Trois raisons de courir voir le film "Merci patron !" (même si vous adorez le capitalisme)

Amis gauchistes, vous allez adorer. Et les autres alors ? Tout pareil. Car ce film, mêlant documentaire, fiction, tragédie, comédie est un objet hybride mais avant tout une expérience réjouissante. Sauf bien sûr si l’on s’appelle Bernard Arnault, cible de cette farce sophistiquée montée par François Ruffin et sa joyeuse clique du journal Fakir. Démonstration en trois arguments.

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Un film plaisant

Que l’on adore l’économie de marché ou qu’on la voue aux gémonies, qu’on soit persuadé que le capitalisme est le phare du progrès universel où la ruine de l’humanité, il sommeille en chacun de nous un petit être qui préfère David à Goliath, Robin des bois au shérif de Nottingham, le petit poucet à l’ogre. Et ce film est du côté des premiers. Le piège monté par François Ruffin, que l’on ne dévoilera pas pour préserver le plaisir du spectateur, organise une confrontation. D’un côté : les Klur, une famille du Nord au chômage depuis quatre ans (époque à laquelle leur usine de textile LVMH a fermé) et de l’autre son altesse du luxe, Bernard Arnault. Et on éprouve tout de suite de l’empathie pour les Klur malgré leur français approximatif et la décoration toute "personnelle" de leur domicile. Le grand capitaliste ne produit pas le même effet même si l’on n’a pas forcément goûté la violence de la couverture de Libération "Casse toi riche con !". Difficile même si on adore ses robes Christian Dior et ses champagnes d'éprouver de la sympathie pour Bernard Arnault. Un homme "aussi froid que le croco de ces sacs" comme le résume une personne de mes connaissances. Dans ce piège monté de toute pièce, les méthodes de François Ruffin sont proches de la barbouzerie mais celles du camp d’en face ne valent pas mieux. Le tout est donc extrêmement cocasse et les rebondissements nombreux.

UN FILM malin

Ne nous y trompons pas François Ruffin fait un film pour dénoncer les monstres froids que sont les multinationales qui n’hésitent pas à plonger leurs salariés dans la misère pour gagner quelques points de marge. Mais il n’attaque pas son sujet avec la véhémence attendue et un peu usée qu’aurait adopté un Gérard Filoche par exemple. Il débarque avec la volonté de "réconcilier", de "renouer les fils d’un dialogue" qui s’est perdu, de démontrer que "non Bernard Arnault n’est pas un monstre froid". Ce contrepied fait toute la saveur des dialogues qu’il entretient avec ses différents interlocuteurs. On le voit ainsi débarquer dans une trésorerie belge avec un inspecteur des impôts car il veut prouver que : non Bernard Arnault n’a pas créé une fondation en Belgique pour organiser sa succession. Il se promène en permanence avec un T-shirt "Merci Bernard" tout en devenant le cauchemar de ses services de sécurité. Il veut inviter le patron à des barbecues tout en pourrissant de manière récurrente ses assemblées générales. Bref, il attaque avec le sourire et l’ironie, mettant les désespérés comme les rieurs de son côté.

UN FILM qui Fait réfléchir

Ce film a une thèse principale mais il laisse à voir bien des choses au-delà. Cela donne matière à réflexion et le spectateur peut entrevoir d’autres réalités que le sujet Bernard Arnault.

Donc oui, on voit que les patrons délocalisent et que le culte du dividende est bien présent.

Ce film offre aussi la confirmation que des entreprises qui vendent de l’élégance française partout dans le monde ne le font pas forcément avec des produits fabriqués en France (à l’exception des sacs et encore sans doute pas de tous leurs composants).

Il montre que la désindustrialisation du Nord de la France est général, et que les Klur se seraient sans doute retrouvés au chômage avec un autre patron, même un petit qui n’aurait pas d’actionnaires avides sur le dos. D’autres pays ont pris part au festin de la mondialisation, laissant sur le chemin une partie de notre classe ouvrière et moyenne. De quoi se poser sérieusement la question des nouvelles activités.

L'autre drame, c’est que notre pays ait laissé s’enfoncer dans l’inactivité un couple qui ne demande qu’à travailler, puisqu’un emploi de manutentionnaire dans un supermarché est un graal auquel ose à peine aspirer M. Klur. Au fil des scènes, il faut bien le reconnaître, après 4 ans de chômage et une vie à l'usine, "l’employabilité" des Klur n’est pas vraiment au top. On comprend que les employeurs ne se soient pas précipités pour les embaucher mais, on ne comprend pas pourquoi les services de l’emploi et le système de formation continue ont laissé faire.

On croise aussi dans le film de François Ruffin une ex-déléguée CGT de l’usine qui a retrouvé un travail d’ambulancière. Elle admet elle-même "qu’il lui plait plus et qu’il paye mieux" que ce qu’elle faisait avant. Une exception. Peut-être ...mais qui montre que le chômage n’est pas une fatalité à vie et qu'être licencié ce n’est pas forcément mourir.

Enfin il y a une autre question en suspens que je laisse au lecteur, les Klur sont-ils manipulés ou pas pour les besoins d’un film ?

Anne-Sophie Bellaiche

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