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L'Usine Santé

Dans le bourbier des perturbateurs endocriniens

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Publié le , mis à jour le 05/07/2017 À 07H47

Enquête La filière de la chimie est unanime. Pour sortir du piège des perturbateurs endocriniens, il ne manque plus que la définition. Elle a finalement été votée par la Commission Européenne ce mardi 4 juillet à Bruxelles... mais ne convainc personne.

Dans le bourbier des perturbateurs endocriniens
Les industriels se préparent à revoir la composition de leurs produits.
© Frank de Kleine CC Flickr

Les industriels étaient suspendus aux lèvres de la Commission européenne qui, depuis des mois, tergiversait. "Une définition claire des perturbateurs endocriniens", c’est ce que réclamait en chœur la filière chimie. Et dès que Bruxelles aurait réussi à se prononcer sur la question, à n’en pas douter, tous prendraient le problème à bras-le-corps. Finalement, le vote tant attendu s'est tenu le 4 juillet, la France se prononçant, contre toute attente, en faveur de la définition proposée par l'exécutif européen. Suite - mais pas fin - d'un long feuilleton.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a publié en 2002 sa propre définition des perturbateurs endocriniens. C’est celle qui est le plus généralement admise par la communauté scientifique : "Un perturbateur endocrinien est une substance ou un mélange de substances qui altère les fonctions du système endocrinien et de ce fait induit des effets néfastes dans un organisme intact, chez sa progéniture ou au sein de (sous-) populations." En d’autres termes, ces substances empêchent le fonctionnement optimal du système hormonal et peuvent alors avoir des effets indésirables sur la santé. Elles agissent des trois manières : elles peuvent mimer une hormone naturelle en se fixant sur un récepteur et entraîner une réponse dont l’organisme n’a pas besoin ; elles peuvent bloquer un récepteur et empêcher une réponse nécessaire de la cellule ou de l’organe ; ou modifier les mécanismes de production ou de régulation des hormones.

Une définition jugée trop laxiste par la France

"On a observé ces dernières années une hausse du nombre de cancers hormono-dépendants, notamment des cancers du sein et de la prostate. À cela, s’ajoutent des cas plus nombreux de puberté précoce chez les jeunes filles et de malformation génitale chez les garçons, ainsi qu’une baisse du nombre de spermatozoïdes chez les hommes. De même, les cas de diabète de type 2, d’obésité et d’autisme recensés sont en augmentation", indiquent les sénateurs Patricia ­Schillinger et Alain Vasselle dans un rapport ­d’information de la ­Commission des affaires européennes, rendu public en avril.

C’est sur le travail effectué par l’OMS que la Commission européenne s’est fondée pour son propre texte. "Nous avons notamment retenu trois critères : un mode d’action endocrinien, un effet indésirable et un lien de causalité entre ce mode d’action et l’effet indésirable", a détaillé Nathalie Chaze, la directrice adjointe du cabinet du commissaire européen à la Santé, lors d’un colloque le 11 avril au Sénat. Et c’est bien ce dernier critère qui était au centre des dissensions. La proposition de la Commission requerrait un niveau trop élevé de preuves dans le lien de cause à effet. Certains pays, dont la France sous l’impulsion de son ancienne ministre de l’Écologie Ségolène Royal, s’opposaient jusqu’alors fermement à l’adoption de cette définition, la jugeant trop laxiste. "Si la définition est trop stricte, nous allons devoir nous priver de nombreuses d’innovations. À l’inverse, si elle est trop large, nous risquons de ne pas protéger suffisamment la population", signale Christian Zolesi, directeur associé chez Greenflex, une société spécialisée dans les conseils et les solutions en développement durable.

Accentuer la R & D pour reformuler les produits

Du côté des industriels, on semblait se satisfaire de la définition proposée par Bruxelles. "Cette histoire traîne depuis des années. La réglementation existe. Ce qui compte pour nous, c’est d’aller vite dans l’adoption d’une définition. Nous avons besoin de visibilité dans nos processus, ce n’est pas seulement une affaire réglementaire. Cela orientera aussi nos politiques de R & D pour substituer des produits", s’alarme Patrick Lévy, le médecin-conseil de l’Union des industries chimiques (UIC). Une fois qu’elle aura été adoptée, les pouvoirs publics pourront procéder à une classification de ces substances. Certaines devront être supprimées, la concentration d’autres sera diminuée et d’autres encore seront substituées.

