Abonnez-vous Identifiez-vous

Identifiez-vous

Vos codes d'accès sont erronés, Veuillez les saisir à nouveau. Mot de passe oublié ?

L'Usine Campus

Polytechnique : pourquoi la fabrique des élites est en panne et doit se réformer

Cécile Maillard , , , ,

Publié le , mis à jour le 07/06/2015 À 19H10

Enquête Empêtrée dans ses traditions, la plus prestigieuse des écoles françaises doit évoluer pour imposer l'excellence de sa formation hors de l'Hexagone. Le ministre de la Défense,  Jean-Yves Le Drian, était sur le campus  de l'instiution à Palaiseau, le 6 juin, pour lancer la réforme de l'X. Depuis plusieurs mois, des rapports -le dernier en date  celui de Bernard Attali - ont été publiés pour critiquer le modèle actuel de l'école, trop peu adapté à la nouvelle donne de l'éducation mondialisée. Tous veulent réveiller la belle endormie qu'est Polytechnique pour en faire un acteur de première plan sur la scène internationale. En 2012, L'Usine Nouvelle avait déjà identifié les faiblesses de l'école et enquêté auprès des parties prenantes pour comprendre comment la fabrique des élites à la française pouvait se réinventer. Nous vous proposons ici de rédécouvrir notre dossier.

Polytechnique : pourquoi la fabrique des élites est en panne et doit se réformer © Marie-Lan Nguyen, Wikimedia Commons

Chaque année, c'est la douche froide. Cette grande école dont la France s'enorgueillit, cette institution de la République qu'est l'École polytechnique, sort humiliée du classement de Shanghai. Et le cru 2012 n'échappe pas à la règle : le prestigieux établissement est classé entre la 301e et la 400e place du ranking international des universités de recherche. Les critères du classement sont contestés, et « il n'est pas question de réformer l'école uniquement pour lui », affirme le nouveau directeur de l'école, Yves Demay. Mais difficile, reconnaît-il, de l'ignorer. Pourquoi cette star française reste-t-elle toute petite à l'international ? Un jeune diplômé, en formation dans le corps des Mines, raconte combien ceux qui souhaitent passer leur quatrième année d'études à l'étranger peinent à expliquer ce qu'est Polytechnique : « Ce n'est pas une université, mais elle fait de la recherche. C'est une école dirigée par des militaires. Elle ne forme pas d'ingénieurs spécialistes, mais des hauts fonctionnaires et des chercheurs... Personne n'y comprend rien. Heureusement, l'école a des partenariats avec des universités qui la connaissent. » L'X a du mal à vendre ses diplômes hors de France. « Les entreprises étrangères aiment expliquer qui sont leurs dirigeants, analyse l'historien des entreprises Patrick Fridenson. Or elles ont beaucoup de mal à replacer Polytechnique dans le morcellement de l'enseignement supérieur français. »

Rupture et tradition

Depuis 1830, Polytechnique a toujours été dirigée par un général des corps de l'armée. Cet été, c'est un général ingénieur de l'armement, habitué à négocier des contrats avec les industriels, qui a été nommé. Une ouverture timide. « L'école, fondée sur une formation scientifique de très haut niveau, s'est fossilisée au cours du XXe siècle, analyse Bruno Belhoste, historien des sciences et spécialiste de l'école. Depuis les années 1970, il y a eu une tentative de modernisation, avec le déménagement à Palaiseau et le rapprochement avec la recherche et les universitaires. Mais l'école est restée de petite taille, ce qui nuit à sa visibilité à l'étranger. »

Chaque année, 500 étudiants sortent diplômés de Polytechnique. Un faible nombre qui s'explique avant tout par une sélection poussée à l'extrême. À la rentrée 2012, l'école a ouvert ses portes à 17 étudiants issus de l'université, contre dix jusqu'ici. L'objectif est de passer à 30. À ce rythme, atteindre la taille critique risque de prendre du temps !

Les conservatismes, prix du prestige, ralentissent le mouvement. « Polytechnique s'est repliée sur elle-même, parce que l'école est tenue par l'ombre des anciens élèves, qui défendent la tradition », analyse Henri-Édouard Audier, le directeur à la retraite d'un laboratoire de Polytechnique. Ces gardiens du temple sont présents au conseil d'administration, dans la Fondation X et dans l'AX, l'association des anciens élèves.

