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Narendra Modi en France et la difficile route du "Make in India"

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Analyse Le chef du gouvernement indien Narendra Modi lors de sa visite en France va promouvoir son concept lancé l'an dernier de "Make in India". Un vaste plan d'industrialisation du géant asiatique en plein redémarrage, accompagné de réformes. Indispensables mais pas toujours facile à faire adopter.

Narendra Modi en France et la difficile route du Make in India © DR

Vendre l’Inde comme un pays d’avenir pour les affaires, une sorte de "nouvelle Chine" en plein redémarrage. Telle est bien l’intention du Premier ministre indien pour sa première visite officielle en France, à partir de ce 9 avril. De fait, si Narendra Modi, 64 ans, va rendre hommage aux soldats indiens tués durant la Première guerre mondiale au Mémorial de Neuve Chapelle (Pas-de-Calais), la tonalité de sa visite sera pour l’essentiel économique. Au programme, le contrat Rafale bien sûr mais surtout l’énergie nucléaire, les enjeux urbains et environnementaux ou encore la coopération technologique avec un passage au siège d’Airbus et au CNES à Toulouse.

La visite officielle du Premier ministre indien s’inscrit dans une grande tournée, dite de l’"ouest" qui conduira Narendra Modi ensuite en Allemagne puis au Canada. Après la France, il va notamment inaugurer avec Angela Merkel la Foire de Hanovre dont l’Inde est cette année "pays invité". Tout un symbole.

Après son accession au pouvoir fin mai 2014, Narendra Modi, longtemps "chief minister" du prospère état du Gujarat, reputé l’un des plus "pro business" de l’Inde, s’est, en effet attelé à redorer le blason du pays tout entier comme plate-forme de production. Le champion du parti nationaliste BJP a, avec son ministre de l’économie Arun Juntley, lancé en un temps record l'initiative "Make in India", dévoilée en septembre 2014.

l’industrie au centre du développement

Symbolisé par un lion, en référence à l’ancien empire d’Ashoka, ce programme vise à remettre l’industrie au centre du développement économique. Car, selon les experts, les seules activités des services (outsourcing informatique, etc. ) ou de l’agriculture ne pourront suffire dans les décennies à venir à générer assez d’emplois pour ce géant de 1,25 milliard d’habitants.

Le plan "Make in India" intègre une vingtaine de secteurs sur lesquels l'Inde veut jouer des coudes, par des mesures incitatives, une réglementation ad-hoc ou des transferts de technologie : automobile, aéronautique, énergies renouvelables, chimie, textile, ferroviaire ou encore les TIC. De Bangalore à Mumbai en passant par Chenai ou Pune, l'initiative a été applaudie par les champions du business tels Reliance, Tata, Bajaj, Mahindra, Larsen & Toubro qui n'attendent que cela. Et aussi par les entreprises étrangères d’Honda à GE en passant par Unilever et Schneider Electric, souvent épuisées par la réalité indienne comme en témoigne le niveau faible des IDE, à peine plus de 1,5% du PIB en 2013, largement deux fois moins que la Chine.

Car le géant indien, et avec lui les industriels, doit affronter d’innombrables défis. Les infrastructures logistiques, sous développées (moins de 1500 km d’autoroutes), obèrent la croissance. Le pays est confronté, que ce soit au niveau fédéral, des états ou des grandes villes, à d’innombrables affaires de prévarication (permis miniers, licences téléphoniques, chantiers publics…), sans compter la corruption du quotidien. Ce qui a, par contrecoup, conduit à l’ascension du Parti de l’homme ordinaire (Aam Aadmi Party) qui vient d’emporter les élections à New-Delhi.

