Même le président de la République reconnaît ne pas disposer des bons chiffres. François Hollande, lors de son discours inaugural de la conférence sociale, le 20 juin, a parlé de "200 000 à 300 000 recrutements qui sont lancés, puis abandonnés, parce qu’il n’y a pas de candidats suffisamment qualifiés". Son prédécesseur, Nicolas Sarkozy, avait évoqué, en février 2011, 500 000 offres d’emploi non pourvues. Un affirmation immédiatement ramenée à 250 000 cas par le ministre du Travail d’alors, Xavier Bertrand. Difficile de brandir aujourd’hui une statistique fiable sur le nombre d’emplois non pourvus en France. À l’heure où tous les yeux sont braqués sur la courbe ascendante du chômage, cette donnée est utilisée à une seule fin : la confrontation avec le nombre de demandeurs d’emploi. Avec l’idée simple qu’un chômeur devrait pouvoir occuper un de ces emplois libres. S’il est formé, s’il est plus mobile, s’il y est obligé… Michel Sapin, le ministre du Travail, a récemment reçu les préfets de région pour qu’ils lancent, dès la rentrée, les 30 000 formations de demandeurs d’emploi promises à l’issue de la conférence sociale.
Face aux difficultés de recrutement de certaines entreprises, le Medef se bat depuis des années pour mobiliser les gouvernements sur cette question. Il s’est même doté d’un observatoire mesurant les recrutements abandonnés, qu’il évalue à 58 000 au premier trimestre. Les syndicats ont critiqué l’attention gouvernementale accordée à cette vieille revendication patronale, Force ouvrière dénonçant une "goutte d’eau dans l’océan". Dans ces circonstances politiquement sensibles, et alors que chacun interprète les chiffres à ses propres fins, "L’Usine Nouvelle" a enquêté pour retrouver la trace de ces jobs laissés vacants.
À chacun ses données
Première source : Pôle emploi. Sur les 3 millions d’offres collectées par an, 466 200 ont été "retirées" en 2012. Certaines l’ont été parce que l’entreprise a recruté autrement, d’autres parce qu’elle a renoncé à son recrutement. "Après avoir perdu un appel d’offres, ou si les circonstances économiques changent", avance Hélène Paris, la directrice des statistiques à Pôle emploi. Au final, en 2012, 116 300 offres ont été retirées faute de candidats. "Ce sont de vraies opportunités d’emploi perdues", estime Hélène Paris. Mais en 2009, le chercheur Yannick Fondeur écrivait pourtant qu’"il s’agit des offres retirées des fichiers au cours d’une année entière, il n’est donc pas correct de comparer ce type de données avec le nombre de chômeurs observé à un instant donné". On confond des flux et des stocks de chômeurs. Biais autrement plus important, Pôle emploi ne traite que 38% du marché des offres d’emploi. Impossible de savoir ce qui se passe pour les 62% restants…
Les chiffres transmis à Eurostat, eux, sont calculés par la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares), pour son enquête trimestrielle (1) réalisée auprès des entreprises. Ils permettent d’établir des comparaisons européennes. La Dares s’intéresse aux "emplois vacants", ceux pour lesquels les sociétés entreprennent des démarches actives de recherche d’un candidat, hors de l’établissement. Le poste en question peut être créé, inoccupé, ou prochainement vacant. La "photographie" ainsi réalisée montrait 73 828 emplois vacants à la fin 2012. Cela reflète plutôt les recrutements en cours, qu’ils soient difficiles ou non. "Il y a 21 millions d’embauches chaque année, il est normal, étant donné ce mouvement continuel d’embauches et de séparations, qu’il y ait en permanence des emplois vacants, analyse Cyril Nouveau, le chargé de mission sur le fonctionnement du marché du travail à la Dares. Cela ne veut pas dire qu’il soit possible de réduire d’autant le nombre de chômeurs simplement en les mettant en face d’un emploi vacant." Au niveau européen, la France affiche un taux d’emplois vacants extrêmement bas : 0,6% au troisième trimestre 2012, contre 1,4% en moyenne dans l’Union européenne et 2% en Allemagne. Le signe, plutôt, d’un marché du travail moins fluide.
