Pour les économistes, c’est l’une des statistiques qui reflète le mieux l’état de santé de l’industrie française. Le chiffre que vient de publier la Banque de France le 11 février laisse espérer une éclaircie pour l'industrie française. En janvier 2025, le taux d'utilisation des capacités de production est remonté à 75,4% dans le secteur manufacturier, au plus haut depuis octobre 2024. Une nette amélioration par rapport à la fin de l'année dernière. Fin décembre, les usines ne tournaient qu'à 73,9% de leurs capacités, selon l’enquête mensuelle de la Banque de France. Sur douze mois, la baisse avoisinait 2,3 points, qui s’ajoute à un recul de 1,9 point en 2023. De quoi tomber à son plus bas niveau depuis 2010, hors période Covid.
Plus que le niveau, c'est la tendance qui compte. Malgré l'embellie de janvier, les usines françaises continuent d'être peu sollicitées. Le taux d'utilisation des capacités reste toujours sous sa moyenne de longue période. Bien sûr, tous les secteurs ne sont pas logés à la même enseigne. Dans l’aéronautique, les usines ont été un peu plus sollicitées en 2024, avec une hausse de 1 point de leur taux de charge, dans un contexte de difficultés à monter en cadence. «Le secteur n’a pas encore retrouvé son niveau de production d’avant-pandémie. Si les problèmes d’offre se réduisent, la production devrait rebondir cette année», pointait Stéphane Colliac, un économiste de BNP Paribas, en janvier.
5 points de baisse en un an dans l'automobile
Dans l’automobile, les industriels indiquent un rebond de 3 points du taux d'utilisation de leurs usines en janvier. Mais celui-ci ne compense pas la baisse de 5 points en un an enregistrée en 2024. La production a baissé de 10% dans les usines françaises des constructeurs automobiles, selon des chiffres révélés par L'Usine Nouvelle. Les taux d’utilisation ont plongé de 6 points en 2024 dans la plasturgie et le caoutchouc et de 4 points dans la métallurgie. La panne est aussi plus critique dans les secteurs dépendant de la construction, en crise.
Les ventes des équipementiers pour le BTP ont ainsi reculé de 7,9% en volume, et de 25% pour les seuls engins de terrassement, rappelle le syndicat Evolis, qui regroupe les fabricants de machines. Dans la chimie, «les taux d’utilisation des usines ont reculé à 71% au début de l’année. Dans une industrie de frais fixes comme la nôtre, c’est insuffisant pour beaucoup de sites», s’alarme Frédéric Gauchet, le président du lobby France Chimie, qui espère avoir atteint le point bas et mise sur un léger rebond de l’activité en 2025.
Répercussions en cascade
Ce recul a des effets en cascade. Les stocks de produits finis invendus restent au plus haut depuis 2009. Par ailleurs, «sur une longue période, le taux d’utilisation est très corrélé à l’investissement industriel», constate Charles-Henri Colombier, le directeur du pôle conjoncture et perspectives de Rexecode. Dans la chimie, les entreprises ont recentré leurs investissements – en baisse en volume – sur les mises aux normes obligatoires d’équipements, au détriment de projets plus ambitieux de développement, selon une enquête de France Chimie auprès de ses adhérents en janvier. Et elles coupent dans leurs projets de décarbonation : «40% de nos adhérents disent être actifs dans ce domaine. Dans notre précédente enquête, début 2024, ils étaient 60%», souligne Frédéric Gauchet.
Un quart des entreprises chimiques a par ailleurs prévu de ne pas recruter. Là aussi, cela marque un revirement de tendance, alors que le secteur était jusqu’à l’été 2024 créateur net d’emplois, comme toute l’industrie manufacturière. Le fabricant de pompes à chaleur Intuis, lui, n’a pas renouvelé depuis la fin de l’été les contrats de ses intérimaires. «Nous allons assister à des plans sociaux dans nos entreprises», s’inquiète Jacques Manzoni, qui préside la commission économique de l’AIMCC, l’association des industries des produits de construction.
Peu de signes d’embellie
Pour les prochains mois, les signes d’amélioration restent limités. L’enquête PMI des directeurs d’achat de S&P Global pointe toujours une dégradation des carnets de commandes. La mauvaise passe de l’industrie allemande, leur plus grand client, devrait par ailleurs coûter 5 milliards d’euros de débouchés potentiels aux industriels tricolores, selon BNP Paribas. Après le dynamisme des années post-Covid, «nous subissons un creux d’activité qui représente le cycle normal des affaires, remarque Alexandre Saubot, le président de France industrie. Mais il se produit au moment où l’Europe se trouve en plus confrontée à des défis structurels.»
Les industriels craignent d’être distancés. En France, Michelin paie son gaz naturel trois fois plus cher qu’aux États-Unis et son électricité 58% de plus, a détaillé son PDG, Florent Menegaux, lors de son audition très remarquée au Sénat. La concurrence chinoise bouscule le pré carré des fabricants européens. «Des machines-outils et des chariots AGV chinois sont 70% moins chers que les modèles équivalents européens de qualité égale. Et ce n’est même pas du dumping car ils coûtent encore moins cher sur le marché chinois», s’alarme Fabien Vincentz, le président d’Evolis et de Marposs France, qui dispose de deux usines en France. Dans la chimie, «la concurrence asiatique a énormément investi dans des procédés à l’état de l’art, alors que notre tissu industriel ne s’est pas modernisé à la même vitesse», pointe le président de France Chimie.
Dans ce contexte morose, certains veulent quand même y croire. Dans le Nord, Inodesign vient d’emménager dans ses nouveaux locaux pour multiplier par dix sa production. «Le marché est en retrait depuis l’été. Mais nous faisons beaucoup de prospection et les commandes arrivent», veut croire le directeur de la PME de 90 personnes. Les usines françaises n’ont pas encore dit leur dernier mot.





