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L'Usine de l'Energie

Quinze idées pour l'industrie

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Français ou étrangers, chercheurs ou praticiens, issu de l’entreprise ou de la fonction publique, nous avons les avons fait phosphorer sur ce que pourrait être une politique industrielle gagnante.

Ils sont chercheurs, dirigeants, consultants, économistes, hauts fonctionnaires, syndicaliste, et ont tous travaillé dans, pour ou sur l’industrie. En fins connaisseurs, ils nous projettent vers une politique industrielle adaptée au xxie siècle. Nous avons choisi de donner la parole à des contributeurs étrangers, comme le PDG finlandais de Koné ou la directrice américaine d’un des centres de recherche du MIT, ou dotés d’une expérience très internationale, comme le patron de Roland Berger. Ils nous permettent de sortir d’une vision autocentrée et d’intégrer les nouvelles lignes de force de l’industrie mondiale. Nous avons également recueilli les points de vue des chercheurs Pierre Veltz et Gabriel Colletis ou du patron du Groupe des fédérations industrielles, Philippe Darmayan. C’est en tenant compte de l’évolution du monde et des atouts de la France que le futur président de la République trouvera la voie d’une stratégie industrielle pour notre pays. Une chose est sûre, qui ressort de l’ensemble de ces analyses, ce chantier impliquera toutes les parties prenantes. Monsieur le futur Président, ne nous gratifiez pas d’un énième plan, n’ayez pas la prétention de « sauver » tous les canards boiteux… Fédérez plutôt les acteurs, tendez-leur la main et incarnez leur vision avec optimisme.

 
« Se lancer le défi de créer un hyperloop Paris-Berlin »
Olivier Lluansi, associé chez EY et ancien conseiller industrie de François Hollande

« La prise de conscience de la nécessité de soutenir l’industrie est bien présente depuis 2010, mais il n’y a pas encore de politique industrielle claire. Les 34 plans de la Nouvelle France industrielle sont un début, mais ils couvrent tous les secteurs, nous ne sommes pas encore prêts à assumer une politique sectorielle. Beaucoup d’énergie a été focalisée sur les entreprises de taille intermédiaire. Il faut avancer autrement. C’est important d’essayer de recréer un Mittelstand que nous n’avons pas, mais nous devrions cibler plutôt nos efforts sur nos deux points forts : les grands groupes et le dynamisme incroyable de la french tech. Pour relancer l’industrie française, il faudrait chercher à s’appuyer sur ses forces et non nécessairement combler ses faiblesses. Tous les grands groupes cherchent à se constituer un écosystème de start-up mais jusqu’à présent aucun n’a véritablement abouti. Comment y parvenir ? Les véritables leviers de la politique industrielle sont limités. Donner une vision, dans un pays plutôt conservateur, peut libérer les énergies. L’industrie a toujours avancé par des défis. C’est le fantastique positionnement marketing d’Elon Musk, lorsqu’il se fixe comme objectif de développer les vols spatiaux low cost. Dans ce monde de défis, l’Europe est assez pauvre. Une nouvelle politique pourrait lancer une demi-douzaine de défis : construire un hyperloop pour relier Paris-Berlin en une heure, atteindre une électricité zéro carbone ou 100 % de procédures dématérialisées… En incitant start-up et grands groupes à travailler ensemble, ces défis permettraient de renouveler notre offre industrielle et de développer les services inclus dans les biens industriels. Pour l’industrie, l’enjeu est là. Au cours des cinq prochaines années, le poids de l’industrie dans le PIB de la France peut revenir au niveau de la moyenne européenne à condition de faire croître la valeur ajoutée de 20 % en utilisant le levier des services autour des produits. C’est ambitieux mais faisable. L’automobile, ne se fixe-t-elle pas l’objectif de 40 % de sa valeur par les services associés ? » 
 
« L ’éducation est à la base de la compétitivité »
Henrik Ehrnrooth, Pdg de Koné, comp agnie fin land aise d’ascenseurs