Si le navire amiral du plateau de Saclay (Essonne) a du mal à changer de cap, c'est aussi parce que personne ne sait qui il doit former. Des ingénieurs ? Des chercheurs ? Des hauts fonctionnaires ? Quand les révolutionnaires créent Polytechnique en 1794, ils veulent doter la République naissante de scientifiques de haut niveau. Napoléon militarise l'école, qui devient un lieu de formation d'ingénieurs haut de gamme pour l'administration. Longtemps, les élèves les mieux classés à la sortie de l'X se dirigent vers les corps de l'État. Pendant les Trente Glorieuses, les « corpsards » glissent naturellement vers les entreprises publiques, fournissant aux industries françaises leurs contingents de dirigeants, lançant les grands projets nationaux, les programmes nucléaire et spatial, le Concorde... Ces « capitaines d'industrie » émigrent ensuite vers le privé.

La libéralisation de l'économie met fin à ce mouvement. La place des corps s'érode, celle des polytechniciens aussi. Ils ne sont plus que 20% à choisir de servir l'État, qui recrute moins. La moitié des anciens de l'école atterrit dans le privé. Trahison suprême pour les anciens, ils délaissent l'industrie pour la banque ou le conseil. Ou occupent des postes de managers... alors qu'ils n'ont jamais été formés au management. « Un immense gâchis, soupire Jean-Marc Alliot (X83), devenu directeur de laboratoire. Les gens les mieux formés, les plus aptes à alimenter la R et D et la production, disparaissent dans des tâches de management administratif. »

 

Utiles au management

Directeur des activités de services à l'énergie en Europe du Sud et en Afrique chez Alstom, Stéphane Le Corre (X91) a démarré dans la finance, avant de rejoindre l'industrie. « La plupart des X que je connais chez Alstom occupent des fonctions techniques, sont chef de projet, directeur des achats, patron de l'ingénierie. Ce n'est pas du gâchis. Les polytechniciens ont une capacité de compréhension des phénomènes qu'ils peuvent utiliser à de nombreux postes de managers. »

Mais les polytechniciens se voient détrônés à la tête des grandes entreprises françaises par les diplômés d'HEC ou de l'ENA. Karine Berger (X93), économiste, le regrette : « Les entreprises ont besoin d'être dirigées par des gens qui ont une vision à long terme des grands enjeux techniques et qui savent prendre des risques. C'est le cas des scientifiques. » On trouve quand même une dizaine d'X parmi les patrons du CAC 40, et Philippe Varin (X73), le président du directoire de PSA, a dû lire avec attention le rapport sur son entreprise, dont l'auteur est Emmanuel Sartorius (X69).

A-t-il pu lui passer un petit coup de fil en toute simplicité ? Pas sûr, car en matière d'animation du réseau, Polytechnique ne fait pas aussi bien que ses concurrentes. Elle peine à entretenir le capital précieux qu'est son annuaire, préférant mobiliser ses forces dans l'organisation de son prestigieux bal annuel. On a vu plus opérationnel.

 

Coopération et égalité

L'école est condamnée au mouvement : après avoir beaucoup freiné, par crainte de perdre son âme et sa suprématie, elle s'est engagée dans le projet d'université Paris-Saclay, qui « apportera à l'École polytechnique encore plus de visibilité à l'international », selon son directeur Yves Demay.

Pour mener cette mue, la tête de l'X a changé cet été. Ses trois dirigeants arrivent d'institutions, qui ont parfois eu à subir son arrogance. Yves Demay (X77) dirigeait l'Ensta, école d'application de l'X, Patrick Le Quéré (X74), le directeur adjoint à la recherche, a fait carrière au CNRS, associé aux laboratoires de Polytechnique, et Frank Pacard (X84), le directeur adjoint à l'enseignement, a été pendant plus de vingt ans professeur à l'université, avec qui l'X a toujours entretenu des relations conflictuelles. Pas question de prendre ces institutions de haut. « L'école ne doit pas se vivre comme une citadelle assiégée, indique Yves Demay, mais coopérer avec les autres établissements sur un pied d'égalité. »

Au coeur de la stratégie de Polytechnique : inscrire sa recherche au sein de l'université de Saclay. Pas de problème côté international, ses 21 laboratoires, tous mixtes avec le CNRS, accueillent des chercheurs venus du monde entier. Polytechnique, comme les autres établissements, a accepté que ce soit l'université Paris-Saclay qui délivre les doctorats, afin d'attirer des étrangers. Pour se rapprocher de l'industrie, le nouveau directeur de la recherche veut aussi « accroître la synergie entre la recherche, l'innovation, la valorisation ». Un poste de sous-directeur à l'innovation a même été créé.

