Economie

[Vrai ou Faux] BlackRock va-t-il profiter de la réforme des retraites ?

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Les opposants à la réforme des retraites y voient un nouvel affront. Jean-François Cirelli, président de BlackRock France, a été nommé le 1er janvier officier de la Légion d’honneur. Le gestionnaire d’actifs américain est soupçonné de lobbying auprès du gouvernement français. BlackRock cherche-t-il à profiter du nouveau système de retraite ?

[Vrai ou Faux] BlackRock va-t-il profiter de la réforme des retraites ?
Premier gestionnaire d’actifs dans le monde, BlackRock est méconnu en France.
© blackrock

Les critiques pèsent suffisamment pour amener BlackRock à répondre. “En aucune manière, nous n’avons cherché à exercer une influence sur la réforme du système de retraite par répartition en cours auprès des pouvoirs publics ou de tout autre acteur du secteur”, entend rassurer l’entreprise ce 2 janvier. “Le système de retraite par répartition restera le socle de la retraite en France”, ajoute-t-elle.

L’entreprise américaine est accusée - notamment par des syndicats et partis opposés à la réforme des retraites - de lobbying auprès du gouvernement français, et Jean-François Cirelli, son patron pour la France, d’avoir été nommé le 1er janvier officier de la Légion d’honneur. Premier gestionnaire d’actifs dans le monde, BlackRock est méconnu en France. L’Usine Nouvelle vous démêle donc le vrai du faux sur ce mastodonte américain.

BlackRock va vendre des plans d’épargne-retraite grâce à la réforme

Faux. La réforme des retraites en cours visent à modifier et pérenniser un système par répartition (les actifs payent pour les retraités), sauf les très riches qui doivent se débrouiller par eux-mêmes pour compléter leurs revenus. Or les Français concernés par la capitalisation (car ils n’auront plus de droits ouverts au-delà d’un certain seuil, tout en cotisant 2,8 %) sont ceux qui perçoivent plus de 10 000 euros par mois. C’est donc un nombre très réduit de personnes.   

Par ailleurs, en tant que gestionnaire d’actifs, BlackRock ne vend pas de plans d’épargne-retraite et ne peut pas profiter directement de la réforme. En revanche, l’entreprise compte bien parmi ses clients des professionnels de l’épargne-retraite et gère leurs produits d’investissements. Elle a aussi témoigné de son intérêt pour le développement des produits d’épargne-retraite en France, pays où les salariés épargnent beaucoup. A l’heure actuelle, les Français placent majoritairement en liquidité sur des comptes qui rapportent moins que l’inflation (comme le livret A), en assurance-vie (dont 80 % de fonds en euros, c’est-à-dire à capital garanti avec majoritairement des obligations d’Etat. Rendement moyen en 2018 : 1,83 %), et en immobilier, ce qui leur donne éventuellement des compléments de revenus s’ils disposent de plusieurs propriétés.

La France est une “boîte de smarties” pour BlackRock

Vrai. Le gouvernement tente de relativiser la présence de BlackRock dans l’Hexagone. "Ils ne font pas de lobbying parce qu'ils n'ont pas grand chose à y gagner", a déclaré Agnès Pannier-Runacher sur BFMTV jeudi 2 janvier. "C'est une boite de Smarties le marché français, ça ne représente rien par rapport à leur gestion d'actifs. [...] Arrêtons de croire que nous sommes au centre du monde", a poursuivi la secrétaire d'Etat auprès du ministre de l'Economie et des Finances.

BlackRock revendique une présence dans 30 pays avec près de 13 000 collaborateurs. En septembre 2019, l’entreprise gérait environ 6 217 milliards d’euros d’actifs au total. La France pèse effectivement peu dans ce bilan : elle ne représente que 27,4 milliards d’euros, soit 0,44 % du portefeuille de BlackRock. Le gestionnaire est installé en France depuis 2006. Parmi ses clients, on retrouve des compagnies d’assurance, des caisses de retraite, des institutions officielles, des entreprises, des banques ou bien des fonds de dotation.

