L'année 2025 va-t-elle se transformer en nouvelle occasion perdue pour la croissance européenne ? Fin novembre, la Commission espérait une hausse de 1,5% du PIB de la zone euro cette année, ce qui aurait marqué un léger mieux par rapport aux 0,8% de croissance de 2024. «La reprise est bien là, mais plus lente qu'envisagé», reconnaît Hélène Baudchon, cheffe économiste adjointe chez BNP Paribas. Les deux principales locomotives de la zone euro la tirent vers le bas.
Les embardées de la politique française risquent de peser sur les perspectives de croissance des prochains trimestres. Après la chute du gouvernement de Michel Barnier, le 4 décembre, «on est entrain de repousser le niveau d'incertitude au-delà de ce que l'on pensait possible», résume Anthony Morlet-Lavidalie, économiste à l'institut Rexecode. Mi-décembre, il a réduit ses prévisions 2025 pour la France, initialement établies à 0,8%. L'OCDE a déjà révisé la sienne à 0,9%, contre 1,3% jusque-là.
L'absence de perspectives politiques claires fin septembre coûtait déjà, selon les calculs de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), 0,1 point de croissance en 2024 et 0,2 point pour 2025 à cause du report de décisions. Sauf bonne surprise, ce coût pourrait aller crescendo, avec une situation toujours instable à l'Assemblée nationale. Il pourrait annuler le timide soutien à l'activité, attendu de la baisse des taux directeurs de la Banque centrale européenne et du reflux net de l'inflation, tombée sous la barre des 2% depuis août.
Investissements en recul
«L'activité au quotidien se poursuit, mais les décisions de moyen et de long terme sont mises en attente», confirme Frédéric Coirier, le coprésident du Mouvement des entreprises intermédiaires (Meti). Au troisième trimestre 2024, les investissements des entreprises ont déjà reculé de 0,8%. Et près de la moitié des PME, interrogées dans le baromètre réalisé mi-novembre par Bpifrance et Rexecode, déclarent avoir reporté certains de leurs projets d'investissements ou de recrutements à des temps meilleurs. La hausse de la prime de risque de la dette française sur les marchés financiers, qui a dépassé celle de la Grèce, pourrait aussi rejaillir sur les conditions de financement.
L'attentisme risque aussi de gagner les ménages, assis sur des niveaux d'épargne jamais vus, proches de 18,1% de leurs revenus disponibles. «On tablait dans notre scénario initial sur une baisse à 17,5% de ce taux d'épargne, ce qui représentait un soutien important à la demande», reprend l'économiste de l'OFCE Mathieu Plane, qui en doute désormais, alors que les inquiétudes autour du chômage remontent. D'autant que si la loi spéciale, votée fin décembre, laisse de côté les hausses d'impôts prévues dans le projet de loi de finances initiale pour 2025, les discussions budgétaires vont reprendre en début d'année sous fortes contraintes.
Et les marges restent faibles pour limiter l'ampleur de la consolidation budgétaire. Ce coup de mou de la croissance française ne fait pas les affaires des autres pays européens, même si la consommation des ménages est repartie plus fortement aux Pays-Bas, en Belgique ou en Espagne. «La France décroche par rapport à la moyenne de la croissance européenne, dans une Europe qui, elle-même, décroche par rapport aux États-Unis», s'inquiète Anthony Morlet-Lavidalie.
Source : estimation Commission européenne Source : estimation Commission européenne
Tensions commerciales
La situation n'est pas meilleure en Allemagne, même si l'incertitude politique est moins aiguë. Après l'échec de la coalition «feux tricolores» d'Olaf Scholz, les Allemands iront voter le 23 février pour des élections législatives, où la CDU, le parti démocrate-chrétien pro-européen, fait figure de favorite selon les sondeurs.
Les réponses d'urgence à la crise violente qui secoue l'industrie allemande devront donc attendre le prochain gouvernement. «La situation est plus dégradée encore qu'en France, car la crise est plus structurelle que conjoncturelle», plaide Hélène Baudchon. Depuis trois ans, le PIB allemand stagne. Après avoir reculé de 0,1% en 2024, il n'est attendu qu'en hausse de 0,7% en 2025, faute de demande adressée à son industrie, dont la production reste près de 10 points sous son niveau de 2019. En octobre, la fédération de la machine-outil VDMA indiquait encore une baisse de 9% de ses carnets de commandes pour les mois à venir, principalement à l'export.
Mais pour les Européens, «la difficulté est de savoir comment ils pourront réagir à un moment où ils auraient besoin d'afficher un socle politique fort», pointe Mathieu Plane. En particulier avec le retour de Donald Trump aux manettes des États-Unis, et la perspective –probable – de tensions commerciales. La Bundesbank calcule que l'Allemagne pourrait y perdre jusqu'à 1 point de PIB en quatre ans dans le pire des scénarios. Or, contrairement à la France, la zone euro aurait les ressources pour soutenir sa croissance. À condition de ne pas laisser le rapport Draghi dormir dans un tiroir de la Commission.
La revanche de l'Europe du Sud
L’Espagne est l’un des pays qui résiste le mieux à la morosité ambiante. En 2024, l’économie ibérique a enregistré une croissance de 3%, selon la Commission européenne. Elle devrait encore progresser de 2,3% en 2025. Dix ans après la crise des dettes souveraines, les autres pays du sud de l’Europe ne sont pas en reste. La croissance portugaise devrait atteindre 1,9% en 2015, celle de la Grèce 2,3%, bien au-dessus de la moyenne européenne. Au-delà du rebond du tourisme, «l’industrie espagnole performe et a gagné en compétitivité, notamment grâce aux prix de l’énergie», souligne Anthony Morlet-Lavidalie, économiste à l’institut Rexecode.
Le pays a aussi profité d’un effet de rattrapage depuis 2014 et récolte les bénéfices de ses efforts de consolidation budgétaire et du fonds de relance européen. «L’Espagne a encore des réserves de croissance», considère Hélène Baudchon, cheffe économiste adjointe pour BNP Paris. Cela ne suffira probablement pas à entraîner le reste de la zone euro. L’Espagne ne représente que 10% de son PIB, contre 20 % pour la France. Insuffisant pour une locomotive.

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3738 - Janvier 2025





