Pétrole à bas prix : faire le dos rond, s’adapter ou boire la tasse

Malgré la légère correction qui a fait remonter les prix du pétrole brut depuis début 2015, les prix bas semblent partis pour durer. Les Etats producteurs des marchés émergents, dont le budget est fortement dépendant du pétrole, sont désormais face à un choix : s’adapter ou laisser filer leurs dettes.

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Pétrole à bas prix : faire le dos rond, s’adapter ou boire la tasse

Les pays du Golfe, la Russie et le Kazakhstan, le Venezuela et le Nigeria ont tous souffert, à des degrés divers, de la baisse brutale des prix du pétrole intervenue au second semestre 2014. En raison du poids du pétrole dans leurs recettes, la perspective de voir durer ce niveau de prix rend indispensables des mesures budgétaires (dévaluation et/ou restrictions). Pour certains d’entre eux, elles tardent à venir.

Les analystes de Deutsche Bank Research ont établi un comparatif des points morts budgétaires – le seuil de prix du baril de pétrole en dessous duquel l’équilibre budgétaire de l’Etat ne peut plus être assuré – de dix pays émergents. Sept d’entre eux ne passent pas la barre du prix actuel du Brent (autour de 66 dollars) : Bahreïn (118,7 dollars le baril), l’Arabie saoudite (104,6 dollars), Oman (90,7 dollars), le Venezuela (89 dollars), le Nigeria (87,9 dollars), le Kazakhstan (81,6 dollars) et la Russie (78 dollars).

Les pays du Golfe sereins

Grâce à des économies plus diversifiées, les Emirats arabes unis (65,5 dollars), le Qatar (52,7 dollars) et le Koweït (47,9 dollars) peuvent maintenir leurs dépenses sans dévaluer, même si les surplus encaissés ont fondu. Toutefois, au prix moyen du baril de Brent estimé pour 2015 (58,7 dollars le baril) et en cas de croissance, même modérée, des dépenses, les EAU pourraient passer sous le point mort budgétaire courant 2015. Une situation qui sera transitoire si, comme attendu, le baril remonte au-dessus 70 dollars en 2016. Les EAU renoueraient alors avec un léger excédent budgétaire.

Pas de drame pour l’Arabie saoudite, dont les réserves accumulées durant les années fastes couvriront largement cette mauvaise passe, même si celle-ci devait durer plusieurs années. Mais avec un déficit qui devrait avoisiner les 18% du PIB, les experts de Deutsche Bank s’attendent tout de même à un ralentissement des dépenses (+ 10% l’an dernier) à compter de 2016. Le niveau d’endettement actuel, inférieur à 2%, leur permet également d’envisager sereinement un recours à l’emprunt.

La situation est plus préoccupante pour Bahreïn et Oman, dont les agences de notation ont récemment abaissé les perspectives. Le manque de réinvestissement dans des secteurs non-pétroliers et la taille réduite de leurs réserves font regretter aux observateurs que les deux pays n’aient pour l’instant pris aucune mesure d’ajustement budgétaire, hormis une hausse du prix du gaz industriel à Bahreïn.

La dégringolade du rouble a sauvé la Russie

La concomitance de la chute des prix du pétrole et des sanctions économiques imposées à la Russie en réponse à son rôle en Ukraine a eu un mérite : celle de précipiter la dévaluation du rouble. Celle-ci a sauvé les finances publiques. Pour éponger un déficit qui devrait passer de 0,5% à 3% du PIB, le pays devra recourir à l’emprunt national et puiser dans ses réserves de change bâties en dollars sur les excédents pétroliers des années précédentes (quelque 150 milliards de dollars selon Deutsche Bank).

Des nouvelles dévaluations se profilent

Malgré une dévaluation de 18% du naira et une réduction des dépenses (due pour un tiers à la baisse de coût des subventions sur le carburant), la Deutsche Bank ne croit pas que le Nigeria échappera à des mesures supplémentaires d’ajustement. En outre, l’évaporation d’une grande partie des revenus pétroliers avant qu’ils atteignent les caisses de l’Etat devient inquiétante. D’autant plus inquiétante qu’elle n’est pas vraiment prise en compte dans le budget national, qui table sur 65% de la valeur de la production, alors que l’Etat n’en touchait récemment que 50%. Sauf un succès notable du nouveau président Buhari dans sa lutte contre la corruption ou un rebond inattendu du prix du pétrole, il faudra sans doute envisager une dévaluation à peu près équivalente pour éviter de voir les dépenses de l’Etat se contracter comme peau de chagrin.

Quant au Kazakhstan, pour maintenir le plan de relance à base d’incitations fiscales lancé fin 2014, il n’échappera pas au creusement de son déficit s'il ne dévalue pas sa monnaie.

La situation est autrement plus grave au Venezuela. Entre la chute des entrées de devises et l’accès réduit aux marchés de capitaux qui le lie de plus en plus inexorablement à la Chine, le pays a dû vendre une partie de ses réserves en or et limiter les achats en devises à l’étranger pour préserver des réserves tombées à leur niveau le plus bas depuis 2003. Avec un déficit qui affleure les 20% du PIB et un point mort budgétaire évalué à 165 dollars le baril, une nouvelle dévaluation semble inéluctable. Mais une baisse du taux de change de 40% laisserait le pays déficitaire d’encore 13%, selon les analystes. Pour rétablir l’équilibre budgétaire, il faudrait faire tomber la valeur du bolivar à moins d’un centime de dollar, ce qui provoquerait une inflation galopante et un risque social majeur.

Myrtille Delamarche

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