Dans un vaste et lumineux atelier, en cette matinée d'été, des maroquinières coupent, collent et piquent le cuir pour en faire des sacs, avec pour uniques bruits le bourdonnement occasionnel d’une machine à coudre industrielle ou la voix de Mylène Farmer à travers une enceinte.
C’est ici, à Segré-sur-Anjou Bleu (Maine-et-Loire) que la firme familiale Longchamp a établi son siège industriel. «D’ici, nous gérons nos activités industrielles en France et dans le monde», indique David Burgel, directeur industriel de Longchamp. Sacs, ceintures et petite maroquinerie, sont produits dans ce site de 60000m2, et tous les accessoires confectionnés ailleurs en France transitent ici avant expédition. Il faut dire que l’empreinte industrielle de Longchamp en France, et les 900 salariés — principalement des femmes — qui la composent, est concentrée dans l’ouest du pays.
Une fabrication internationale
La célèbre marque dispose toutefois d’autres ateliers en Tunisie (300 salariés) et à l’île Maurice (une centaine de salariés) et travaille avec des sous-traitants en Chine, en Roumanie et au Maroc. La direction ne pipe mot sur quelle part de la production est effectuée en France, et préfère miser sur le «made by Longchamp». «Vous ne verrez pas de différences entre un sac made in France et un autre made in China !», fait valoir David Burgel.
Lorsque les modélistes du studio de Longchamp, basé à Paris, conçoivent un nouveau design, le service d’industrialisation, créé il y a trois ans, s’assure que le produit conçu est rapidement industrialisable. Une gamme opératoire, qui contient toutes les étapes détaillées de la fabrication de l’accessoire, est créée et envoyée aux ateliers et sous-traitants. «Nous essayons d’anticiper au maximum les contraintes liées aux machines et à l’ergonomie des postes, pour éviter les allers-retours, explique le directeur industriel. Les matières qu’utilisent les ateliers à l’étranger sont aussi expédiées ou qualifiées par nous.»
L’agilité, atout clé du site
Si la production est moins onéreuse dans d’autres pays, en garder une partie en France offre certains avantages. «Ce n’est pas une question d’image. C’est plutôt parce que j’estime que si nous sommes des bons industriels en France, et que nous savons transposer une fabrication du bureau des méthodes à une usine située à 20 kilomètres, nous sommes capables de le faire avec d’autres pays, souligne David Burgel. Nous faisons aussi en sorte de donner à la France un atout d’agilité, en nous permettant de lancer plus vite les nouvelles lignes.»
Jean-Claude Moschetti - REA Toutefois, des problèmes de délai de livraison et d’organisation ont forcé David Burgel à opérer une refonte du fonctionnement de la production chez Longchamp. «Le covid nous a montré que nous n’étions pas optimaux en termes de pilotage et de ponctualité, et nous nous sommes donc dits qu’il faudrait atteindre un plus haut niveau d’exigence envers nous-mêmes, se rappelle-t-il. Nous avons revu notre organisation de fabrication et j’ai profité des départs en retraite pour remplacer la quasi-totalité du directoire industriel avec plusieurs personnes qui venaient de l’extérieur, pour apporter de nouvelles compétences et points de vue.» En outre, le directeur industriel adopte aussi le management visuel, qui permet d’offrir une vision globale et quotidienne de la production.
Refonte de l’organisation
«Avant, rien n’était dédié à une famille de produits, tout était mélangé, il pouvait y avoir dix produits différents dans un atelier, avec une cheffe d’atelier qui distribuait le travail, et le pilotage était assez approximatif, raconte David Burgel. Nous avons apporté de la rigueur et nous raisonnons maintenant beaucoup plus en fonction de ce que le client demande, et pas en fonction de ce que nous sommes capables de fabriquer.»
Qui dit nouveau fonctionnement, dit nouvelles machines. La coupe du cuir l’illustre bien : autrefois exclusivement réalisée manuellement, avec des emporte-pièces, elle est aujourd’hui principalement faite par des appareils de coupe qui numérisent les peaux et les coupent, avec la supervision d’une salariée spécialiste de la coupe, dans le but de repérer les défauts et faire un appairage des morceaux de cuir, permettant ainsi de s’assurer de la cohérence du grain du cuir sur un sac. «Ces machines ne nous permettent pas de réduire le nombre de personnes qui travaillent à la coupe, mais la rendent plus efficace, surtout en termes de rendement matière, constate David Burgel. Cela nous permet aussi de mutualiser la coupe, car nous pouvons envoyer les numérisations en Chine, accompagnées des peaux, et ils n’ont plus qu’à appuyer sur un bouton.»
Jean-Claude Moschetti/REA Ce changement d’organisation affecte aussi la façon de travailler des artisanes. «Avant, nous n’avions pas vraiment de lignes de production, et nous ne confectionnions pas le sac de A à Z, se remémore Sandra, maroquinière depuis 29 ans à Longchamp. Je m’occupais de poser une trentaine de doublures par jour, par exemple, mais aujourd’hui, je fabrique une quinzaine de sacs. Je préfère ce système, car il nous permet de faire un sac en entier.» Pour David Burgel, cette organisation permet «d’offrir aux salariées un certain niveau de polyvalence, et donner plus de sens à leur travail», mais aussi d’intégrer plus facilement des nouvelles personnes, qui au début réalisent des tâches simples, avant d’attaquer des étapes de fabrication plus ardues. Il faut compter autour d’un mois ou un mois et demi pour apprendre à piquer correctement le cuir. Chez Longchamp, les apprentis effectuent deux CDD de trois mois, avant de passer en CDI.
Le Vietnam, futur pays de production ?
Depuis un an, la nouvelle organisation est progressivement déployée sur tous les sites de la marque en France, et sera bientôt étendue aux sites en Tunisie et sur l’Île Maurice. David Burgel compte aussi, prochainement, démarrer la production au Vietnam, par voie de sous-traitance.
«Nous garderons des sous-traitants en Chine mais nous voulons développer le Vietnam, afin d’être sûrs de disposer des capacités de production nécessaire à notre croissance dans la zone. Nous voulons être prêts à répondre à des risques géopolitiques, parce que nous ne savons pas ce qui se passera entre la Chine et Taïwan, et souvent, nos fabricants en Chine sont taïwanais. Nous ne faisons pas cela en réaction à ce qui se passe aux États-Unis», assure David Burgel, qui s’occupait à ses débuts au sein de la marque du développement de lignes de bagages en Asie. Chez Longchamp, la fabrication, tout en étant pilotée et réalisée en partie en France, restera donc résolument internationale.
Crédits photos : Jean-Claude Moschetti/REA