BlackRock a de fortes velléités en France

Vrai. BlackRock ne cache pas son souhait d’accroître sa présence en France. Selon des données d’Euronext, BlackRock représentait déjà le cinquième actionnaire du CAC40 en 2017 avec une part de 1,9 %, derrière le groupe familial Arnault, l’Etat français, la famille Bettencourt Meyers et le fonds américain Vanguard. Son siège européen est certes situé à Londres (Royaume-Uni) mais le Brexit pourrait amener le bureau parisien de BlackRock à grandir. En 2018, l’entreprise a reçu le feu vert de l’Autorité des marchés financiers (AMF) pour créer une société de gestion de fonds d’investissement.  

Ces velléités amènent l’organisation alter-mondialiste Attac (Association pour la taxation des transactions financières et pour l'action citoyenne) à dénoncer le poids de BlackRock en Europe. “Conseiller les États est doublement intéressant pour BlackRock : son service d’analyse facture cher ses conseils – qui s’orientent bien souvent vers la libéralisation et la privatisation ; ses investisseurs seront ensuite les mieux placés pour profiter de ces privatisations”, estimait déjà Attac en juin 2019.

Les responsables politiques ne devraient pas échanger avec BlackRock

Faux. Que ce soit chez Total, Sanofi, BNP Paribas, Axa, Safran, Schneider… BlackRock dispose de parts significatives dans la plupart des sociétés du CAC 40. 

Si BlackRock est le premier gestionnaire d’actifs au monde, des sociétés françaises font le même métier et sont bien plus introduites que lui dans le milieu politique français. Natixis, 2e gestionnaire d’actifs en France est ainsi dirigé par François Riahi, ancien inspecteur général des finances et conseiller de l’Elysée à la réforme de l’Etat et aux finances publiques. Ces entreprises ne se privent pas de recommander depuis longtemps des compléments de retraites par capitalisation. Peut-on croire qu’un diner à l’Elysée serait plus efficace que de longues années de lobbying par des Français ?

Ainsi, le PDG d’Amundi (1 400 milliards d’actifs sous gestion, numéro un en France et neuf au niveau mondial), Yves Perrier a rédigé en 2010 au titre de président du collège des investisseurs institutionnels de Paris Europlace un rapport sur l'épargne en 2010 intitulé « Le développement de l'épargne longue ». Extrait : "Sans prétendre régler le problème des retraites, le développement de l’épargne longue peut en partie compenser la baisse anticipée des taux de remplacement. (…) Les produits d’épargne retraite permettent de compléter les régimes de retraite obligatoires. De nombreux produits existent déjà pour les actifs du secteur public et du secteur privé. Leur développement doit être fortement encouragé pour qu’une partie significative de l’épargne longue des Français puisse être utilisée à la constitution de compléments de retraite."

Jean-François Cirelli n'était pas légitime à recevoir la Légion d’honneur

Faux. Le patron de BlackRock France n’est pas - contrairement à son concurrent, le patron de la succursale française de Vanguard (deuxième gestionnaire d’actifs au monde), Guy Parent – un inconnu. Jean-François Cirelli est un ancien haut fonctionnaire, conseiller économique de jacques Chirac, directeur adjoint du cabinet de Jean-Pierre Raffarin, PDG de Gaz De France, vice-président de GDF Suez puis cadre dirigeant d’Engie. La Légion d’honneur est typiquement attribuée à ce type de parcours. Ainsi l’ancien président d’Engie, Gérard Mestrallet, est lui commandeur de la légion d’honneur, son actuelle directrice générale Isabelle Kocher est chevalier de la légion d’honneur depuis 2012, tout comme son actuel président Jean-Pierre Clamadieu.

La loi Pacte du gouvernement actuel favorise les sociétés comme BlackRock

Vrai. La Loi Pacte a effectivement créé un dispositif d’épargne retraite, le PER, plus attractif qui intéresse les gestionnaires d’actifs mais surtout les acteurs actuels de l’épargne, les grands institutionnels qui font de l’assurance-vie et qui, avec les taux d’intérêt bas, font de moins en moins de marges. Ils préfèreraient donc faire basculer leurs clients sur une épargne longue bloquée qui leur permettrait d’investir en actions, via des fonds, dont la gestion serait éventuellement confiée à BlackRock.

Anne-Sophie Bellaiche et Simon Chodorge

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