« L’expérience de la Finlande, c’est qu’un marché intérieur restreint oblige à se confronter au monde. Nous devons être très compétitifs dans tout ce que nous faisons. L’éducation est la clé pour y parvenir. Notre pays reste très important pour Koné, malgré sa taille, parce que nous y trouvons des gens motivés ayant reçu un bon enseignement. Ici, on mise sur une bonne éducation primaire pour tous et la performance dans le supérieur. Il y a une très bonne coopération entre l’université et les entreprises. Ce qui nous permet de compter sur des ressources très innovantes, des nouvelles façons de faire. Au-delà de la qualité du système éducatif, l’État doit fournir de bonnes infrastructures pas seulement physiques, mais aussi digitales. Il doit aussi encourager la création d’entreprises, en limitant les obstacles. La réglementation, le marché du travail, les impôts… doivent être au service de l’entrepreneuriat. L’Europe devrait aussi avoir une politique volontariste en faveur du digital et un marché du numérique harmonisé. Et elle doit aussi soutenir les efforts éducatifs. Dans l’industrie contemporaine, les compétences sont très différentes de celles dont nous avons eu besoin dans le passé. L’Europe doit être en mesure d’accompagner ces changements de société. L’Europe doit aussi aider les jeunes à acquérir plus de compétences technologiques dans le design et les logiciels, à se requalifier pour s’adapter à ce nouvel environnement. »

 

« L’Éducation nationale doit rejoindre l’Alliance industrie du futur »
Pierre Veltz, Ingénieur , chercheur , sociologue , économiste , auteur de « La société hyper-industrielle »

« Pour renforcer l’industrie, je crois beaucoup aux échanges informels, aux clubs, aux systèmes territoriaux. Les gens ont besoin d’échanger, un industriel apprend plus horizontalement que verticalement. Ils progressent, s’émulent les uns les autres, d’un secteur à l’autre. En Allemagne, l’association des ingénieurs joue un rôle très important. Les chambres de commerce et d’industrie françaises ne jouent pas assez ce rôle d’échanges. Et les lycées techniques et professionnels ne sont pas dans la boucle. Il faut que l’Éducation nationale rejoigne l’Alliance industrie du futur. La politique industrielle consiste à densifier les réseaux formels et informels d’apprentissages collectifs, pas de faire à la place des acteurs. Les pôles de compétitivité ont été une bonne initiative par rapport à la voie colbertiste, où tout est défini d’en haut. L’État a un rôle important de catalyseur à jouer et doit ensuite s’occuper de ce qui le regarde, c’est-à-dire la formation initiale et continue. En dialoguant avec l’industrie. L’État doit aussi veiller à l’épanouissement de trois mondes complémentaires, les grandes entreprises, les ETI et les PME. »
 
« Une politique partagée par tous »
Philippe Darmayan Président du Groupe des fédérations industrielles

« Une politique industrielle impulsée uniquement au niveau de l’État a montré son efficacité par le passé. Mais ce n’est plus le cas. Il suffit de regarder les exemples récents. Lorsque l’État a lancé le pacte de responsabilité, le corps social a fait la moue et le débat s’est orienté sur les contreparties que le patronat n’avait pas les moyens de garantir. Cela a amoindri l’effet attendu. À l’inverse, l’État a partagé ses neuf solutions industrielles avec les entreprises, les systèmes éducatifs, les centres de recherche, les pôles de compétitivité. Le résultat, c’est que les choses avancent. Prenez l’industrie du futur : les régions ont toutes mis en place des financements spécifiques, la moindre conférence sur le sujet est pleine à craquer de chefs d’entreprise motivés. Cette méthode doit pouvoir être dupliquée sur l’économie circulaire et surtout l’apprentissage. Les fédérations industrielles y sont prêtes et ont compris qu’elles doivent s’impliquer davantage sur les enjeux transversaux de l’industrie. » 


« Il faut abandonner le mythe de l’État stratège »

David Azéma, Associ é chez Pere lla Weinberg partners et ancien directeur de l’agence de s particip ati ons de l’État
 
