Le tube de fibre de carbone se déplie doucement et voilà la bête de 13 tonnes parée de sa rampe horizontale de 36 mètres, prête à partir à l’assaut des champs de fruits et légumes de Laurent Raineau, du côté de Rilly-sur-Vienne (Indre-et-Loire). La bête ? L’un des derniers pulvérisateurs de John Deere, fabricant américain de matériel agricole, qui vante une précision de pas moins de 98 %. L’agriculture française ne jure que par ce mantra de «précision». Le terme, qui renvoie à l’ambition de maintenir les rendements en réduisant la consommation d’eau, d’engrais et de produits phytosanitaires, ne date pas d’hier. Mais le contexte, marqué par l’envolée du coût des intrants et la nouvelle politique agricole commune qui pousse les agriculteurs à «verdir» leurs pratiques, est propice.
Les fabricants de matériel ont fourbi leurs armes. Fin 2022, ils ont déballé leurs dernières innovations au Sima, un salon qui s’est tenu à Villepinte (Seine-Saint-Denis). Sur son stand, l’allemand Amazone a présenté le dernier-né de sa gamme de pulvérisateurs, promettant une économie non négligeable de produits phytosanitaires. Pour la démonstration, rendez-vous sur une parcelle de Laurent Raineau. Avec six confrères, il a misé sur son épandeur John Deere, livré début 2022. Une gageure à 320 000 euros – hors taxes. «C’est un gros investissement, mais nécessaire pour garder de la rentabilité à l’hectare », détaille-t-il. Et côté intrants ? «Nous réduisons encore peu leur consommation, mais l’intérêt de ces machines est surtout de travailler plus vite», souligne l’agriculteur.
Même son de cloche chez Xavier Priault, qui, avec son frère exploitant, utilise la même machine sur près de 400 hectares de céréales dans le Loiret : «Baisser de 30 ou 40 % notre consommation d’intrants, nous l’avions déjà fait depuis 2009 avec le guidage GPS des tracteurs, confie-t-il. Là, on entre dans les détails.» Reste qu’il y a sûrement des marges d’amélioration du côté de la modulation intraparcellaire. «L’objectif est de s’adapter à la variabilité de la parcelle en la découpant en mini-parcelles, explique Emmanuel Lévêque, le responsable agriculture de précision d’Amazone. Tout est orienté pour aller au plus près de la plante.» Place à la cartographie, élaborée à partir des données collectées par les tracteurs, des images satellites, des sondes placées dans les champs… Les cartes de modulation, qui indiquent la quantité de produit à délivrer sur chaque zone, sont ensuite intégrées au système de guidage du tracteur.
Prédominance des solutions de météo
«Le service de cartographie est encore loin d’être généralisé», estime toutefois l’expert. MyEasyFarm, qui vend son outil de gestion des données à 600 agriculteurs en France, abonde. D’autant qu’il sait que les cartes de modulation sont sous-exploitées. «Quelque 70 % des données restent dans les ordinateurs, regrette Adeline de Vriendt, sa directrice marketing. Beaucoup d’agriculteurs s’en servent uniquement pour se mettre en conformité avec la réglementation. Cela leur permet de justifier, par exemple, des quantités de nitrate appliquées, mais ils ne voient pas forcément l’intérêt d’utiliser les cartes à d’autres fins.» La jeune pousse se mêle au bal des nouveaux venus bien décidés à déverser leurs solutions technologiques dans les champs. «Tout ce qui est analyse de parcelles par satellite, capteurs dans les cultures ou encore robots est sur le marché depuis déjà cinq ou six ans», commente Jérôme Le Roy, le président de la Ferme digitale, une association qui regroupe plus de 70 entreprises françaises de l’Ag tech. Avec une pénétration variable selon les technologies : selon l’Observatoire des usages de l’agriculture numérique, si 50 % des exploitants s’appuient sur une station météo portative, seuls 10 % réalisent de la télédétection par satellite, et ce pourcentage ne concerne que les grandes cultures.

- 970.362083027-6.52
Novembre 2025
Huile de palme - Malaisie$ USD/tonne
- 445.8333333333+10.42
Novembre 2025
Graines de soja - Etats-Unis$ USD/tonne
- 708.25-6.07
Novembre 2025
Phosphate diammonique (DAP)$ USD/tonne
Weenat, l’entreprise de Jérôme Le Roy, a déployé sa solution de météo dans 15 000 exploitations. Elle collecte via des capteurs l’humidité, la température, le risque de gel, le besoin d’irrigation… «Grâce à nos informations, certains agriculteurs ont économisé jusqu’à deux heures et demie d’irrigation par jour, affirme-t-il. Le capteur d’humidité, très précis, permet aussi de moins traiter certaines années. Il évite notamment des épandages systématiques contre le mildiou de la pomme de terre.» Genesis, quant à lui, établit un diagnostic des parcelles à partir d’une analyse des sols en laboratoire. «Plutôt que de dire qu’il faut mettre moins d’intrants, nous étudions l’environnement pour mettre en avant les pratiques les plus pertinentes. Par exemple, nous analysons l’influence d’un couvert végétal sur la biodiversité des sols», témoigne Quentin Sannié, son cofondateur et président.
