Le 26 avril, la bataille idéologique s’est incarnée sur le terrain. C’était à Amiens (Somme), sur le parking de l’usine Whirlpool, dont l’activité doit être délocalisée en Pologne. Marine Le Pen et Emmanuel Macron s’y sont rendus à quelques heures d’intervalle. Le candidat d’En Marche ! avait d’abord rencontré l’intersyndicale pour discuter des repreneurs potentiels du site et du plan de reclassement des salariés. La leader du Front national (FN) l’avait pris de cours, affirmant son rejet de l’Europe et faisant des selfies avec des militants et des ouvriers. Sur l’industrie, comme sur la plupart des sujets, tout oppose les deux finalistes du premier tour de l’élection présidentielle. À la tête de partis qui ont mis fin à la traditionnelle alternance droite-gauche, ils démontrent l’aspiration des Français au changement.
Un système politique à bout de souffle, dont témoignent plusieurs chiffres : un taux de chômage à 9,6 %, principale explication de la hausse du taux de pauvreté à 14,3 % en 2015, des territoires sans perspectives, 15 % des 15-29 ans qui ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation, un déficit du commerce extérieur de 48,1 milliards d’euros en 2016... Et, paradoxalement, des dépenses publiques qui sont désormais les plus élevées de l’Union européenne : en 2016, elles représentaient 56,2 % du PIB, devant la Finlande (56,1 %) et le Danemark (53,6 %). La France apparaît bien isolée pour fustiger l’austérité dictée par Bruxelles. Elle est désormais le seul pays, avec l’Espagne, à afficher un déficit de ses comptes publics supérieur à 3 % de son PIB.
Créer un fonds pour l’industrie et l’innovation
Alors que Marine Le Pen mise sur le retour à la souveraineté de la France et la sortie de l’euro, Emmanuel Macron défend un projet de transformation pour une France qui n’aurait plus peur de la mondialisation. La candidate du FN présente son rival comme le partisan de l’austérité, un libéral "mondialiste", le candidat du CAC 40, et s’affiche comme celle qui défend les salariés, les PME et les agriculteurs. Pourtant, le programme du leader d’En Marche ! se révèle bien différent, s’inspirant notamment des réformes mises en place en Europe. "Je veux aller au contact des citoyens en prenant le temps. Je veux expliquer que j’apporte des réponses à leur quotidien", avait promis Emmanuel Macron sur France 2, le 25 avril.

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Les forces économiques lui sont déjà largement acquises. Raphaël Gorgé, le patron du groupe éponyme qui s’est prononcé en faveur du candidat avant le premier tour, explique qu’il est séduit par "la lucidité d’Emmanuel Macron. Il comprend que des secteurs sont soumis à des bouleversements, qu’il faut en faire émerger de nouveaux ou moderniser l’industrie en protégeant les personnes plus que les emplois. Il est d’une génération qui a intégré que le monde se transforme rapidement." Lui-même a abandonné des activités en perte de vitesse pour se tourner vers les secteurs de la sécurité et de l’impression 3D. Avec 1 850 salariés, dont 90 % en France, le groupe Gorgé réalise 50 % de son chiffre d’affaires à l’export. En deux ans, l’effectif a augmenté de 400 salariés. "Nos salariés du site des Mureaux (Yvelines), les cadres comme ceux du montage, qui travaillaient pour le secteur automobile, se consacrent désormais à l’impression 3D, donc c’est possible", assure Raphaël Gorgé.
Le programme d’Emmanuel Macron serait-il réservé aux industries à la pointe ? Pas seulement. Didier Riebel, le vice-président d’Arc International, dont l’effectif du site d’Arques (Pas-de-Calais) a été réduit de près de moitié depuis 2004, raconte qu’il a milité auprès des équipes d’En Marche ! pour la création d’un fonds industrie et innovation. "Nous sommes en train de revenir dans la course, parce que nous avons investi massivement. Cela peut passer par l’intervention de capitaux publics, mais aussi privés. Il y a trois ans, nous n’avions pas trouvé de fonds français et européen, nous avons fait appel à un fonds américain. Le projet d’une taxe forfaitaire sur les revenus du capital permettra d’injecter des capitaux dans l’industrie."
Partisan d’un État actionnaire décomplexé
Son programme pour réformer la France, Emmanuel Macron l’a largement élaboré en 2008, au sein de la Commission pour la libéralisation pour la croissance, présidée par Jacques Attali, dont il était le rapporteur. Un lieu transpartisan qui n’est sans doute pas étranger à son approche "et droite et gauche". C’est là qu’il rencontre l’économiste Philippe Aghion, qui lui vante le modèle de flexisécurité scandinave, que l’on retrouve dans son programme avec les réformes de la formation et de l’indemnisation chômage, et un effort d’investissement dans les compétences. C’est également lors de ces réunions qu’il fréquente des grands patrons de l’industrie comme Xavier Fontanet (Essilor) et Peter Brabeck (Nestlé). Il se rapprochera ensuite de dirigeants du numérique, comme Xavier Niel, et misera sur l’écosystème des start-up.
Cette proximité, qui le rend sensible aux préoccupations des entreprises et lui donne l’image d’un libéral, ne l’empêche pas de promouvoir un État actionnaire décomplexé. En montant au capital de Renault pour faire voter la résolution sur les droits de vote double des actionnaires de long terme, il s’est violemment affronté à Carlos Ghosn, le tout-puissant patron de l’Alliance Renault-Nissan. Son projet d’un fonds pour l’industrie du futur et la mutation des territoires de 10 milliards d’euros traduit ce volontarisme qui peut séduire une partie de la gauche.
Emmanuel Macron pourra-t-il mettre en œuvre son programme s’il est élu et dispose d’une majorité solide à l’Assemblée nationale ? Ne devra-t-il pas affronter des résistances, les partis populistes ayant obtenu quelque 42 % des suffrages au premier tour ? "Tous les mélenchonistes ne sont pas anti-européens, veut croire le délégué général de Terra Nova, Marc-Oliver Padis. Étrangement, une partie d’entre eux croyait sincèrement au plan A. Emmanuel Macron a une carte à jouer sur l’Europe, s’il réussit à s’entendre avec les Allemands, car de nombreux Français n’ont pas envie de couper les ponts. C’est un combat que François Hollande n’avait pas livré."
La loi travail, qu’il compte amplifier, promet, en revanche, des levées de boucliers. Cependant, toujours selon Marc-Olivier Padis, "son principe d’assurance-chômage universelle peut faire consensus, car beaucoup de catégories y gagneraient". Il lui faudra déjà gagner la présidentielle, puis trouver une majorité. La course d’obstacles n’est pas finie.





