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Louis Vuitton, l'industriel

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Publié le , mis à jour le 11/05/2012 À 15H35

Enquête Le groupe Vuitton vient d'annoncer ce 11 mai de nouveaux investissements en Anjou. Chez le malletier, aiguillonné par la demande de luxe exponentielle des pays émergents, « productivité » n'est plus un mot tabou. Ses ateliers s'ouvrent au numérique et se plient au lean manufacturing. L'Usine Nouvelle a mené l'enquête il y a quelques mois.

Louis Vuitton, l'industriel
À Marsaz, le placement et les propositions de coupe sont transférées progressivement à un outillage numérique laser.
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Les entreprises citées

Muni d'un crayon optique, Laurent contrôle minutieusement le cuir placé sous ses yeux. Ce maroquinier de 44 ans ne cache pas sa fierté de travailler dans le nouvel atelier Louis Vuitton de Marsaz (Drôme). Depuis quelques semaines, il commande l'une des deux machines numériques flambant neuves du site, conçues spécialement par Lectra Systèmes. C'est lui qui valide les propositions de placement et de coupe émises par le logiciel. « Notre système est unique au monde », s'enthousiasme Emmanuel Mathieu, le directeur industriel de la filiale de LVMH. À quelques mètres de Laurent, une collègue affairée devant une ancienne presse à pont mobile place manuellement des emporte-pièce sur une peau vernie. Une opération répétitive des plus traditionnelles, vouée à disparaître progressivement.

Ces deux profils de postes illustrent parfaitement la mutation en cours dans les usines de Louis Vuitton ou, plutôt, les « ateliers », comme on aime à les désigner chez le malletier. Inauguré le 24 juin, celui de Marsaz se veut LA vitrine industrielle de la griffe. En adoptant le meilleur des techniques de production modernes (automatisation, optimisation de la lumière naturelle dans l'atelier, utilisation d'énergies renouvelables, toit végétalisé...), le site a réussi à accroître de 50 % les capacités du celui de Saint-Donat, qu'il remplace.

Poussé par une demande exponentielle émanant des pays émergents, et notamment de la Chine, Louis Vuitton n'a d'autre choix que d'augmenter sa productivité. Entre le dernier atelier ouvert, en 2006, à Ducey (Manche), et la construction de Marsaz, le malletier a revu toute l'organisation de ses méthodes de production, installant des outils modernes et automatisant certaines tâches. « Nous avons augmenté nos capacités de près de 10 % chaque année grâce à des gains sur le seul outil de fabrication », assure Yves Carcelle, le président de Louis Vuitton. Prononcé encore à mi-voix, le mot « productivité » a acquis droit de cité chez le géant du luxe. Depuis près de trois ans, le lean manufacturing, qui vise à améliorer l'efficacité et la qualité de production, est déployé dans tous les ateliers. « Grâce à une meilleure sélection des peaux et à l'encouragement des nouvelles idées, notre taux de "bon-du-premier-coup" a augmenté. Cela nous a permis de diminuer sensiblement nos pertes de matières », avance Emmanuel Mathieu. Le temps de fabrication du sac Artzy a ainsi été réduit en adoptant une découpe en cercle plutôt qu'en bande de la tresse de cuir.

Un ERP « maison » pour piloter la production

Pour dénicher ces bonnes idées, le malletier explore des univers radicalement différents, comme l'automobile ou l'électronique. Emmanuel Mathieu confie s'être inspiré de techniques des fabricants de microprocesseurs lors de la mise au point des microperforations du cuir sur un modèle.