Les données fournies à Eurostat ne concernent que les entreprises de plus de 10 salariés. Depuis 2010, la Dares expérimente la collecte annuelle du nombre d’emplois vacants dans celles de moins de 10 salariés. Ces dernières en comptaient 97 150 à la fin 2011, contre 83 302 dans les entreprises plus importantes. Total : 180 452 emplois vacants. Face à l’intérêt grandissant pour cette question, la Dares a décidé de publier une fois par an les chiffres des emplois vacants. Première édition à la fin 2013. Jusqu’ici, elle se contentait de les transmettre à Eurostat. Autre initiative, depuis décembre 2012, le Conseil d’orientation pour l’emploi (COE) a mené une série de consultations sur les emplois vacants. Il devrait remettre un rapport début septembre. Face à ces chiffres dont aucun ne correspond à ce qu’on aimerait mesurer, la solution consiste peut-être à attaquer le problème localement. Quand la métallurgie recherche 50 chaudronniers dans un département, on connaît les recruteurs… et les demandeurs d’emploi.
* Enquête sur l’activité et les
conditions d’emploi de la main-d’œuvre (Acemo)
"Un industriel devrait miser sur les anciennes régions catholiques"
Hervé Le Bras, Démographe, auteur, avec Emmanuel Todd, du "Mystère français" (Seuil), où ils mettent au jour, en 120 cartes, les "couches géologiques profondes" qui traversent la société française : religion, famille, habitat.
- Vous évoquez l’extraordinaire "progrès éducatif" réalisé en France, au XXe siècle. Se répand-il là où l’industrie en a besoin ?
Historiquement, l’industrie s’est déployée dans les zones les plus éduquées : à la Révolution, la moitié de la population de la bande Nord-Est sait lire, contre 20% dans l’Ouest. Dans les régions catholiques, les habitants sont moins éduqués, l’Église s’étant toujours méfiée que l’on réfléchisse trop par soi-même. Mais à partir du XIXe siècle, l’industrie est déscolarisante et le mouvement s’inverse : les jeunes du Nord, happés par le travail, arrêtent leurs études, tandis que ceux du Sud se libèrent de l’emprise du catholicisme et, faute d’industrie, poursuivent leurs études.
- Vous avez constaté une autre évolution profonde à la fin du XXe siècle…
Tout à fait. Le basculement est massif entre 1975 et 1995 : le taux de bacheliers grimpe dans les anciennes régions catholiques. Entre-temps, l’industrie a gagné une moitié de la France, au nord d’une ligne Caen-Bourges-Marseille. Elle refluera très vite avec la désindustrialisation, qui touche d’abord le Sud. Toulouse et Bordeaux sont des exceptions : c’est l’État qui, entre les deux guerres, y a installé le plus loin possible de l’Allemagne, ses industries de l’armement. Les vieilles régions industrielles du Nord de tradition révolutionnaire étaient adaptées au projet collectif de la grande entreprise. L’industrie s’est relocalisée dans de petites structures, dans des régions de tradition catholique où l’on a toujours moins attendu du pouvoir central, et où la capacité d’auto-organisation est grande. Et le niveau d’éducation y est élevé. Regardez le dynamisme de la Mecanic Vallée, en Midi-Pyrénées !
- Où les femmes sont-elles disponibles pour les métiers techniques ?
Que l’on parle de travail ou d’éducation, la différence hommes-femmes est plus marquée dans les régions de tradition catholique. C’est vrai des métiers techniques : plus de femmes les pratiquent dans les régions de tradition laïque.
- Peut-on rendre les Français plus mobiles ?
Les Français sont hypermobiles ! La distance domicile-travail a doublé en trente ans, certains passent quatre heures par jour dans les transports. Et dans les années 1960, avec l’exode rural, les Français ont beaucoup bougé. Mais à l’époque, on accompagnait les besoins de l’économie par une politique du logement, en construisant des logements sociaux là où étaient les emplois. Cet instrument de la mobilité n’est plus utilisé pour l’économie mais pour des raisons sociales.
- Vu ces "couches géologiques profondes" que vous mettez au jour, où un industriel devrait-il s’installer ?
Si j’étais un industriel, je m’implanterais dans les anciennes régions catholiques de l’Ouest ou de Midi-Pyrénées. La sortie de l’Église a permis aux énergies de se libérer, on croit encore à la méritocratie, il y a une vue positive de l’avenir. Les gens ont le cœur à l’ouvrage. Cela ne veut pas dire qu’il faille lâcher les autres régions, mais un industriel a tout intérêt à miser sur des tissus sociaux dynamiques, qui ont des réserves d’énergie.