Pollution alarmante

Les investisseurs restent aussi confrontés aux tracasseries administratives, par exemple sur le foncier, voire même comme dans le cas célèbre des compagnies téléphoniques, à des lois fiscales rétroactives. Inefficientes, les entreprises publiques comme Indian Railways doivent être réformées de fond en comble, ce qui explique en partie la lenteur des discussions entre Dassault et le groupe public de défense HAL autour du contrat Rafale. La pollution de l’air dans les grandes villes a pris, quant à elle, ces dernières années des proportions alarmantes. Sans parler des problèmes sociaux : inégalités, place de la femme et intolérance religieuse croissante envers les non hindouistes. Autant d’enjeux à la taille du pays où la formidable agilité des entreprises, le sens des affaires des élites, l’ingéniosité de "l’innovation frugale" permettent de compenser les handicaps, pas de batir une puissance industrielle.

Après son arrivé en fanfare à la tête de la plus grande démocratie du monde voilà un an, l’ardeur réformatrice de Narendra Modi a pourtant été jugée décevante par les observateurs nationaux ou internationaux. Mais, avec le plan “Make in India”, les initiatives récentes du gouvernement ainsi que le budget 2015-2016 en cours de discussion au Parlement qui prévoit notamment une baisse de 5 point à 25% du taux d'IS, un agenda plus ambitieux semble désormais en route. Non sans difficultés.

Ainsi le "Land Bill", le projet de loi qui doit notamment permettre aux entreprises une plus grande sécurité juridique en matière de foncier (fréquent sujet de litiges) fait l’objet d’une féroce bataille au parlement et dans l’opinion. Ses adversaires accusant le pouvoir de brader les droits des pauvres ou des paysans!

Ces derniers mois le gouvernement a connu des succès néanmoins. Il a partiellement surmonté la crise du charbon en clarifiant l’attribution des licences d’exploitation. Dans ce pays qui regorge de houille, les affaires de corruption liés à l'attribution des blocs miniers faisaient que les compagnies électriques devaient parfois acheter du charbon à l’étranger.

Croissance supérieure à la Chine

Parmi les autres dossiers en progrès, figure l’accès plus important  aux capitaux étrangers dans des secteurs comme l’assurance ou la défense (49%) mais pas encore la grande distribution. Il est question aussi d’élargir la gestion déléguée dans les services publics notamment l’eau, autre domaine ultra-sensible ou Veolia et Suez font leurs premières armes. Dans une économie en sous-capacité electrique, Narendra Modi a, par ailleurs, aussi lancé un plan sur les énergies renouvelables qui prévoit notamment 100GW de solaire tout en s'engageant fermement pour le nucléaire avec la Russie, la France (6 EPR en projet à Jaitapur) et les Etats-Unis.

Le chef du gouvernement a aussi promis un réseau de 100 "villes intelligentes", en coopération notamment avec le Japon, allié traditionnel de New-Delhi. Le Japon est aussi très impliqué dans le projet d’immense corridor logistique et industriel entre les régions de Delhi et Mumbai, un vieux projet à 90 milliards de dollars que l'actuel gouvernement a repris à son compte.

Bref, parfois dans le désordre, les projets et les réformes s’ajoutent les uns aux autres, dans cette économie de 1 800 milliards de dollars, quatre fois et demi plus petite que la Chine, mais qui capte à nouveau l’attention des investisseurs. Ce qui est bien l’intention de New-Delhi qui veut vendre, et non plus acheter, à la planète entière.

Hasard des cycles économiques? Narendra Modi après avoir infligé une défaite historique au parti du Congrès de la dynastie Nehru/Gandhi, a pris la tête de l’exécutif... alors que l’économie repartait de l’avant et l'inflation marquait le pas. Ce qui a fort à propos desserré la contrainte macro-économique pour le gouvernement BJP, même si aujourd'hui encore le taux directeur de la Reserve Bank of India reste très élevé à 7,5% (il a été abaissé de 0.25 point mi mars).

Après plusieurs années de décelération, la croissance qui avait touché un point bas sur l’exercice 2012/2013 autour de 4,5%, affiche désormais plus de 6% en rythme annuel. Le FMI dont la directrice Christine Lagarde qualifie désormais l'Inde de "moteur clé" de l'économie mondiale prévoit même un taux de croissance de 6,5 % en 2015/2016, un rythme supérieur à celui de la Chine. Tout un symbole !

Pierre-Olivier Rouaud

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