La rapidité d'exécution passe aussi par un renforcement des liens avec les quelque 250 sous-traitants. Louis Vuitton a ainsi créé en 2010 une coentreprise à Estaimbourg, en Belgique, avec un de ses fournisseurs historiques, la Tannerie Masure. Baptisée Tannerie de la Comète, la nouvelle entité augmente et sécurise l'approvisionnement d'un cuir particulier, dit « végétal ». Tanné avec des pigments naturels végétaux (quebracho, mimosa ou châtaigne), ces peaux représentent un tiers des cuirs utilisés. En parallèle, la maison déploie depuis un an un outil informatique (ERP) baptisé Alma, du nom d'un des célèbres sacs de la maison. Conçu par un éditeur dont l'identité est gardée secrète, le logiciel associe directement les chiffres de prévisions de vente des boutiques aux achats de matières premières, permettant d'affiner au mieux les commandes auprès de fournisseurs. Cette solution répandue dans d'autres secteurs d'activité était encore inconnue dans le luxe. Satisfait des gains apportés par ce système, Louis Vuitton a décidé d'aller plus loin, en l'installant chez une partie de ses sous-traitants. « Cela permet à nos partenaires d'être en prise directe avec notre production et d'anticiper eux-mêmes la leur », souligne le directeur industriel.

La mutation opérée par Louis Vuitton a ses limites, liées notamment au savoir-faire manuel. Question d'image. Le tour de main Vuitton garantit la valeur ajoutée de ses sacs à main, bagages, ceintures ou portefeuilles. Les fabriquer exige plusieurs centaines d'opérations manuelles. Pour un sac modèle Boétie, 286 opérations, dont 70 de montage, sont requises ! Naturellement, la marque soigne ses recrutements et la formation. En 2010, environ 160 emplois ont été créés dans les 11 ateliers français. Et une quarantaine depuis le début de l'année sur Marsaz. « Il n'y a pas de problème pour trouver de la main-d'oeuvre en France dans nos métiers, si nous la formons correctement », explique Yves Carcelle.

La dextérité plus que l'expérience 

Pour couvrir ses besoins, la marque de maroquinerie a mis en place un système de recrutement original et sélectif. Un candidat sur dix est retenu. Pas besoin d'expérience particulière en couture ou surpiquage. Âgés de 18 à 55 ans, les recrutés viennent de milieux très divers et sont intégralement formés en interne. « Une majorité de postulants n'a jamais touché une machine à coudre », assure Walter Giulio, le directeur des ateliers du Sud-Est. Avant d'arriver à Marsaz, Laurence travaillait dans une usine de steak haché, Céline était prothésiste dentaire et Katie experte en toilettage canin. « Nous sélectionnons à partir de tests de dextérité manuelle. Et nous mesurons la faculté à écouter, se concentrer et à travailler en équipe », expose Laurent Calaque, responsable de la production de Marsaz. L'humilité est une des qualités privilégiées. « Une ancienne ouvrière d'un grand nom de la chaussure romanaise s'est présentée récemment. Elle était trop sûre d'elle et n'écoutait pas ce qu'on lui disait », témoigne une formatrice. Malgré sa vingtaine d'années dans la chaussure haut de gamme, la candidate a été recalée.

Quand une postulante réussit les tests pratiques, elle bénéficie d'un système de « marrainage ». Durant ses premiers quinze jours de travail, Katie a suivi une formation initiale avec Monique, vingt-sept ans de maison, pour apprendre les opérations les plus simples de la maroquinerie. Avant d'être prise sous l'aile de Nicole, forte de trente-trois années d'expérience chez Vuitton, qui lui transmettra une « multitude de bons gestes précis », durant cinq cents heures, voire plus, pour travailler indifféremment sur tous les postes. « Dans le piquage, il faut au moins deux ans de formation », indique Laurent Calaque, responsable de la production de l'atelier de Marsaz. La productivité passe aussi par là.

Le groupe table de plus en plus sur l'ergonomie pour améliorer les performances de ses salariés. Dans son nouvel atelier drômois, la filiale de LVMH a poussé cette logique comme jamais. « Nous avons conçu un site à taille humaine, lumineux et calme, où tout le monde se connaît. C'est pourquoi nous n'irons pas au-delà de 300 personnes », affirme Walter Giulio. Des réflexions sur les postes de travail ont été menées avec des ergonomes dès les premières ébauches du site. « Tous les outils des maroquiniers sont accessibles au-dessous du coeur, pour diminuer la fatigue », explique le directeur industriel de Louis Vuitton. Les nouveaux matériels destinés à aider les employés sont déployés sur tous les postes : couture, parage, rembordage, mais aussi et surtout, en amont du montage. « Notre système numérique de placement et coupe, unique au monde, retire de la pénibilité tout en gardant le fond de son savoir-faire au salarié », insiste Emmanuel Mathieu. C'est sans doute pourquoi l'ancienneté moyenne est de douze ans. « Le turnover, de 2 %, est un des plus faibles du secteur », ajoute Emmanuel Mathieu. Une fidélité qui, selon la direction, tient à des salaires « nettement au-dessus du Smic » et à « un système d'épargne salariale attractif ». La productivité est un luxe qui se paye...