« L’État ne doit pas s’interdire d’utiliser tous les moyens à sa disposition, y compris dans les situations d’urgence, la prise de contrôle d’entreprises. Mais l’État n’est pas un industriel. Il faut abandonner le mythe de l’État stratège. Il l’a été par le passé. Mais les disruptions majeures de l’économie aujourd’hui n’ont pas été stratégiquement pensées par l’État français. Il a parfois tendance à se voir davantage en pompier qu’en incubateur et il a le plus grand mal à être un actionnaire de long terme. Il y a une vraie contradiction entre les exigences de la gestion des entreprises cotées et celles d’une détention directe par l’État. Les objectifs sont incompatibles. Or qu’est-ce que l’État a à gagner à être actionnaire minoritaire ? Rien. Un actionnaire pèse parce qu’il joue son rôle d’actionnaire. L’État ne peut pas suivre les mêmes règles du jeu. Il essaye de jouer à la belote avec des joueurs de poker. Il n’a pas besoin d’être actionnaire pour avoir un effet de levier sur les entreprises. Il a pu s’inviter dans les négociations du rachat d’Alstom par GE, sans posséder une seule action. Certaines entreprises doivent rester dans le secteur public. L’État doit alors les détenir entièrement mais définir des règles de gouvernance afin d’éviter les ingérences dans la gestion courante de l’entreprise. S’il estime nécessaire d’avoir 5 à 10 % dans une entreprise pour bloquer les OPA hostiles, par exemple, mieux vaut qu’il délègue cette tâche à d’autres. L’interpellation politique est moindre lorsque c’est Bpifrance ou la Caisse des dépôts qui sont au capital. L’État dispose surtout de leviers d’actions qu’il pourrait davantage mobiliser. Il a encore beaucoup à faire pour rendre l’environnement économique plus performant, orienter l’épargne vers le financement des entreprises. L’État devrait aussi recourir davantage à la commande publique. Aux États-Unis, les crédits de recherche et des partenariats de R & D des ministères de la Défense et de l’Énergie ont financé une myriade de start-up. C’est un levier autrement plus puissant que le fait d’être actionnaire. Cela permettrait de soutenir davantage de sociétés que les quelques “chanceux” qui ont l’État à leur tour de table. La question n’est pas celle des moyens, car l’État est capable de mobiliser 100 milliards d’euros dans des participations publiques. La vraie échelle pour la mise en œuvre d’une politique industrielle et la mobilisation de financements pour des innovations de rupture est l’Europe. Quand vous voyez les budgets américains et chinois, vous n’obtiendrez rien seul. »
 
« Inviter les régions au capital des entreprises »
Jean-Claude Mailly Secrétaire général de Force ouvrière

« Aucun pays ne peut rester un pays développé économiquement et socialement sans industrie. Il faut avant tout que les pouvoirs publics aient une véritable stratégie industrielle. Des choses ont été faites, depuis Christian Estrosi, avec les États généraux de l’industrie et la création des filières stratégiques. Cela va dans le bon sens, mais ne suffit pas, il faut être plus ambitieux, piloter cette stratégie industrielle depuis Matignon. Pour la mettre en œuvre, il faut une banque publique d’investissement. Force ouvrière la réclamait depuis 2000, nous sommes donc satisfaits de la création de Bpifrance, dont on peut mesurer l’effet sur l’emploi. Mais son statut, entre banque publique et banque privée, doit être éclairci. Une banque publique d’investissement ne doit pas travailler dans son coin, mais aller dans le sens de l’impulsion gouvernementale, avec des prises de participation. Nous réclamons par ailleurs une conditionnalité des aides publiques aux entreprises. Les conditions ne porteraient pas seulement sur l’emploi, mais aussi sur la nature des investissements, en fonction des priorités des pouvoirs publics. Enfin, l’État doit intervenir pour préserver les secteurs stratégiques. Il faut anticiper, investir, pour éviter à certains d’entre eux de disparaître. Idem pour les régions. Compte tenu de leurs nouvelles compétences, il faut leur ouvrir l’entrée au capital des entreprises. Depuis trente ans, on se plaint d’avoir moins d’ETI que l’Allemagne, mais la puissance des ETI allemandes vient aussi du soutien des banques régionales. »