C’est l’une des inquiétudes majeures des industriels de la filière, seront-ils capables de trouver des solutions de remplacement pour toutes les substances qui seraient alors interdites ? "Il ne s’agit pas juste de substituer. Il faut conserver l’efficacité du produit, assurer la sécurité des utilisateurs et garantir un prix acceptable pour l’ensemble des acteurs, jusqu’au consommateur final ", souligne Patrick Lévy. Dans le portefeuille des biocides et des produits phytosanitaires, par exemple, deux tiers des substances ont disparu au cours des dix dernières années. "On a éliminé un très grand nombre de molécules qui présentaient un profil dangereux. Pour certaines applications, nous avons du coup très peu de solutions efficaces à disposition", ajoute-t-il. Mais les professionnels investissent-ils suffisamment en R & D ? "Les industriels doivent faire face à leur inaction", argue François Veillerette, le président de Générations Futures, une association de défense de l’environnement. "Il peut y avoir des impasses techniques, mais dans ce cas il faut faire de la recherche. Souvent, on se rend compte que pour certaines petites cultures, il n’y a pas de recherche. Les industriels préfèrent se concentrer sur de plus gros marchés."

La question du remplacement s’est posée pour de nombreuses substances soupçonnées d’être des perturbateurs endocriniens, les phtalates en tête. Ces produits chimiques, utilisés pour assouplir le plastique (notamment le PVC), sont présents à différents niveaux dans notre environnement quotidien : cosmétiques, peintures, vêtements, jouets… Dans cette grande famille qui comporte plusieurs dizaines de substances, certaines ont déjà été identifiées comme présumées toxiques pour la reproduction. "Un gros travail de remplacement ou d’élimination a été largement engagé. Par exemple, le DEHP – que l’on retrouvait dans beaucoup de produits de la vie courante – a été remplacé par des phtalates au profil de danger nettement plus favorable", raconte Patrick Lévy.

Pourtant, dans le domaine des plastiques, on n’inventera rien de nouveau, affirme Michel Loubry, le directeur général pour la région Europe de l’Ouest de Plastics Europe, l’association professionnelle européenne des industriels du plastique. "Il n’y a pas de R & D sur de nouveaux matériaux, ils existent déjà tous. Les seules alternatives consistent à aller chercher des solutions plus anciennes qui sont souvent moins performantes. C’est le cas par exemple du vernis utilisé pour remplacer la résine époxy", assure-t-il. Ces résines étaient appliquées par chauffage à l’intérieur des boîtes de conserve afin de garantir leur étanchéité et la sécurité microbiologique des aliments. Or, depuis le 1er janvier 2015, le bisphénol A (un composant de cette résine époxy) est interdit dans les biberons et les contenants alimentaires. "Avec la solution de remplacement, le temps de conservation des aliments a été divisé par deux. Cela pose un véritable problème pour l’export", s’agace Michel Loubry. Quant au cas du méthylisothiazolinone, la parade aux parabènes trouvée par l’industrie cosmétique [lire l’encadré page suivante], il est emblématique du casse-tête auquel est confrontée la filière.

"Pas de controverse scientifique"

« Si l’on pousse à la substitution sur un trop grand nombre de substances, on n’arrivera pas à assurer la sécurité de toutes ces solutions », explique Patrick Lévy. "La question des perturbateurs endocriniens est très anxiogène. L’enjeu de réputation est lourd pour les entreprises, qui se sentent obligées de réagir tout de suite et parfois se trompent", analyse Christian Zolesi, pour qui l’essentiel est de ne pas se précipiter. "Le problème de la substitution est une réalité, mais cela ne doit pas pour autant être une cause d’immobilisme. La plupart du temps, il existe des alternatives", dénonce François Veillerette.

En novembre dernier, une centaine de scientifiques dénonçaient une manipulation des sciences dans une tribune publiée par « Le Monde ». Ils expliquaient alors que le projet d’établir une réglementation efficace concernant les perturbateurs endocriniens dans l’Union européenne était "activement combattu par des scientifiques fortement liés à des intérêts industriels, produisant l’impression d’une absence de consensus là où il n’y a pourtant pas de controverse scientifique". Sept mois plus tard, Bruxelles a enfin tranché alors que la législation européenne imposait à la Commission d’encadrer les perturbateurs endocriniens avant la fin décembre 2013 dans les règlements biocides et phytopharmaceutiques. Lors de la réunion du 30 mai, la France faisait partie des pays ayant demandé un délai supplémentaire. Le gouvernement fraîchement nommé et le ministre de la Transition écologique, Nicolas Hulot, ont finalement créé la surprise en votant, ce 4 juillet, en faveur du texte.

