La sécurisation des approvisionnements en matières premières est une préoccupation récente. "Quelque 84 % des politiques publiques mises en œuvre sur les métaux critiques l’ont été en 2009 ou après", relève l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe). "La répartition naturellement inégale des matières premières à la surface du globe, leur rareté relative et la concentration des producteurs et des transformateurs font de la maîtrise des circuits d’approvisionnement un avantage économique majeur et un enjeu de souveraineté" pour la France, reconnaît le Conseil national de l’industrie, qui a annoncé, le 31 mai, une mission pour évaluer la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement.
L’Hexagone n’est pas absent de la production de matières critiques. Orano extrait son uranium principalement au Kazakhstan et au Niger, Eramet a des mines de nickel et de cobalt en Nouvelle-Calédonie, de manganèse au Gabon, et produit à Sandouville (Seine-Maritime) des sels de cobalt. Imerys mine du graphite naturel en Namibie et explore les profondeurs de sa carrière d’Échassières (Allier), qui produit du tantale, de l’étain et un peu de niobium en coproduits du kaolin. Enfin, les métallurgistes belges extraient et transforment des métaux critiques, comme Nyrstar dans l’indium et Umicore dans le tungstène et le cobalt.
Le manque d’acceptabilité sociétale des projets miniers empêche le développement des rares gisements français, comme l’illustrent le renoncement de Variscan (en cours de rachat par Apollo Minerals) à explorer la Bretagne et la bataille autour du projet de réouverture de la mine de tungstène de Salau (Ariège). Marquée par un passé minier ponctué d’accidents environnementaux, la France a renoncé à exploiter son sous-sol métropolitain. Le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) milite depuis longtemps pour une exploration profonde (à plus de 100 mètres). Mais c’est un débat qui n’aboutira pas dans un délai suffisant pour les contraintes de l’industrie.
Peu de débouchés pour l’industrie
Restent, pour accroître nos réserves sur le sol national, la transformation et la mine de surface, ce gisement de produits contenant des matières critiques recyclables. "Il est possible et souhaitable d’amplifier la production française" de métaux critiques, abondait le 13 juin le Comité pour les métaux stratégiques (Comes). Souhaitable, c’est certain. Possible, cela s’avère plus compliqué. Si les projets de recherche mobilisent des financements considérables et aboutissent à la création de start-up intéressantes, l’argent manque pour leur industrialisation.
La France a développé des savoir-faire de classe mondiale qui restent dans les tiroirs. À l’exception de quelques activités méconnues dans la transformation et la récupération de métaux rares, comme l’indium (Nyrstar), le zirconium et le hafnium (Framatome). Et lorsque l’industrie s’en empare, elle finit trop souvent par renoncer faute de débouchés. Car il manque des chaînons à ces chaînes de valeur. Alteo, qui extrait à Gardanne (Bouches-du-Rhône) l’alumine de la bauxite guinéenne, pourrait valoriser le gallium, mais y a renoncé depuis la fermeture de l’usine Geo Gallium de Salindres (Gard). Ce métal intéresse les acteurs de l’électronique, mais plus personne en France n’est équipé pour le transformer en produit utilisable.
Jack Lifton, l’incontournable expert du secteur, rappelle que "l’Europe détient l’ensemble de la chaîne de valeur des terres rares. Lynas, en Australie, opère sous brevet Solvay, mais c’est un procédé ancien. Le procédé de séparation le plus efficace, Solvay le conserve pour son usine de La Rochelle, qui a la plus forte capacité de séparation au monde", affirme-t-il. Less Common Metals, au Royaume-Uni, en fait des alliages. Siemens et Bosch maîtrisent les aimants permanents.
Mais ni Eramet ni Orano n’ont les moyens d’extraire la matière première sans soutien de l’État, qui a déjà beaucoup donné pour les restructurer.Pour exploiter son gisement gabonais Maboumine, en sommeil depuis des années, Eramet discute avec le chinois CMOC. Mais un acteur plus discret s’est lancé. Rainbow Rare Earths, coté à Londres et contrôlé par le magnat grec des mines Adonis Pouroulis, exploite une mine au Burundi et une usine de traitement sur les rives du lac Tanganyika. Il vise en 2019 une production annuelle de 6 000 tonnes de concentré à haute teneur en néodyme et en praséodyme, deux composants des aimants permanents. Les 50 premières tonnes ont été vendues à Thyssenkrupp Raw Materials en début d’année. De quoi construire un beau projet européen, face à des mines chinoises qui rejettent 2 000 tonnes de déchets toxiques et radioactifs pour en produire une de ces terres rares qui conditionnent la transition énergétique et numérique.
"Le 100 % véhicule électrique est peut-être une erreur"
Christian Thomas, directeur de Terra Nova Développement
- Où en est la politique française des matières premières ?
Une prise de conscience est en train de se faire. Il y a trente ans, la direction des matières premières au ministère des Finances connaissait bien ce monde. Mais le "fabless" est passé par là. On a laissé l’industrie partir en morceaux, jusqu’à la crise des terres rares. On est aujourd’hui dans une phase de réapprentissage.
- La mobilité électrique va-t-elle tout bouleverser ?
Le cobalt affole tout le monde, car on commence à construire des batteries de véhicules électriques et il n’y a pas de matière. La quantité appelée pour chaque nouvelle technologie est monumentale. Les métallurgistes, les miniers regardent techno par techno. Mais les industriels consommateurs pensent qu’il suffit de demander pour être servi. Le « 100 % véhicule électrique » est peut-être une erreur stratégique. En changeant de technologie, on agit sur les besoins. Renault a réduit la quantité de terres rares dans ses voitures. La filière automobile a pris le tournant de l’écoconception. Mais pas d’autres secteurs.
- Et dans le recyclage ?
Le premier modèle, c’est d’adapter une fonderie de cuivre pour y mettre des cartes électroniques. Les résultats ne seront pas optimaux. Le second, c’est d’inventer l’usine adaptée. C’est long. C’est un travail de start-up, pas de groupe qui va privilégier son outil existant. En France, on est prêts à investir 100 millions d’euros pour la recherche, mais pas 20 millions pour les start-up. Alors on perd la techno, on perd l’usine, et on se retrouve avec des actionnaires anglais ou américains.
Propos recueillis par Guillaume Pitron








