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Reportage : Le jour où Ariane 6 a décollé, comme si vous y étiez

Hassan Meddah , , , ,

Publié le , mis à jour le 03/12/2014 À 11H53

Reportage Prises de position, tractations, manœuvres en coulisse... L'Usine Nouvelle vous relate, heure par heure, les instants clés de cette journée du 2 décembre durant laquelle les ministres en charge de l'espace des Etats membres de l'Agence spatiale européenne (ESA) ont doté l'Europe d'un nouveau lanceur : Ariane 6.

Reportage : Le jour où Ariane 6 a décollé, comme si vous y étiez © Flickr - ESA - c.c.

8H30 : Le centre de conférence accueille les premiers participants

Les premières des 20 délégations sont déjà arrivées au centre de conférence Kirchberg situé un peu à l'écart du centre-ville de Luxembourg. La capitale du Grand-Duché,va abriter toute la journée la conférence ministérielle de l'Agence spatiale européenne (ESA) qui doit décider du sort de la fusée européenne et de la contribution financière à d'autres grands programmes spatiaux majeurs (Exomars pour l'exploration de Mars, le financement de la station spatiale internationale). Le grand bâtiment avec une façade entièrement vitrée, connu pour héberger les réunions du conseil de l'Union européenne, s'y prête parfaitement.

Dans sa grande salle plénière ovale, de 1000 m2 capable d'accueillir les 20 ministres en charge des questions spatiales et leurs délégations, la France et l'Allemagne, les deux premiers contributeurs au budget spatial européen, se font face. De leur entente dépendra le sort de cette réunion. Le bâtiment abrite aussi de multiples salles annexes pour discuter en bilatéral pour résoudre les problèmes épineux à l'écart de la collectivité. Elles montreront toute leur utilité.

08H50 : L'atout dans la manche de Jean-Jacques Dordain

Vêtu d'un long pardessus, Jean-Jacques Dordain, le patron de l'ESA, arrive. Seul un collaborateur l'accompagne. La concentration se lit sur son visage. Il joue gros : en fin de troisième mandat, il anime sa dernière conférence ministérielle et espère sortir sur un succès historique. Il dispose d'un atout majeur dans sa manche. Ce bosseur infatigable a travaillé sa copie jusqu'à la dernière minute, sur un élément essentiel : les boosters d'Ariane 6. Ils seront communs au petit lanceur Vega. Une promesse que les fusées européennes auront enfin le même ADN technique et surtout un gage d'économie alors qu'il faut produire une fusée low cost pour contrer la concurrence américaine. La proposition fera mouche.

9H30 : des journalistes très encadrés

Déjà trente minutes de retard sur l'horaire prévu. Les journalistes, photographes et cameramen sont priés de quitter la salle plénière où les ministres ont pris place. Ils n'y auront plus accès. Les délégations vont débattre à huis clos et les journalistes seront cantonnés dans une salle de presse, avec une liberté de mouvement réduite pour éviter de perturber les négociations en cours. Tout déplacement se fait sous bonne escorte du personnel de l'ESA ! 

10H00 : Galileo, l’invité surprise

Surprise, voilà que l'on reparle des satellites Galileo placés sur une mauvaise orbite en août dernier par une fusée Soyouz défaillante. Le sujet n'était pourtant pas au menu du jour. Mais cette fois ci, c'est pour annoncer une bonne nouvelle. Les satellites sont peut-être récupérables suite à un repositionnement sur une orbite proche de celle visée initialement. "Des signaux ont été reçus samedi matin par des récepteurs terrestres", assure un responsable de l'ESA. Une manœuvre habile pour mettre les ministres dans de bonnes dispositions avant d'entrer dans le vif du sujet ? 

10H00 : L'Italie sauve Exomars

A dix heures, le directeur de l'agence spatiale italienne, Roberto Battiston, reconnaissable avec ses montures de lunettes bleu flashy, profite des longueurs de la partie introductive de la plénière - chacune des délégations prend la parole pour rappeler ses priorités - pour s'éclipser de la salle de réunion et rencontrer quelques journalistes. "Le bâtiment est loué pour toute la nuit !", assure-t-il aux journalistes qui s’enquièrent de la durée des négociations. En habile négociateur, il vient dès l'ouverture des débats surtout pour faire passer un message : l'Italie défendra coûte que coûte le programme Exomars d'exploration de la planète rouge, pour lequel l'établissement de Turin de Thales Alenia Space occupe le rôle de maître d'oeuvre : "A notre sens, Exomars et les lanceurs représentent un package".

Une manière de signifier qu'il investira dans les lanceurs si ses partenaires investissent dans son programme. L'initiative sera presque totalement couronnée de succès. Les Européens décideront dans la journée de débloquer une grosse partie des 200 millions d'euros nécessaires pour financer la deuxième mission d'Exomars consistant à faire atterrir en 2018 un robot d'études sur la planète rouge. L'Allemagne décidera ainsi de transférer 15 millions d'euros du programme de la station spatiale internationale (ISS) vers le financement de la mission martienne.