Une multitude de données à exploiter
L’abondance de solutions a de quoi désarçonner les agriculteurs. Une entreprise comme Smag, qui en accompagne plus de 30 000, propose des interfaces pour centraliser les données, qu’elles soient recueillies directement par des engins agricoles ou via les sondes installées dans les champs. Ce qui ne suffit pas à lever toutes les barrières à l’usage de solutions encore complexes. Et coûteuses si l’on multiplie les abonnements. «Il faut acquérir une expertise, admet Adeline de Vriendt. Cela suppose d’avoir les bonnes données et le bon matériel et d’élaborer une stratégie…» Un sacerdoce pour des exploitants déjà bien occupés. «Il faut bien comprendre que la donnée collectée par les objets connectés est brute. Il faut la traiter», précise Aurélien Bourgeois, le chef de produit de Smag. D’autant que les promesses de la tech ne résistent pas toujours à l’épreuve du champ. «Il y a une réelle différence entre les sociétés qui ont pris le temps de faire leurs expérimentations et les autres, glisse Jérôme Le Roy. Être innovant ne dispense pas d’apporter la preuve du gain annoncé.»
L’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) s’attelle à la mesure des effets des nouvelles technologies et pratiques agricoles. «Il est encore difficile de trouver des chiffres, pose Véronique Bellon-Maurel, chercheuse spécialiste des nouvelles technologies à l’Inrae et coauteure d’un livre blanc pour une agriculture numérique responsable. Nombre de ces fournisseurs sont encore jeunes. Par ailleurs, les bénéfices ne sont pas les mêmes partout. Ce n’est pas la même chose de réduire de 30 % sa consommation d’eau, grâce au pilotage de l’irrigation, dans une zone très sèche du sud de la France ou dans une aire géographique qui a de l’eau en abondance. Nous développons des protocoles pour quantifier l’impact économique, social et environnemental.»
Quelle que soit l’issue de ces travaux, une certitude s’impose : technologie et agriculture de précision ne permettront pas de faire l’économie d’une réflexion plus globale. «L’enjeu n’est pas tant de réduire les pesticides par la précision, mais de comprendre l’influence réelle des nouveaux procédés pour basculer dans un modèle où la chimie aura une place bien plus faible», estime Quentin Sannié. «Le numérique doit venir en support de la transition agroécologique, prévient Véronique Bellon-Maurel. Les meilleurs gains environnementaux seront obtenus en changeant de modèle. Le rôle de la recherche est de se positionner pour une agroécologie forte servie par la technologie. Si la technologie fait cavalier seul, elle est inutile.»
Des objectifs forts
En France, le plan Écophyto II, adopté en 2015, prévoit une baisse de 50 % des produits phytosanitaires dans les champs sur dix ans.
En Europe, le green deal vise une diminution de 20 % des engrais d’ici à 2030 par rapport au niveau de 2015.
L’analyse des sols en plein boom
Les technologies pour des sols sains et fertiles se développent en France. Genesis s’est mis en tête de noter les parcelles à partir d’une analyse fine de la terre en laboratoire. Et si les sondes connectées se multiplient, la jeune pousse préfère la bonne vieille méthode de la bêche pour les prélèvements. « Nous mesurons la santé du sol en étudiant son fonctionnement et ses caractéristiques, comme son taux d’oxygène, son humus..., détaille Quentin Sannié, le cofondateur de Genesis. Trois grandes dimensions sont évaluées : le carbone, la biologie et la pollution. » Les valeurs obtenues sont converties en notation et toutes les données sont disponibles sur une interface. Le but est de déceler les pratiques qui donnent les meilleurs résultats. Genesis ne vend pas directement sa solution aux agriculteurs, mais à des entreprises qui souhaitent mesurer l’impact environnemental de leurs approvisionnements. « Des exploitants ont par exemple reçu un bonus sur le prix d’achat de leurs matières premières destinées à la production de whisky s’ils acceptaient d’utiliser notre solution. À l’avenir, le prix de leurs céréales sera progressivement corrélé à l’état des sols. » La jeune pousse Mycophyto pourrait alors entrer en scène : elle propose de remplacer les engrais et les pesticides par des champignons mycorhiziens. Ces organismes microscopiques captent l’eau et les minéraux et aident à la protection de la plante. De quoi gagner des points.