« Il faut un ministère de l’Investissement immatériel »
Gabriel Colletis Économi ste , chercheur à l’École d’économie de Toulouse

« La responsabilité de l’exécutif, c’est de coupler son soutien à l’innovation à une montée en compétence des salariés. L’État a mis en place une politique active d’innovation, avec un effort conséquent sur le crédit d’impôt recherche ou les pôles de compétitivité, mais cela ne fonctionnera qu’avec un effort de formation. Il n’y a pas d’innovation si la recherche n’est pas transformée par le travail de l’ensemble des salariés, surtout dans un monde où robotisation et intelligence artificielle se répandent. Il faut réunir, dans un même pôle ministériel de soutien à l’investissement immatériel, l’innovation et les compétences. Il faut aussi revoir la nomenclature des qualifications qui ne sont plus seulement techniques mais font appel aux capacités collaboratives. L’autre axe, armer les industriels d’une vision des besoins fondamentaux pour coupler produits et services. Enfin, il faut intégrer la question environnementale pour développer l’économie circulaire, la fonctionnalité, les circuits courts. Cela renforcera les territoires.
 

« Développer l’industrie 4.0 et l’industrie 2 °C »

Pascal Canfin, Directeur général du WWF France

« Le premier enjeu auquel notre industrie est confrontée est la compétitivité-coût. Mais à partir du moment où nous faisons l’hypothèse que nous ne serons jamais les moins chers, la question est : « Quelle est notre valeur ajoutée hors coûts ? » Certes, il ne faut pas faire n’importe quoi sur les coûts, mais nous trouverons toujours moins cher et il n’y a rien à gagner dans cette course vers le bas. La vraie bataille industrielle de demain se jouera sur le numérique et l’écologie. Aussi, pour les décennies à venir, nous devons développer deux piliers : l’industrie 4.0 et l’industrie 2 °C. Dans un monde qui est limité en ressources et contraint par le dérèglement climatique, les entreprises qui apporteront des solutions à grande échelle à ces défis auront un temps d’avance. Cela va demander des gains de productivité exceptionnels sur les ressources au xxie siècle. Il va falloir découpler la croissance du PIB de la consommation des matières et des émissions de CO2. Pour y parvenir, il faut réaliser une révolution dans la productivité de la ressource. Il n’y a pas deux facteurs de production comme l’enseigne l’économie classique, il y en a trois : le capital, le travail et les ressources. Ce qu’on appelle le capital naturel. Or l’économie l’a complètement oublié. Pour favoriser cette révolution, l’État doit fixer un objectif clair et mettre en place des règles du jeu cohérentes, sans injonctions contradictoires. Aussi, moi Président de la République, ma première mesure serait de confirmer la mise en œuvre effective de la loi sur la transition énergétique de façon à ce que le cap soit clair pour les secteurs de la production d’énergie, des services énergétiques, de l’isolation des bâtiments… Dans la foulée, je mets en place un contrat de transition écologique proposé aux salariés dont l’emploi est menacé par cette transition de façon à assurer leur conversion sur d’autres sites, vers d’autres métiers qui eux vont se développer avec les nouvelles énergies. Enfin, après avoir échangé avec les autres pays qui partagent cette ambition, comme la Suède et la Norvège, je fixe une règle simple : au plus tard en 2040, plus aucun véhicule automobile thermique ne pourra être vendu au-delà d’une consommation de deux litres aux 100 km. Ensuite, charge aux industriels de faire leur choix entre l’électrique et le deux litres essence, les deux technologies étant compatibles avec une diminution forte de nos émissions de CO2 alignés sur l’accord de Paris. »
 
« Développer les capacités collaboratives des acteurs sur quelques priorités nationales »
Elisabeth Reynolds, Chercheur , directrice générale du Massachusetts Institute of technology Industrial Performance Center (MIT ipc )

