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Pourquoi les robots n'ont pas de sexe... mais bien nos stéréotypes de genre

Marion Garreau ,

Publié le , mis à jour le 11/09/2018 À 19H22

Prénom, voix, apparence mais aussi attitudes, les robots nous apparaissent comme plus ou moins féminins ou masculins. Les constructeurs en jouent-ils consciemment ? Peuvent-ils éviter de renforcer les stéréotypes de genre ? Des questions cruciales alors que les robots s'apprêtent à partager notre quotidien.

Pourquoi les robots n'ont pas de sexe... mais bien nos stéréotypes de genre
Le robot d'accueil Pepper.
© Youtube - SoftBank Robotics America - CC

D’Alexa, l’enceinte connecté d’Amazon, à Erica, l’androïde présentatrice du Journal télévisé au Japon, en passant par Alice, un semi-humanoïde d’accueil créé par le français Cybedroid, bon nombre de robots ont des prénoms féminins. De quoi souligner que même si le robot est une machine, nous projetons sur lui notre vision genrée.

"Les robots n’ont pas de sexe mais leurs caractéristiques peuvent être lues selon le prisme du genre, qui renvoie aux caractéristiques masculines/féminines que nous ajoutons à la différence mâle/femelle", pointait ainsi Ludivine Allienne-Diss, doctorante à l’Université d’Amiens travaillant sur une thèse intitulée "Robots humanoïdes, reproduire le genre", lors d’un débat organisé le 5 septembre sur le sujet par Le Mouton Numérique à Paris.

"Le prénom et l’apparence du robot sont les signes les plus évidents de la projection d’un genre sur la machine, comme l’illustre le robot Sophia, qui a même un visage de femme, souligne encore Ludivine Allienne-Diss. Mais toutes les formes du robot, ses activités et ses fonctionnalités peuvent, de manière plus subtile, nous inciter à le classer dans une catégorie." Et de citer un exemple : "Les robots Pepper et Leenby ont des formes arrondies et un socle triangulaire qui leur donne l’impression d’avoir une jupe ou des hanches assez marquées, ce sont donc des robots qu’on peut facilement genrer."

Conçus sans penser au genre

Sur le plateau du débat était justement présent l’un des concepteurs de l’humanoïde Pepper, Rodolphe Gelin, le vice-président innovation de SoftBank Robotics (ex-Aldebaran), venu avec l’ainé de Pepper, le petit robot Nao. "Lors de la conception de nos robots, la question du genre ou de l’apparence fille/garçon ne s’est pas posée, explique-t-il. Dans le cas de Nao, nous ne voulions pas le mettre dans un genre mais plutôt dans un âge, celui de l’enfant, donc nous l’avons fait petit et nous lui avons donné une voix proche de celle d’un enfant, avec un timbre légèrement métallique pour éviter la confusion."

Malgré cela, Nao a une musculature assez marquée, avec des pectoraux dessinés sur son torse. "Des signes de genre transparaissent en effet mais c’est lié au fait que le PDG de l’époque, Bruno Maisonnier, aimait la science-fiction, un univers dans lequel les robots sont souvent représentés avec de gros muscles", considère le roboticien.

Nom de code Juliette

Pour Pepper, Rodolphe Gelin reconnaît toujours parler de ce robot... au féminin ! Même si là encore, il assure que jamais dans sa conception il n’y a eu la volonté de le féminiser. "Quand SoftBank nous a demandé de créer un robot d’accueil pour magasin, nous avons donné à ce projet le nom de code Juliette, en clin d’œil au projet Roméo sur lequel nous travaillions alors, donc peut-être qu’inconsciemment nous avons féminisé le robot, tente d’expliquer Rodolphe Gelin. Mais ses caractéristiques ont été choisies pour répondre à ses fonctionnalités : elle est plus grande pour favoriser l’interaction avec l’humain et elle a des roues cachées sous une coque pour faciliter ses déplacements."

Ses rondeurs ont été selon lui choisies pour des questions pratiques. "Les objets ronds rassurent les utilisateurs, qui ont moins peur de se faire mal ou de se cogner", pointe-t-il. Reste que chez l’Homme, les rondeurs renvoient au féminin et les formes plus tranchantes et carrées au masculin. Le phénomène fonctionne donc ainsi : même s’ils ne veulent pas genrer leurs machines, les roboticiens leur donnent des attributs qui renvoient à nos a priori de genre. Pour qu’un robot d’accueil soit facilement accepté par les utilisateurs, par exemple, ses concepteurs vont lui donner des formes arrondies qui rassurent et une voix douce, deux attributs que nous lions à la féminité.

Reproduction inconsciente

Or cela n’est pas sans poser problème, car les robots risquent ainsi de renforcer nos stéréotypes de genre, impactant plus encore nos rapports humains. "Le risque que le robot amplifie nos a priori sexistes existe, reconnait Rodolphe Gelin. C’est d’ailleurs un point reproché aux robots sexuels : ces machines qui disent oui à tous nos désirs renvoient clairement à des comportements humains féminins ou masculins, donc nous risquons d’attendre des humains qui occuperont ensuite la même place qu’ils aient le même comportement."  Ce danger de prendre la relation à la machine comme modèle possible de relation avec l’homme, a été expliqué à l’Usine Nouvelle par le psychiatre Serge Tisseron.

"Le danger à mes yeux est non seulement la reproduction des stéréotypes de genre dans les robots, mais surtout son caractère inconscient, qui est pernicieux et dangereux", estime de son côté Ludivine Allienne-Diss. En pensant dès la conception du robot aux stéréotypes de genre auxquels il renvoie, les roboticiens pourraient chercher à freiner cette reproduction. Voire à la contrer ? "Le robot peut être un bon outil pour repenser nos rapports humains, présume Ludivine Allienne-Diss. Mettre une voix masculine sur Pepper permettrait de jouer avec les stéréotypes de genre."

Une idée qui n’est pas vraiment du goût de son concepteur. "Nous, les roboticiens, craignons avant tout la vallée de l’étrange: plus un robot ressemble à un humain, plus l’utilisateur est exigeant sur cette ressemblance, sinon il est mal à l’aise ou effrayé, rétorque Rodolphe Gelin. Si nous mettons une voix masculine à un robot perçu comme féminin, je crains que les gens aient très peur. Nous devons faire avec la société telle qu’elle est."

Sans oublier que lutter contre nos stéréotypes n’est pas si simple puisqu’ils sont souvent liés à une culture. Au Japon, où une jupe peut-être un kimono, Pepper est ainsi considéré... comme un garçon ! Pour voir des robots complètement neutres, il faudra sûrement attendre que nos sociétés acceptent ce concept de neutralité.

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