L'Usine Nouvelle : Sait-on reconvertir les salariés en France ?
Olivier Faron : Des réponses existent, mais elles doivent être complétées. Il faut d’abord construire chez le salarié l’idée que le rebond est possible, alors que la perte d’emploi est souvent vécue comme une réalité dramatique. L’accompagnement social doit ensuite mettre la personne au cœur du dispositif, afin de construire un projet avec elle, à partir de son expérience, éventuellement via la validation des acquis de l’expérience. Puis il faut de bons outils d’analyse des besoins du bassin d’emploi. Trop souvent, les données sur les domaines saturés et les métiers en tension ne sont pas suffisamment précises ou manquent. La reconversion rejoint la problématique de la formation tout au long de la vie. On connaît, par exemple, les besoins en intelligence artificielle. On sait qu’avec de bons outils, on peut reconvertir des informaticiens qui ont quinze ou vingt ans d’expérience en excellents datascientists.
Comment faire coïncider les envies des personnes et les besoins ?
O. F. : L’individualisation de la formation est au cœur du principe du compte personnel de formation (CPF). Avec son application, le CPF est un outil adapté aux réalités les plus actuelles. Mais il a été conçu par temps calme et aujourd’hui, nous sommes en période de tempête. Il faut que les actifs soient orientés, pour qu’ils puissent affirmer leur potentiel tout en s’inscrivant dans la croissance économique. C’est très bien d’avoir envie de se former à une langue étrangère, mais viser ce dont le territoire, et donc le pays, a besoin, c’est mieux.
Le CPF est-il adapté à des reconversions importantes ?
O. F. : Il faut l’utiliser en mobilisant les conseillers en évolution professionnelle et en faisant matcher le CPF avec les besoins des entreprises, grâce aux abondements possibles. La libre décision appartient au porteur du compte, mais il faut éclairer ses choix. En faisant attention à tous ceux qui proposent uniquement des objectifs à court terme. Ils se trompent, car il faut former pour demain et après-demain.
Quel bilan tirez-vous du Plan d’investissement dans les compétences (PIC), lancé en 2017 ?
O. F. : C’est un outil précieux car il témoigne de l’implication du gouvernement sur le sujet de la montée des compétences et il s’intéresse aux personnes très éloignées de l’emploi. Le Cnam a monté un partenariat avec l’institution de prévoyance AG2R La Mondiale, qui s’adresse à ces publics. Avec eux, il faut faire du sur-mesure, de la dentelle. Mais je formule un bémol sur le PIC : il est regrettable qu’il ne s’adresse qu’à des personnes qui ont un niveau infra-bac. Le bac est une frontière artificielle. L’enjeu de formation se situe plutôt de bac - 3 à bac + 1, voire + 3, pour prendre en compte tous les besoins. Nous sommes fiers d’avoir créé un diplôme de niveau bac + 1 et nous travaillons par exemple avec Naval Group pour que l’entreprise puisse recruter dans son bassin de Cherbourg, en alternant parcours en entreprise et parcours en formation.
L’équivalent de ces dispositifs en alternance, mais pour adultes, ne serait-il pas une bonne piste pour la reconversion ?
O. F. : Tout à fait. On peut déjà entrer en apprentissage jusqu’à 30 ans, mais il faut élargir la formation en situation de travail. C’est l’objectif de notre partenariat avec l’UIMM [Union des industries et métiers de la métallurgie, ndlr], pour co-construire des parcours mixtes. Nous nous lançons aussi sur la conception de travaux pratiques virtuels, très utiles en période de confinement. Nous travaillons sur ce sujet avec Korea Tech, une université technologique de Séoul, et sur l’immersive learning avec Orange.
Qu’est-ce qui vous rapproche de l’UIMM ?
O. F. : L’UIMM et le Cnam ont des réseaux territoriaux importants et des offres de formation complémentaires. À l’image du pays, aujourd’hui, au Cnam, les formations concernent pour deux tiers le secteur tertiaire, pour un tiers le secteur secondaire. C’est pourquoi j’ai confié une mission à Jean-Paul Herteman, ancien PDG de Safran, et à Jean-Pierre Chevalier, professeur en matériaux du Cnam, pour renforcer notre offre sur l’usine 4.0. Nous allons par ailleurs renouveler la chaire d’économie industrielle – la première a été occupée en 1819 par Jean-Baptiste Say – et une autre sur l’hydrogène, en phase avec le plan de relance.
Comment travaillez-vous avec les territoires ?
O. F. : Avec nos 150 centres de formation, nous sommes un interlocuteur historique naturel des régions. Notre défi est d’avoir une offre dans les petites et moyennes villes, car c’est là que se jouent le développement économique et la cohésion sociale. Nous sommes l’opérateur de formation du programme Action cœur de ville, qui vise à redynamiser les villes moyennes. Nous avons retenu 55 villes pour y installer des hubs de compétences. À Chaumont (Haute-Marne), par exemple, ce sera une réponse à un industriel de l’usinage qui a dû délocaliser en Allemagne car il ne trouvait pas les personnels formés en métrologie. À Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire), nous accompagnons la création d’un campus numérique. Notre ambition est de couvrir 100 nouvelles villes. Pour nous, la relance se fera par l’industrie et dans les territoires.
Le Cnam, unique depuis 1794
Créé par la Convention en 1794, le Cnam donne ses trois premiers cours – mécanique, chimie et économie industrielle – en 1819 avant de délivrer ses premiers diplômes en 1902.
- 158 centres d’enseignement, 20 laboratoires de recherche
- 230 diplômes et titres RNCP et ingénieurs, dont une centaine dans les métiers de l’industrie, et 285 diplômes d’établissement Cnam (43 dans l’industrie)
- 4 900 unités d’enseignement au catalogue, dont 2 500 dans les métiers de l’industrie
- 53 500 personnes inscrites en 2028-2019, dont 39 % en formation à distance ou hybride. Chaque auditeur s’inscrit en moyenne à 4,7 unités d’enseignement
- 459 demandes de validation des acquis de l’expérience (VAE) en 2019, soit 12 % des demandes nationales. Parmi les candidats, la part des demandeurs d’emploi (15 % en 2019) diminue régulièrement
- En 2018-2019, un peu plus de 8 600 auditeurs ont suivi une formation en alternance, un succès, avec une hausse annuelle de 13,3 % en moyenne depuis trois ans








