[Chronique éco] Faire votre bien malgré vous? L’économie comportementale explore le paternalisme français et américain

Professeur d'économie à l'université Paris 8 Vincennes-Saint Denis, Raphaël Giraud décrypte l'actualité à la lecture des enseignements de l'économie comportementale pour les lecteurs de L'Usine Nouvelle. Aujourd'hui, il s’intéresse à l’impact d’interventions paternalistes sur le comportement des Français et des Américains.

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[Chronique éco] Faire votre bien malgré vous? L’économie comportementale explore le paternalisme français et américain

Limitation de la vitesse sur les routes secondaires, mais injonction de « ne pas emmerder les Français » au sujet des dangers de l’alcool contenu dans le vin, controverses autour de restrictions à la possession d’armes à feu suite à la tuerie de Parkland : en France comme aux États-Unis, l’intervention paternaliste de l’État est une matière potentiellement explosive à manier avec précaution.

En effet, si le paternalisme consiste à ce que l’État fasse le bien des citoyens malgré eux, parce que ces derniers sont victimes de biais cognitifs ou de faiblesses morales, il se trouve confronté à trois difficultés. Comment déterminer la nature de ce bien ? Comment être sûr que les individus chargés de la conception de la politique paternaliste ne sont pas eux-mêmes victimes de biais cognitifs ou de faiblesses morales ? Comment intégrer dans la conception et la mise en œuvre de cette politique le désagrément, même temporaire, qu’entraîne pour le citoyen la privation de sa souveraineté de consommateur ?

Dans un article récent (1), trois économistes de l’INRA et de l’université d’État de l’Oklahoma ont mobilisé les techniques de l’économie expérimentale pour explorer les deux dernières difficultés. L’idée est d’observer le comportement des individus lorsqu’ils sont chargés de prendre des décisions pour d’autres individus, donc de se comporter comme un État paternaliste : prennent-ils la même décision pour eux-mêmes ? Comment réagissent-ils à la présence d’information sur la décision ?

Petit Ecolier, Oreo ou pomme ?

Concrètement, des participants ont été recrutés dans la population générale à Dijon et dans la ville de Stillwater en Oklahoma, pour participer à une expérience dans laquelle ils avaient soit le rôle du décideur, soit celui du récepteur des décisions prises. Les choix portaient sur une question alimentaire : manger des pommes ou des biscuits (Oreo ou Petit écolier selon le lieu de l’expérience) très caloriques. Les décideurs effectuaient successivement un choix pour eux-mêmes puis un choix pour l’autre, en l’absence, puis en présence d’information sur la qualité nutritionnelle des produits et la situation en matière d’obésité des deux pays. Les principaux résultats sont les suivants.

Plus de la moitié des sujets Américains font le même choix pour eux et pour autrui — ce qu’on appellera un choix symétrique —, 30% se comportent de façon paternaliste (en faisant un choix plus diététique pour autrui) et 18% se comportent d’une façon qu’on pourrait qualifier de démagogique (en faisant un choix moins diététique pour autrui que pour eux). Cette structure s’accentue en présence d’information, puisqu’alors les trois quarts des choix sont identiques pour eux et pour autrui, et le quart restant est du paternalisme.
Les sujets Français, quant à eux ont plus tendance à faire des choix paternalistes, puis démagogiques, puis ni l’un ni l’autre.

Cependant, d’un point de vue statistique, la différence entre les proportions de choix paternalistes entre les deux pays n’est pas significative, il s’agit juste d’une tendance apparente dans les données vers plus de paternalisme (la non significativité vient sans doute de la taille relativement petite de l’échantillon). La présence d’information augmente également la proportion de choix symétriques. Si on se focalise sur la distribution de la probabilité de faire un choix plus diététique pour soi que pour autrui, on s’aperçoit que c’est la probabilité nulle qui est la plus fréquente, et que cette fréquence augmente avec l’information.

Quand l’information pousse à agir en conséquence

Cependant, si l’on veut véritablement identifier l’effet de l’information, il faut regarder les données au niveau individuel. De ce point de vue, la présence d’information a un effet clair : elle amène un comportement plus paternaliste. Ceci nous amène à la nature de l’information dans ce contexte. Malgré la précision des chiffres donnés concernant la composition des produits, on peut sans risque de se tromper supposer que les individus sont parfaitement conscients du fait que le choix des pommes plutôt que de biscuits industriels très sucrés est plus sain. L’information n’a donc pas ici pour fonction d’apprendre quelque chose aux gens, mais de leur rappeler ce qu’ils savent déjà, et de les pousser à agir en conséquence, une forme de la politique dite du nudge.

Il devient alors difficile pour eux, d’un point de vue moral peut-être, de faire sciemment pour autrui un choix qui n’est pas sain, même s’ils se l’autorisent pour eux-mêmes. On a donc ici clairement la manifestation de cette idée qu’en présence d’information, les individus ont tendance à faire le bien des autres malgré eux. Cette tendance est plus forte pour les sujets étudiés en France : si un tiers des sujets américains deviennent plus paternalistes, c’est plus de la moitié des sujets français.

Derrière ce paternalisme, un coût subjectif

Mais ce paternalisme a un coût subjectif immédiat, pour les sujets qui se voient privés de biscuits, toute personne ayant fait ou essayé de faire un régime le sait, et c’est un point fort de l’article de chercher à mesurer précisément ce coût. La méthode la plus fréquemment utilisée en économie pour évaluer les gains et coûts subjectifs, et surtout pour les comparer et additionner entre différents individus, repose sur la notion de consentement à payer : quel est le prix maximum qu’un individu est prêt à payer pour un bien ?

Cette notion constitue une mesure monétaire de la valeur attribuée au bien par le sujet. Les auteurs estiment ici cette valeur et constatent que, si les Américains font moins souvent des choix paternalistes que les Français, le coût subjectif de ce paternalisme est plus élevé pour les individus concernés. Il est intéressant de constater, dans une étude portant sur des biens assez anodins, que l’on retrouve ce lieu commun avec l’Américain, plus farouche opposant que le Français à l’intervention de l’État, même bienveillante, et souffrant plus de cette intervention. Ceci peut expliquer qu’elle soit, de ce fait, moins fréquente dans l’échantillon considéré.

Les Français plus paternalistes que les Américains, en présence d’information

Lorsqu’on applique ces mesures de bénéfice subjectif pour mesurer la valeur de l’information, on constate que, pour les sujets de l’expérience, la valeur de l’information est plus élevée quand on s’intéresse aux choix faits pour soi plutôt que pour autrui, dans le cas des sujets américains. Et c’est l’inverse pour les sujets français. Ceci s’explique par le fait que les sujets français deviennent significativement plus paternalistes que les sujets américains en présence d’information.

La conséquence de cela est une tendance plus forte pour les Français, en position de choix pour autrui, à diffuser plus d’information. Si l’on suit cet article, on devrait donc constater une tendance plus forte du gouvernement français à diffuser des messages de santé publique que le gouvernement américain, ce qui reste à vérifier. Pour conclure, cette étude contribue à mettre en évidence le fait que les Français, sont plus enclins à être paternalistes que les Américains. Ceci ne les empêche pas d’être perçus comme râleurs ou résistants à toute réforme, un paradoxe qui reste à explorer.

(1) Marette, S., Lusk, J. L., & Norwood, F. B. (2016). « Choosing for others ». Applied Economics, 48(22), 2093-2111.

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