Problème, ce dernier ne convainc finalement personne. "Les critères ne fournissent aucune protection supplémentaire pour la santé et l'environnement et ne servent qu'à avoir un impact disproportionné et discriminatoire sur les agriculteurs européens qui vont souffrir d'une nouvelle réduction arbitraire du nombre d'outils à leur disposition", a réagi Graeme Taylor, porte parole de l'ECPA, l'organisation européenne qui réunit les grands industriels des pesticides (BASF, Dow, DuPont, Monsanto, Syngenta). Chez les défenseurs de l'environnement, "l'approche de la Commission contredit le principe de précaution", estime Monique Goyens, du Bureau européen des organisations de consommateurs (BEUC). Les deux camps ont donc appelé le Conseil (représentant les 28) et le Parlement européen, qui ont trois mois pour examiner le texte avant sa finalisation, à le rejeter.

 

 

Remplacer le parabène,la fausse bonne idée ?

Depuis quelques années, les étiquettes « O % parabène » ont fleuri sur les emballages des produits cosmétiques. Pourtant la substance qui a remplacé ce conservateur, soupçonné d’être un perturbateur endocrinien, s’est avérée bien plus problématique que la molécule initiale. Le méthylisothiazolinone a même été élu « allergène de l’année 2013 ». « Les industriels se sont tous lancés dans une course au “sans parabène” parce que la rumeur s’est répandue dans la presse et chez certains consommateurs qu’il s’agissait d’un perturbateur endocrinien. Or seuls les parabènes à chaîne très longue le sont, et ils ne sont pas utilisés en cosmétique, explique Anne Dux, la directrice des affaires scientifiques et réglementaires de la Fédération des entreprises de la beauté. Nous sommes très sereins. Les perturbateurs endocriniens sont un vrai problème, mais pas dans la cosmétique. Nous avons la réglementation la plus sûre au monde. » En termes de substitution, le secteur est tout de même confronté à un problème majeur dans la mesure où il ne peut plus faire d’essais chez l’animal. Les industriels ne peuvent donc pas développer de nouvelles substances pour leur propre compte. 

 

Bisphénol A, le jour d’après

Au grand dam des industriels de la filière plastique, la France a été pionnière sur la question du bisphénol A. Cette substance chimique, utilisée principalement dans la fabrication du polycarbonate, un plastique rigide et transparent de haute performance, a été l’une des premières substances, soupçonnée d’être un perturbateur endocrinien, à faire l’objet d’une interdiction. Une loi du 30 juin 2010 interdit « la fabrication, l’importation, l’exportation et la mise sur le marché de tout conditionnement, contenant ou ustensile comportant du bisphénol A et destiné à entrer en contact direct avec toutes les denrées alimentaires à partir du 1er janvier 2015 ». Fini donc les biberons en polycarbonate, « une surface lisse qui empêchait les bactéries de s’agripper à la paroi du contenant », regrette Michel Loubry, le directeur général pour la région Europe de l’Ouest de Plastics Europe. « Les biberons sont désormais en polypropylène, un plastique qui coûte 1 400 euros la tonne quand le polycarbonate en coûtait 4 000… Et pourtant le prix des biberons n’a pas baissé ! » 

 

 

Chronologie

  • 2009 : La Direction généralede la santé saisit l’Anses pour identifier les risques liés aux produits contenant certaines substances chimiques
  • 2010 : La loi interdit  Le bisphénol A dans les biberons
  • 2013 : Interdiction du bisphénol A dans tous les matériaux en contact avec des denrées alimentaires
  • Fin 2013 : Date limite imposée à la Commission européenne pour encadrer les perturbateurs endocriniens
  • 2014 : Adosption de la stratégie nationale sur les perturbateurs endocriniens en France
  • 2016 : La commission émet des critères de définition des perturbateurs endocriniens
  • Mai 2017 : Échec de la réunion des États membres sur la définition proposée par la Commission

 

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