"Refuser la fusion Alstom-Siemens serait contre-productif pour l’Europe", défend Agnès Pannier-Runacher

Nous avons croisé la secrétaire d’Etat Agnès Pannier-Runacher, en charge de l’Industrie, au Central Lounge du World Economic Forum de Davos. Investissements en France, Brexit, dossier Alstom... Pendant que nous parlions, le patron chinois Jack Ma est arrivé, déclenchant tout près de nous une petite cohue de journalistes et de photographes.

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La secrétaire d’Etat Agnès Pannier-Runacher, en charge de l’Industrie

L’Usine Nouvelle - Pourquoi êtes-vous venue à Davos ?

Agnès Pannier-Runnacher - C’est la suite logique du sommet Choose France, l’initiative du Président Macron destinée à attirer des projets d’investissement en France. J’ai des rencontres bilatérales avec des dirigeants qui envisagent d’implanter en France leurs laboratoires de R&D, d’étendre un site de production ou de renforcer leur siège social européen localisé en France.

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Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur Davos…

Pas de délocalisation ou d’implantations d’unités de production ? Dans l’automobile par exemple, où les constructeurs s’inquiètent de la perspective renforcée d’un hard Brexit ?

Dans le contexte du Brexit, la plate-forme française intéresse les investisseurs pour leurs laboratoires ou leurs bureaux, mais basculer un site de production industriel vers la France ou l’Allemagne n’a pas grand sens lorsqu’on produit en Grande-Bretagne, surtout avec la faiblesse actuelle de la Livre Sterling. Changer la localisation d’une usine, le « footprint » d’un véhicule en production, cela ne se

décide pas du jour au lendemain, je peux vous le dire pour avoir travaillé dans ce secteur (NDLR : Agnès Pannier-Runacher a été notamment directrice d’une division clients Recherche & Développement de Faurecia Interior Systems).

En revanche, les constructeurs se posent la question de la localisation au moment où ils lanceront la production d’un nouveau véhicule. Ils examinent alors les atouts de leurs sites existants ou envisagent d’en créer un nouveau. Déplacer un laboratoire de recherche ou un siège social est moins lourd, mais si nous arrivons à faire venir certaines briques d’un groupe, cela peut le pousser à implanter un site de production plus tard. Nous travaillons à moyen terme, pour nos successeurs aussi !

La deuxième raison de ma présence à Davos est de participer aux travaux sur l’industrie 4.0.

J’ai vu que le World Economic Forum (WEF) avait identifié des « lighthouses », des vitrines de l’industrie 4.0 dans le monde entier…

Nous venons ici pour travailler sur les manières d’accélérer la digitalisation de nos entreprises, notamment les plus petites, pour partager des points de vue et glaner des bonnes pratiques. Par exemple, comment former les jeunes à l’industrie, comment leur donner de l’appétence pour ce secteur… C’est parfois une question de mots. Si l’on dit à un jeune : "Veux-tu travailler dans l’industrie?", il répondra souvent par la négative, en revanche si on lui dit : "Veux-tu travailler sur la technologie ou l’intelligence artificielle", cela peut l’enthousiasmer, or ces sujets sont désormais au cœur de l’industrie… Le rassemblement très dense de décideurs politiques et économiques de Davos nous permet de construire un collectif de travail, de collecter des bonnes idées et de capter des signaux faibles.

Les entreprises françaises concernées par le Brexit sont-elles prêtes ? Les ordonnances pour faire face aux circonstances exceptionnelles ont été prises, mais ce n’est pas tout…

Avec Nathalie Loiseau, ministre délégué aux affaires européennes, j’ai entamé des réunions avec l’ensemble des fédérations professionnelles il y a deux mois, afin de les tenir au courant des négociations et des probabilités de hard brexit, mais aussi pour les aider à identifier tous les problèmes qui vont se poser. Nous les recevons de nouveau, ce vendredi à Bercy, avec toutes les administrations concernées. Des road shows sont également organisés en région, et le Medef a envoyé des alertes à son réseau… A chaque étape, nous nous « enrichissons » de nouveaux problèmes à résoudre.

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Les entreprises françaises ne se sont pas préparées au Brexit

Il faut que toutes les entreprises concernées identifient leurs « points de friction », les endroits ou les moments où un problème peut survenir : l’une collabore avec l’université de Cambridge et se demande si elle pourra continuer, l’autre s’interroge sur le financement de son BFR si elle doit créer des stocks additionnels liés au passage des frontières ralenti, la troisième compte un responsable britannique dans ses équipes et voudrait pouvoir le garder, etc. On ne peut pas décrire la supply chain à la place de l’entreprise concernée, car il ne s’agit pas seulement de ses exportations ou ses importations de produits finis vers le Royaume-Uni : elle doit se demander d’où viennent ses intrants (par exemple le glucose qui entre dans la fabrication des médicaments peut partir d’Anvers pour aller en Grande-Bretagne, puis le médicament terminé ira de Grande-Bretagne en France où il sera packagé pour être ensuite exporté dans toute l’Europe…). Mais on peut l’aider à résoudre ces points de frottement.

Il faut que les PME nous appellent ou se rapprochent de nous, via notre site internet, par téléphone, ou lors des réunions organisées dans ce but. Selon les sujets, les services des douanes, les ministères de la Santé, de l’agriculture, de l’emploi, etc. sont mobilisés et feront l’accompagnement.


Si la Commission Européenne refuse la fusion Alstom-Siemens, existe-t-il un plan B ?

La décision de la Commission n’est pas encore prise. Nous faisons valoir que le marché pertinent pour analyser la part de marché de la future entité Alstom-Siemens est le marché mondial. Les appels d’offres pour des TGV, en Europe, ne sont pas légion, chacun d’eux fait bouger les parts de marché, et le marché est désormais challengé par les Chinois, ce qui est une garantie de compétitivité… Plus largement, la question qui est posée est celle de notre politique de concurrence, à l’ère de marchés mondialisés et d’une concurrence tout aussi mondiale. Les Amis de l’Industrie - 13 ministres, 23 pays – réunis à Paris à l’invitation de Bruno Le Maire, ont signé en ce sens un appel à une nouvelle donne industrielle européenne. Au cas d’espèce, refuser la fusion serait contre-productif pour l’Europe, ce serait ne pas voir que le monde a changé, et que nos concurrents chinois et américains, eux, bâtissent des géants mondiaux.

Donc vous pensez que la Commission peut changer d’avis ?

La question est remontée au niveau du collège des Commissaires, il y a des années que ce n’était pas arrivé, preuve que les choses ne sont pas si tranchées pour elle.

Le ministère de l’Economie participe-t-il au grand débat national ?

Tous les ministères sont mobilisés. Nous avons organisé des réunions avec les fédérations et chefs d’entreprises afin qu’ils s’impliquent eux-mêmes dans le grand débat. Nous nourrissons aussi le débat avec des contributions concernant nos domaines (qui paye la TVA, comment estimer les inégalités, etc). Il y a tellement d’amalgames et d’idées fausses qui circulent, tout le monde est en demande d’explications, notamment en matière économique.

Propos recueillis par Christine Kerdellant

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