« La politique industrielle n’est pas un concept dépassé, mais elle doit s’articuler différemment au xxie siècle. Ce qui est irréaliste, c’est de vouloir soutenir des secteurs très spécifiques, exclusivement manufacturiers, ou des entreprises. Le rythme des changements technologiques est tel que les entreprises émergent, déclinent ou évoluent trop vite pour appliquer des politiques traditionnelles. Aujourd’hui, les gouvernements doivent insister sur quelques priorités nationales, renforcer les capacités des acteurs et miser sur les partenariats collaboratifs. Essentiellement parce que différentes disciplines se combinent pour produire de nouvelles technologies. Ainsi, il n’y a pas de secteur ou d’entreprises plus importantes que d’autres pour un pays, parce que c’est la combinaison des compétences qui stimule l’innovation et la compétitivité. La santé s’appuie de plus en plus sur la convergence de disciplines historiquement séparées, comme l’ingénierie, la chimie, la physique, l’informatique, les mathématiques, les sciences de la vie, pour créer une nouvelle vague de solutions. La force d’un pays dans ce domaine dépend non seulement de son excellence dans ces disciplines, mais aussi de son habilité à les intégrer dans les instituts de recherche, dans la diversité de ses entreprises, qu’elles relèvent de l’industrie ou des services. Les partenariats collaboratifs, qui associent les pouvoirs publics, les industriels, les universités et, dans certains pays, les syndicats, peuvent créer de nouveaux modèles plus réactifs. Pour une industrie solide, l’État doit se concentrer sur quelques priorités d’avenir, comme le biomédical, l’énergie propre ou le manufacturing avancé. Les États-Unis s’appuient sur plus d’une douzaine de « manufacturing innovation institutes », fruits de partenariats entre l’État fédéral, les États, des universités et des entreprises. Pour chaque dollar fédéral, les États et les entreprises doivent en rajouter trois, et chaque institut est créé à l’issue d’une compétition. Les instituts travaillent de façon transversale pour servir plusieurs secteurs. Le dernier-né de ces instituts, ouvert en janvier près de Boston, est l’Advance functionnal fabrics of America, qui développe des projets intégrant fibres et électronique, comme un body de bébé pour monitorer son rythme cardiaque. Cela intéresse la défense. Ça, c’est de la bonne politique industrielle. »

 

« Pousser les compétences françaises d’ingénierie de réseaux »
Elie Cohen économiste , Directeur de recherche au CNRS et professeur à Sciences po

« Lorsqu’un pays fait face à des déséquilibres de balance courante permanents, la question du rôle de ses exportations, surtout industrielles, est vitale. Il lui est indispensable de mener une politique de réindustrialisation, qui ne signifie pas réimplanter sur le territoire national des activités industrielles disparues, mais plutôt faire la promotion de la nouvelle industrie. La nouvelle industrie mélange intimement l’activité manufacturière, l’intelligence organisée, c’est-à-dire les logiciels et les technologies, et les services. La nouvelle politique industrielle doit viser à la formation de solutions à fort contenu exportateur : participer au développement urbain, traiter des nouvelles affections en matière de santé, articuler les différents réseaux… Pour promouvoir cette industrie-là, il faut favoriser la création, la recherche, l’innovation, mais surtout mettre en relation les trois pôles de l’écosystème innovant que sont l’entreprise, qui produit, l’université, qui transmet, et les centres de recherche, qui créent les idées et les réponses techniques aux problèmes identifiés. L’État doit avoir un rôle d’incitation, d’information, parfois de financement, mais son rôle majeur consiste à créer les conditions de développement de ces activités. Cela passe par la réforme à la fois des marchés des capitaux, de la fiscalité, du marché du travail, du marché des biens, mais aussi par des actions sectorielles. Les secteurs à privilégier sont les quatre mêmes, partout dans le monde : les nouveaux matériaux, les nouvelles sources d’énergie, le numérique, les sciences du vivant. En fonction de ses avantages comparatifs, chaque pays doit pousser ses solutions. La France, par exemple, n’exploite pas suffisamment ses compétences en matière d’ingénierie de réseaux. »