 

Poussées réformistes

« La recherche est encore trop orientée vers les sciences de base, pas assez vers les sciences de l'ingénieur », estime Pierre Veltz (X64), qui dirige l'établissement public de Paris-Saclay. « Il reste beaucoup à faire pour mieux articuler la recherche avec la formation », selon lui. C'est également l'un des objectifs de Frank Pacard, qui veut « faciliter les stages en laboratoire et former par la recherche ». Mais il attend d'autres retombées de Saclay : « Les élèves sont demandeurs de pédagogies moins classiques, par projets, mais plus coûteuses en termes d'encadrement. Grâce aux partenariats, nous pourrons répondre à leurs attentes. »

Autant de poussées réformistes qui devraient ouvrir la grande école de Palaiseau sur le monde. À condition de maîtriser des forces contradictoires. Fin 2011, la Fondation de l'École polytechnique, qui représente les entreprises et lève des fonds pour l'école, demandait à l'X de se retirer de Saclay si elle n'obtenait pas « une autonomie de gouvernance lui permettant de rester fidèle à ses valeurs ».

CLASSEMENT DE SHANGHAI 2012

  • 1er Harvard (États-Unis)
  • 2e Stanford (États-Unis)
  • 3e MIT (États-Unis)
  • 37e Paris-Sud (France)
  • 42e Université Pierre et Marie Curie (France)
  • 301-400e École polytechnique (France)

 

TROIS RÉFORMES EN COURS

  • Remboursement de la pantoufle À partir de 2013, les diplômés de l'X qui ne travailleront pas dix ans pour l'État devront rembourser les 880 euros mensuels perçus pendant leurs études, soit environ 45 000 euros. Ce n'était plus le cas depuis 2000.
  • Un vrai président Dirigée jusqu'ici par un directeur général et un président de conseil d'administration bénévole et à temps partiel, Polytechnique aura un président au profil scientifique, à plein temps et rémunéré, qui la représentera à l'extérieur.
  • Plus d'enseignants à temps plein Ils ne sont que 85 enseignants-chercheurs rattachés. Des centaines interviennent ponctuellement. L'objectif est de passer à 110 à temps complet en 2017. Pour s'aligner sur les standards des classements internationaux.

 

« Les X de la génération Y sont très ouverts »

OLIVIER ZARROUATI (X77), président du directoire de Zodiac Aerospace (26 000 salariés, dont 6 000 en France)

« L'X m'a très bien préparé à la vie professionnelle. On y apprend à traiter les problèmes en profondeur. Sa formation seule serait un peu trop généraliste, et n'a de sens qu'avec sa formation complémentaire, Supaéro pour moi. J'ai aussi acquis un réflexe très utile sur les terrains de rugby : c'est dans les premières minutes qu'on se fait respecter, sinon ça dégénère. Zodiac est une boîte industrielle et recrute des polytechniciens dans des fonctions techniques. Avec eux, on est sûr de ne pas se tromper, qu'ils tiendront leur poste. Face à un problème, les X ont le réflexe de construire une intelligence du problème qui leur est propre, là où des diplômés étrangers sont plus pragmatiques et vont chercher à l'extérieur une personne compétente. C'est un peu orgueilleux et peut faire perdre du temps mais, sur le long terme, c'est très efficace. Ils n'ont pas appris le business international. Ni plus ni moins que les autres ingénieurs. J'estime que c'est à l'entreprise de le faire. On ne s'attend pas à avoir cette compétence dans le panier. Les X de la génération Y se montrent très ouverts sur leur environnement, imprégnés des tendances actuelles. Ils ont une approche beaucoup plus large de leur avenir que notre génération. »

 

Réagir à cet article

Testez L'Usine Nouvelle en mode abonné. Gratuit et sans engagement pendant 15 jours.

Les thèmes de L'Usine Campus


Créez votre compte L’Usine Connect

Fermer
L'Usine Connect

Votre entreprise dispose d’un contrat
L’Usine Connect qui vous permet d’accéder librement à tous les contenus de L’Usine Nouvelle depuis ce poste et depuis l’extérieur.

Pour activer votre abonnement vous devez créer un compte

Créer votre Compte
Suivez-nous Suivre Usine Nouvelle sur Facebook Suivre Usine Nouvelle sur Twitter RSS Usine Nouvelle