DE L'ATELIER AUX USINES

1854 Louis Vuitton (1821-1892), fonde une maison de malleterie à Paris et ouvre son premier magasin. Quatre années plus tard, en mal d'espace, il s'installe à Asnières-sur-Seine, où il crée son premier atelier.

1880 Prémices de la diversification, Louis Vuitton lance une activité de maroquinerie.

En 1885, il ouvre sa première boutique à Londres.

En 1896, quatre ans après sa mort, son fils Georges lance la toile souple Monogram LV.

1977 En réponse au succès croissant de ses articles, le fabricant ouvre son premier atelier hors d'Asnières, à Saint-Donat (Drôme) pour accroître ses capacités. La proximité des nombreuses tanneries de la région justifie le choix.

1987 Louis Vuitton SA, coté à la Bourse de Paris, fusionne avec Moët Hennessy pour former LVMH, premier groupe de luxe au monde. Deux ans plus tard, l'homme d'affaires milliardaire Bernard Arnault lance une OPA et s'en empare.

2011 Le 24 juin, LVMH inaugure son douzième atelier français de maroquinerie, à Marsaz (Drôme). Avec ses 8 150 m2 de surface, il prend le relais de l'atelier de Saint-Donat, dont la capacité de production est de moitié inférieure.

 

SES RIVAUX DANS LA COURSE À L'EXPANSION

RICHEMONT (SUISSE) FIDÈLE À LA JOAILLERIE ET À L'HORLOGERIE Chiffre d'affaires 2010-2011 (clos fin mars) : 6,9 milliards d'euros (+ 33 %) Après un passage à vide durant la crise, le numéro deux mondial du luxe enregistre aujourd'hui une croissance de ses ventes supérieure à 30 %. Le groupe suisse cherche à accroître sa production pour répondre à la demande, en particulier dans la joaillerie et l'horlogerie, qui représentent 50 % et 26 % de ses ventes. Huit cents emplois devraient être créés en Suisse dans ses ateliers et dans ses boutiques, d'ici à deux ans. En revanche, la branche mode et maroquinerie, qui détient notamment Chloé et Lancel, est toujours à la peine. Malgré la forte reprise des ventes à la fin mars (+ 56 %), l'activité demeure dans le rouge, avec une perte opérationnelle de 34 millions d'euros !

HERMÈS (FRANCE) IL VA S'INSTALLER EN CHARENTE Chiffre d'affaires 2010 : 2,4 milliards d'euros (+25,4 %) Le fabricant des fameux carrés de soie et des sacs Kelly est lui aussi gagné par la frénésie du secteur. Avec des ventes très au-delà des prévisions, le groupe familial accroît ses capacités de production. Après avoir inauguré, il y a un an, un atelier de 150 personnes en Dordogne, il devrait créer en 2012 un site en Charente destiné à la grosse maroquinerie (bagages). Cette ouverture s'accompagnera de 200 à 250 recrutements. En lutte avec LVMH, qui a pris 21 % de son capital depuis octobre, il reste opposé à toutes collaborations opérationnelles avec lui. Pas d'économie d'échelle donc... pour l'instant.