 

« Il faut une politique spécifique au secteur nomade »
Pierre-Noël Giraud, professeur d’économie à Mines ParisTech

« Le recul des emplois industriels a été plus accentué en France qu’ailleurs en Europe, et ce n’est probablement pas fini. Nous entrons dans une ère plus mercantiliste, où la robotisation va prendre de l’ampleur. Que pouvons-nous faire ? Il faut tout d’abord mener des politiques différenciées selon qu’elles concernent le secteur nomade ou le secteur sédentaire. Baisser le temps de travail n’a pas de sens pour le secteur nomade. Il faut en parallèle soutenir l’innovation dans le secteur sédentaire, car c’est là où se trouve le plus grand gisement d’emplois. Cela ne revient pas à opposer industrie et service. La moitié des emplois du secteur nomade, confronté à la concurrence internationale, se situe dans l’industrie et l’agriculture, l’autre moitié dans la banque, le tourisme… Pour soutenir l’industrie et les services exportables, l’urgence est d’accompagner l’adoption du numérique. La France a pris du retard, or le numérique fonctionne sur la règle du monopole. »

 

« La France est bien placée pour l’intelligence artificielle »
Charles-édouard Bouée pdg du cabinet Roland Berger

« Ma conviction, c’est que l’intelligence artificielle est la technologie qui transformera le plus l’économie ces dix prochaines années. L’intelligence artificielle doit être la priorité des États et des entreprises. Les gagnants de l’intelligence artificielle ne seront probablement pas les gagnants d’aujourd’hui que sont les grands groupes de l’internet. Tout le monde est à égalité sur la ligne de départ. Or, la France est bien placée dans cette course. Sentient, l’entreprise d’intelligence artificielle qui a réalisé la plus grosse levée de fonds, par exemple, est dirigée par un Français, Antoine Blondeau. Nos formations sont un atout reconnu. L’État a un rôle à jouer aussi. Pour les États, l’intelligence artificielle a un intérêt géostratégique, car elle est considérée comme une arme de guerre. Mais il y a un vrai enjeu au niveau de la mise à l’agenda du sujet et, surtout, de la définition des normes et des cadres réglementaires futurs pour l’intelligence artificielle. Les pays qui définiront la norme auront un coup d’avance. L’Europe peut réussir dans ce domaine, tout comme la norme GSM a favorisé la téléphonie européenne. » 

 

« La politique industrielle, c’est le consommateur qui la fait »
Jean-Marc Daniel Économiste , professeur à l’ESCP Europe

« La meilleure politique industrielle c’est de ne rien faire. Il faut démythifier Colbert, d’autant que ses adorateurs sévissent encore parmi les ingénieurs de l’État qui affichent une nostalgie des années Pompidou. Ils oublient que c’est le consommateur qui fait la politique industrielle par ses choix, pas l’État. Le but de l’économie n’est pas la production pour la production, mais la satisfaction du consommateur. À quoi sert de construire le Concorde si personne ne le prend ? Une autre erreur est de s’inquiéter de la baisse de l’industrie dans le PIB de la France. Elle traduit surtout des gains de productivité qui ont conduit à une baisse des prix. Quant au commerce extérieur, si notre déficit commercial est important, notre balance des paiements courants est moins déficitaire, grâce au tourisme et à nos services financiers. Symétriquement, le Royaume-Uni, dont la production industrielle a beaucoup augmenté, au point de dépasser la nôtre, et qui produit désormais beaucoup de voitures, présente le déficit extérieur le plus élevé des grandes économies européennes. En fait, le solde extérieur est moins un problème d’exportations que d’importations. Et nous importons beaucoup, car notre système productif n’est plus capable de répondre à la demande. Pour le redynamiser, il faut miser sur l’innovation. Il y a une différence entre l’invention qui est une prouesse technique et l’innovation qui associe invention et attente des consommateurs. Le rôle de l’État, c’est, d’une part, de continuer à former d’excellents ingénieurs qui, en utilisant la science, développent des inventions. Et, d’autre part, de maintenir une politique de la concurrence qui pousse les entreprises à faire des innovations. Les industriels ont souvent du mal avec cela, ils parlent d’« ayatollah de la concurrence » et de « concurrence déloyale ». Mais, la concurrence est toujours vécue comme déloyale, car c’est cette menace qui fait avancer les choses. »
 

