydroalcooliques sont conditionnés majoritairement dans du plastique. Pour utiliser ce produit, il faut appuyer sur l’emballage ou le presser. Avec le verre, c’est compliqué. Nous avons tout de même pu aider les hôpitaux locaux, notamment à Saint-Quentin ou Cambrai. Ils avaient des formules liquides, nous leur avons donc fait don de formats standard de flacons en verre. Cela leur a permis d’utiliser leur propre solution désinfectante, mais surtout de les stocker pour continuer à en produire sans manquer d’emballages.
Pensez-vous que le plastique bénéficiera de cette « utilité publique » dans le futur ?
Non. L’usage du plastique est facile : il ne casse pas, il est léger, il se met dans le sac. Néanmoins, les consommateurs ne vont pas mettre leur parfum dans du plastique. Ce n’est pas un mauvais produit, mais ce qui pose problème, c’est la manière dont il est traité en fin de vie. Lorsque l’on regarde les origines de l’épidémie de Covid-19, l’environnement y prend une part importante. Je pense même que les attentes des clients dans ce domaine n’en seront que plus fortes, avec des demandes de flacons en verre à la hausse.
« L’agilité restera l’un des maîtres mots de cette crise »
La crise sanitaire aura-t-elle des impacts sur la gestion de l’approvisionnement ou des stocks des entreprises ?
La crise sanitaire montre les faiblesses d’un système où il faut aller sourcer son approvisionnement à l’étranger. Certains produits ont été bloqués, car un accessoire venait d’Asie. Dans la logique, des clients devraient relocaliser et avoir des achats plus proches.
Pour ce qui est de la gestion des stocks, le cash est et restera le roi. Plus de stock, c’est moins de trésorerie. La vague de fond du « juste à temps » des dernières années restera. Obligeant les fournisseurs à être beaucoup plus flexibles. La flexibilité, c’est ce qui nous sauvera à l’avenir.
Givenchy Avec le flacon L'Interdit de Givenchy, Stoelzle a montré sa technicité pour appliquer deux rainures saillantes au niveau du col.
Quelle a été votre quotidien durant le confinement ? Vous n’avez pas eu le droit à une période de « simili vacances »…
Nous n’avons jamais autant travaillé. Oui, l’usine est à l’arrêt. Mais pour la direction, le management et les commerciaux, c’était du non-stop. Il a fallu continuer à discuter avec nos clients pour tenter d’élaborer des scénarios de reprise. Dans le même temps, trouver des masques, du gel hydroalcoolique. Tout cela en télétravail. Certes, il est très confortable de rester chez soi, mais pas cinq jours par semaine. Sur certains points, nous avons besoin de nous voir.
La période a généré beaucoup de stress moral et psychique. D’autant plus que nous avons eu la tristesse de perdre l’un de nos salariés. Les autorités sanitaires n’ont cessé de dire que cette maladie était dangereuse. Nous en avons malheureusement fait l’expérience. Nous avons vraiment dû être agiles, tout en écoutant, puis en remotivant les équipes. L’agilité restera l’un des maîtres mots de cette crise.
« Nos travaux ont été décalés pour des raisons techniques, mais aussi commerciales »
Le feu continu est une contrainte importante du verre. Comment avez-vous géré votre four durant l’arrêt d’activité ?
En fermant initialement pour quinze jours le site, nous n’avions pas le choix que de le laisser actif. Nous l’avons mis en circuit fermé : le verre qui en sort est ainsi réintroduit dedans. Nous avons ainsi pu baisser la température de chauffe. Des collaborateurs se sont portés volontaires pour maintenir l’outil actif. Nous avons donc élaboré un sens de circulation afin qu’ils puissent circuler dans l’usine sans risque de contamination, même en cas de symptômes suspects.
Vous deviez procéder à la reconstruction de votre four cet été. Les travaux auront-ils lieu ?
Nous sommes contraints de décaler les travaux de rénovation pour des raisons techniques, mais aussi commerciales. D’une part, certains sous-traitants n’ont pas pu venir, ou ne le peuvent pas encore aujourd’hui. D’autre part, nous devons être prêts pour la reprise de l’activité. Surtout, nous avons besoin de remonter les bons stocks afin de fournir nos clients pendant nos travaux.
Pour autant, cet investissement reste maintenu.
Évidemment. Nous ne pouvons pas continuer dix ans avec cet outil. Le four est à reconstruire, mais nous sommes dans notre marge de sécurité. Nous sommes encore en train de définir la date la plus adaptée pour les travaux. Quant aux caractéristiques, elles resteront les mêmes qu’annoncées en juin 2019 : une augmentation de capacité de 30 % et la création d’une cinquième ligne.
« Il y a de vrais effets de crise sur la parfumerie »
Les commandes de vos clients sont-elles toujours d’actualité ?
Certains ont repoussé leurs ordres, d’autres en ont profité pour modifier l’article qu’ils souhaitaient. Nous avons un client qui a annulé toutes ses commandes au-delà de trois mois. C’est vraiment du cas par cas. Le secteur est dans une phase d’incertitude qui ne sera résolue que par une phase d’analyse. Nous verrons bien si les consommateurs déconfinés vont se jeter dans les parfumeries pour la fête des Mères.
Rochas/Interparfums Interparfums a confié à Stoelzle la réalisation du flacon de son parfum Mademoiselle Rochas Couture.
Connaissez-vous l’impact de cette incertitude sur votre activité et vos finances ?
C’est une question à plusieurs millions d’euros. Il y a de vrais effets de crise sur la parfumerie. Nous ne savons pas si les commandes vont reprendre ou si les marques préféreront vider leurs stocks pour améliorer leurs résultats. Cette méthode est tout à fait compréhensible, mais cela veut dire que nous aurons moins de flacons à produire.
« Nous sommes pour une annulation du Luxe Pack Monaco 2020 »
Est-ce qu’il y a un risque économique pour Stoelzle ?
C’est seulement le début de la crise. Aujourd’hui, toutes les entreprises capitalistiques présentent un risque. Nous avons fait plusieurs scénarios en interne. Mais dans l’ensemble, les entreprises du secteur prévoient un impact de 20-25 % sur les chiffres d’affaires.
Nous devrions reprendre notre activité cette semaine à la moitié de nos capacités. Mais il faut que le marché reparte rapidement. Tourner à capacité réduite est un enfer économique. Dans la production de verre, les charges fixes sont beaucoup trop hautes.
La relation client est donc primordiale en ce moment.
La période ressemble à ce que nous avons vécu lors de notre propre crise chez Stoelzle en 2015. Certaines marques nous soutiennent : avec des avances de paiement, la facturation du verre nu avant son parachèvement, etc. Les liens, déjà solides, avec ces clients deviennent d’autant plus forts. On peut alors parler de véritable partenariat.
Il y a beaucoup de questionnements de la part du secteur quant à la tenue de Luxe Pack Monaco. Le salon de l’emballage de luxe s’affiche pourtant comme l’endroit des retrouvailles professionnelles postconfinement. Y serez-vous ?
À l’heure actuelle, nous ne souhaitons pas nous y rendre. Comme d’autres, nous sommes pour l’annulation de cette édition. Il est difficile de garantir les mesures de sécurité dans un espace aussi confiné que le Forum Grimaldi. La difficulté de vendre avec masque et visière semble évidente. Peut-être que les organisateurs vont trouver de nouvelles conditions, en termes de lieu ou de format. Mais tel qu’il est aujourd’hui, ce sera, bien qu’à regret, sans nous.