10H30 : Les Français et les Allemands s’eclipsent

Il n'y a pas que l'Italien qui boude la réunion plénière. Français et Allemands ont décidé de se réunir en bilatéral pour ajuster leurs positions. "Depuis un an, nous faisons un point hebdomadaire avec nos partenaires allemands. L'essentiel du travail avait été fait en amont. Nous avons procédé aux derniers ajustements", explique un membre de l'équipe tricolore. Très intéressés par le développement de la station spatiale internationale, les Allemands ont réussi à obtenir de la France qu'elle y contribue à près de 28% sur les trois prochaines années, soit un effort de près de 240 millions. Les Français pour leur part ont convaincu leurs partenaires d'abandonner la version intermédiaire Ariane 5ME pour passer directement à Ariane 6 tout en augmentant leur contribution. Au total, la France financera le programme des lanceurs à 52%, et l’Allemagne à hauteur de 22%.

12h45 : On attend Geneviève Fioraso

Les vingt ministres européens sont conviés à poser pour les caméras et les photographes avant de passer au déjeuner. Tout le monde est en place, et sagement positionné sur l’étiquette au sol rappelant son pays sauf… Geneviève Fioraso, la secrétaire d’Etat française, qui se fait attendre. "Always the same we wait for…", s’impatiente la ministre italienne. Finalement, la ministre tricolore prend place entre ses homologues britannique et luxembourgeois.

La hiérarchie spatiale est respectée. La France, l’Allemagne et le Royaume-Uni s'arrogent les places centrales autour du directeur général de l’ESA Jean-Jacques Dordain, situé à la place d’honneur tandis que les "petits pays" comme la Belgique et la Pologne sont placés aux extrémités des rangs.  Comment interpréter la belle humeur affichée par la plupart des ministres ? Sourire de façade pour les photographes uniquement, la perspective du déjeuner, ou signe que les négociations progressent favorablement ? 

 

15H30 : Succès en vue

En salle de presse, les journalistes sont avertis que la conférence de presse finale est avancée de 18h à 17h. Les optimistes y voient le signe qu'on s'achemine vers un accord rapide, les pessimistes vers un report de la ministérielle. Un industriel présent parmi eux, fort d'une expérience de trente ans dans le secteur spatial tranche : "Cette ministérielle a été très bien préparée. Il n'y a rien d'étonnant avec l'ordre du jour limité à trois résolutions que le dénouement soit aussi rapide !". La suite lui donnera raison.

16H20 : La ministre allemande heureuse pour l'industrie... allemande

Avant même que toutes les résolutions soient votées, la ministre allemande Brigitte Zypries s'adresse aux journalistes grillant la politesse à tous ses pairs. Elle met en avant la contribution de 22% de l'Allemagne à Ariane 6... en omettant de dire que longtemps la préférence outre-Rhin allait au lanceur intermédiaire Ariane 5ME. "Pour ce financement, nous avons le retour géographique correspondant", insiste-t-elle. Elle énumère tous les sites de production en Allemagne qui bénéficieront du choix de ce lanceur : Brême, Ottobrunn, Lampoldshausen,... et se félicite du fait que le site d'Augsbourg du constructeur allemand OHB participe bien à la fabrication des boosters. Geneviève Fioraso lui emboîte le pas. "En sautant l'étape Ariane 5ME pour faire Ariane 6 directement, nous gagnons quatre ans", se félicite-t-elle, soulignant avant tout une grande avancée pour l'Europe.

16H45 : Triomphe modeste pour Jean-Jacques Dordain

Le directeur général de l'ESA est visiblement épuisé par la journée. Il lui revient de faire la conclusion de la ministérielle devant les journalistes. Pour sa dernière conférence à la tête de l'agence, il tient à s'exprimer en français. Les chiffres parlent pour lui : les Etats membres se sont engagés pour environ 6 milliards d'euros au financement des grands programmes, une contribution jugée exceptionnelle. C'est à peine s'il ose le terme de succès pour qualifier cette journée alors que beaucoup d'Etats membres ont déjà évoqué un jour "historique" pour l'Europe spatiale.

"Qu'est-ce que je ferai après ? Dormir cette nuit et me remettre au travail dès demain matin. Il faut maintenant délivrer les résultats attendus", ajoute-t-il. L’homme, qui a consacré l'essentiel de sa carrière au développement des lanceurs européens a simplement la satisfaction du devoir accompli : "Les lanceurs européens sont sur une bonne trajectoire. Antonio Fabrizi (longtemps directeur des lanceurs de l'ESA, ndlr) et moi pouvons partir tranquille". Son successeur, probablement le patron de l’agence spatiale allemande, sera désigné d’ici fin décembre.

Hassan Meddah, à Luxembourg

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