« L’industrie du futur doit pense de nouveaux business models »

Dorothée Kohler, directrice générale de Kohler consulting

« L’État devrait, avec les acteurs, mieux qualifier le potentiel de l’industrie du futur. Sur le terrain, les chefs d’entreprise sont très enthousiastes, mais il y a des biais de compréhension. On a dit “il faut rattraper le retard”, “robotiser” “faire du lean”. Le risque, c’est de ne rentrer dans le sujet que par la dimension technologique. Du coup, les enjeux ne sont pas clairs, tout comme la perception des bénéfices. Un ERP, une imprimante 3D, l’introduction de la cobotique ne font pas seuls l’industrie du futur. L’approche outil séduit, mais c’est l’ensemble des business models qui sont à repenser. L’industrie du futur modifie la chaîne de valeur. Il faut définir où elle va se trouver, qui va la “disrupter”. Cela peut remettre en question certaines positions. Les fabricants de machines disent : “demain, je ferai ma marge sur le service, mais des start-up font déjà des logiciels de maintenance assistée, demain elles iront peut-être du soft vers le hard.” Pour chercher de la valeur, il faut travailler sur l’hybridation. La France doit cesser de s’arc-bouter sur une logique de filières car c’est dans les interstices que naissent les nouvelles opportunités. C’est vrai dans les secteurs, entre le textile et la santé par exemple, comme dans les fonctions, entre la conception et les utilisateurs, entre la logistique et la production. Les filières, c’est bien pour dialoguer et responsabiliser les donneurs d’ordre, mais aujourd’hui il faut transversaliser. On est dans une économie de réseaux. Le rôle de l’État, c’est de donner une vision, mais cela ne peut pas se faire en remontant des cahiers de doléances, comme c’est souvent le cas chez nous avec le Conseil national de l’industrie. En Allemagne, l’État a réussi à construire une vision partagée en responsabilisant les acteurs. Il faut penser la politique industrielle comme un projet, qui peut se décliner à sa manière sur des territoires. Il faut sortir du discours de “rattrapage”, “sauvetage”… C’est comme si, dans un plan social, on ne s’intéressait qu’à ceux qui partent, pas à ceux qui restent. C’est l’arbre qui cache la forêt. Beaucoup de PME, d’ETI de l’industrie et des services se transforment. Bpifrance fait un très beau travail d’identification et d’entraînement via ses accélérateurs. Ils ont agrégé des communautés transversales, par-delà les filières, et tout recentré sur des enjeux de business. C’est une structure intelligente que personne ne songe à mettre au crédit du quinquennat de François Hollande. »
 
« Diffuser la connaissance des technologies clés »
Vincent Champain, Cadre dirigeant de l’industrie , fondateur de l’Observatoire du long terme
 
« La bonne stratégie industrielle d’un État, c’est comme pour une entreprise, cela consiste à identifier des avantages compétitifs et travailler ceux sur lesquels on peut avoir un impact. Par exemple, on parle beaucoup des prélèvements obligatoires, mais il y existe une “taxe temps”, liée à la complexité et l’illisibilité des réglementations. C’est la pire des taxes, car elle ne rapporte rien à l’État et coûte cher aux industriels. Le rôle de l’État, c’est d’identifier des opportunités plutôt que de gérer des risques ou de répondre à des crises. Il doit renforcer son rôle de veille sur les technologies clés et surtout diffuser l’information dans le tissu des entreprises. Faire un rapport, c’est bien, mais cela ne permet pas de porter les technologies auprès des acteurs, sur le terrain. L’État ne doit pas faire ce qu’il fait mal, comme par exemple choisir des technologies à la place du marché. Ou susciter des entreprises ou des offres pour répondre à un besoin comme sur le cloud souverain. »

 

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