PRADA (ITALIE) IL MISE GROS SUR LA CHINE Chiffre d'affaires 2010 : 2,05 milliards d'euros (+ 31 %) Pour assurer son expansion internationale, Prada a choisi l'Asie, qui représente 40 % de son chiffre d'affaires. Le groupe familial a levé 2,1 milliards de dollars en introduisant 20 % de son capital à la Bourse de Hong Kong. Il devient ainsi le premier groupe italien coté sur la place. L'opération lui permettra de se développer en Asie et d'éponger une dette d'environ 1 milliard d'euros. En parallèle, il devrait augmenter ses capacités de production en Chine. La marque milanaise reconnaît y produire 20 % de ses articles. « Tôt ou tard, tout le monde y viendra, car la fabrication chinoise est de très bonne qualité », assurait récemment Miucci Prada, actionnaire et descendante du fondateur.

« Un atelier de haute joaillerie place Vendôme fin 2011 »

YVES CARCELLE, président de Louis Vuitton

Vous avez éprouvé des difficultés à répondre aux demandes de vos clients fin 2010. Quelles décisions avez-vous prises ? Sur la fin de l'année dernière, nos ventes ont progressé de 15 % contre 10 % habituellement. Pour éviter une pénurie et que nos clientes soient déçues, nous avons volontairement fermé nos magasins parisiens une heure plus tôt en novembre. Ce n'était pas un coup marketing, contrairement à ce qui a pu être dit. Cette mesure nous a permis de disposer de stocks suffisants pour les fêtes de fin d'année dans un contexte de contraintes de production. L'augmentation de la demande nous a aussi poussé à ouvrir le site de Marsaz un mois plus tôt et à conserver l'atelier de Saint-Donat. Nous réalisons actuellement un audit complet pour calculer la faisabilité d'une réhabilitation de ce dernier en fonction du coût de l'opération. La décision de son affectation précise sera prise d'ici à la fin de l'année.

Comment faites-vous pour continuer à grandir sans diluer l'image de la marque ? C'est une question cruciale, que nous gardons toujours à l'esprit. Nous ne souhaitons pas augmenter la production d'un coup. Cela pourrait se faire au détriment de la qualité de nos produits, qui fait notre renommée internationale. Nous avançons progressivement, avec une attention particulière à notre main-d'oeuvre. Nos maroquiniers sont formés entièrement en interne pendant plusieurs mois, voire plusieurs années. Nous avons d'ailleurs créé en 2010 notre propre école des savoir-faire à Asnières. Pour maîtriser la qualité de nos matières premières, nous avons décidé d'entrer en direct dans l'amont de la filière. Nous avons ainsi inauguré en octobre notre propre tannerie en Belgique. Elle est spécialisée dans le cuir tanné végétalement.

Prévoyez-vous d'autres ouvertures d'ateliers prochainement ? Nous réfléchissons toujours à l'étape suivante. Nous menons une nouvelle réflexion sur la Drôme. Dans les options envisagées, Saint-Donat pourrait nous servir d'atelier relais avant la création d'une troisième implantation, après Sarras et Marsaz. Pour le moment, notre priorité d'ici à la fin de l'année est la création de notre premier atelier de haute joaillerie. Il sera situé place Vendôme. Nous avons déjà recruté et formé une quarantaine de joailliers, qui travaillent, en attendant, chez l'un de nos sous-traitants. L'activité existait depuis 2004 grâce à de petits ateliers parisiens. Suite à notre développement progressif sur ce marché, nous avons choisi de posséder notre propre outil, comme nous l'avons fait dans le soulier en 2001.

Le développement des points de vente est un enjeu majeur dans le luxe. Quelles sont vos priorités pour vos 459 boutiques ? Nous privilégions l'implantation de grandes boutiques dans les capitales. Certains de nos concurrents ont fait un choix inverse en se développant dans des villes moyennes, notamment en Asie. Nous ne souhaitons pas multiplier les ouvertures. Nous ouvrirons une dizaine de points de vente cette année, contre une vingtaine en 2010. Après la Pologne et le Liban l'an passé, il y aura une nouvelle implantation à Singapour, avec la première « île » Louis Vuitton, à Marina Bay. Parallèlement, nous agrandissons et rénovons nos boutiques pour les rendre plus attrayantes. à Rome, la surface quadruple grâce à l'achat d'un ancien cinéma.

PROPOS RECUEILLIS PAR ADRIEN CAHUZAC

 

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