Les logiciels open source gagnent en crédibilité dans les entreprises

L'open source se consolide dans les entreprises. Installés dans les couches systèmes, les logiciels cherchent à convaincre les utilisateurs.

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Les logiciels open source gagnent en crédibilité dans les entreprises

Au fur et à mesure des scandales de fuite des données personnelles, l’attrait pour les logiciels open source grandit. De par leur code ouvert et leur gestion communautaire, ils promettent de prémunir contre les mauvaises pratiques et l’hégémonie des Gafam. Si le moteur de recherche Qwant et la suite bureautique LibreOffice sont de plus en plus adoptés dans la sphère privée, la conquête est plus lente dans les entreprises.

Le libre ne représente que 10,3 % du marché du logiciel en France. Pourtant, la problématique n’est pas si différente. La dépendance aux logiciels des grands éditeurs américains tels Microsoft (Office365, Outlook…) et Google (G suite), mais aussi à ceux des éditeurs de logiciels propriétaires spécialisés (SAP, Oracle) peut poser problème.

"À la SNCF, nous considérons que l’open source peut permettre d’assurer la maîtrise, l’indépendance et la pérennité de nos systèmes informatiques", expose Simon Clavier, chargé de la stratégie open source du groupe ferroviaire. Selon l’ingénieur, utiliser des logiciels ouverts permet d’éviter les "menottes numériques" des grands éditeurs, dont les produits peuvent devenir coûteux. Fin 2018, le Club informatique des grandes entreprises françaises notait que l’open source offre aux industriels des "marges de manœuvre dans leurs négociations avec les éditeurs".

Mais le libre n’est pas qu’un moyen de pression et d’économies, contrairement aux idées reçues. Il est surtout un vecteur d’innovation rapide, en raison de sa gestion communautaire. Le code ouvert attire entreprises et développeurs. Les Gafam l’ont accepté, au point de figurer parmi les plus importants contributeurs de nombreux projets open source dans les domaines de l’intelligence artificielle et des systèmes d’exploitation. Alors que chacun peut lire, auditer et modifier le code, les sociétés apprécient la personnalisation et la sécurité apportées. La transparence du code, scruté par une multitude d’experts, empêche de cacher d’éventuelles portes dérobées dans les confins d’un logiciel. Un bon point face aux risques d’espionnage industriel, davantage craints depuis les révélations d’Edward Snowden.

Avec la garantie d’indépendance et de maîtrise. "Le logiciel libre assure la disponibilité du code source, explique Pierre Ficheux, le directeur technique chez Smile, un fournisseur de services numériques open source. Même dans vingt ans, il suffira à l’industriel qui le souhaite de trouver les gens compétents pour effectuer des modifications." Un avantage dans des secteurs qui, comme l’aviation, doivent maintenir leurs logiciels sur des décennies. Des industriels concurrents se rassemblent. Dans Genivi (2009) comme dans Linux Automotive Grade (2012), de grands constructeurs automobiles développent ensemble des systèmes d’exploitation ouverts et fiables pour leurs véhicules.

Les métiers difficiles à convaincre

Face à la demande croissante pour le libre, l’américain Red Hat s’est positionné comme leader de l’édition de systèmes d’exploitation ouverts pour les professionnels. À partir de briques existantes, le groupe élabore et assure la continuité de logiciels fiables destinés à faire tourner les serveurs des entreprises et leur permettre d’exécuter des applications dans le cloud. Preuve de l’intérêt, il a été racheté par IBM pour 30 milliards d’euros en 2019.

Mais en dehors des couches logicielles dites « basses », le libre convainc encore difficilement au niveau des métiers. "L’utilisateur final est moins concerné par la souveraineté que par le confort : quand il clique, il veut que tout fonctionne", explique Pierre Baudracco, le président de BlueMind. Pour favoriser sa suite logicielle de messagerie d’entreprise, la société toulousaine – qui compte le ministère de l’Intérieur parmi ses clients – peut s’interfacer avec Microsoft Outlook sans chambouler les habitudes des utilisateurs. De son côté, l’association militante pour le logiciel libre Framasoft réserve ses outils de travail collaboratif (type Google docs) aux particuliers. N’ayant pas les capacités pour satisfaire aux exigences des entreprises, elle les invite à s’approprier les briques logicielles et à les intégrer dans leurs systèmes informatiques, avec l’aide si besoin d’intégrateurs spécialisés.

Derniers bastions des géants du numérique : les systèmes d’exploitation, la bureautique et l’ERP restent irriguées par des géants comme Microsoft et SAP. Une situation qui change progressivement : le progiciel de gestion intégré (ERP) Odoo, par exemple, revendique 5,7 millions d’utilisateurs dans le monde. "L’open source est un modèle de développement très rapide, qui permet d’avoir des dizaines de milliers de développeurs qui travaillent avec vous à faire grandir un produit performant", argue Fabien Pinckaers, son PDG, pour en expliquer le succès. S’il reste « plus généraliste » que des solutions propriétaires comme celles de SAP, son prix et sa bibliothèque d’applications lui permettent de se construire une place de choix sur le marché.

Malgré cette offensive, l’open source reste loin de détrôner les grands éditeurs, qui bénéficient de la confiance de leurs clients et sont capables de supporter des projets conséquents. Certains industriels s’organisent donc. "Open source ne veut pas dire accessible : si personne n’est capable de mettre les mains dans le logiciel, impossible de le modifier, rappelle Simon Clavier. Il faut animer des communautés." Afin de pouvoir travailler ensemble, plusieurs grandes entreprises parmi lesquels Orange, Enedis et la SNCF ont fondé en 2017 l’association Tosit (The open source I trust) pour auditer des codes ouverts et maintenir des briques à jour. L’adage l’union fait la force n’a jamais paru si à propos.

Boîte à outils de l’open source en entreprise

  • Framasoft
    Du traitement de texte à l’agenda en passant par la messagerie, l’écosystème mis en ligne par l’association Framasoft vise à illustrer qu’il est possible de « dégoogliser internet ». Sans proposer de services professionnels, l’association encourage les entreprises à s’approprier selon leurs besoins les briques qu’elle édite ou met en valeur sur son site. Par exemple avec l’aide d’une société d’édition ou d’intégration spécialiste de l’open source.
  • Odoo
    Créé en 2005 sous le nom de TinyERP, le progiciel de gestion intégré monte en puissance, jouant sur son faible coût et sa vaste bibliothèque d’applications. Divisé en deux parties, l’une « communautaire » et l’autre sous licence, il est possible de l’utiliser gratuitement ou en payant un forfait mensuel. En 2019, il revendique 63 millions d’euros de chiffre d’affaires.
  • Bluemind
    Suite logicielle de messagerie d’entreprise, Bluemind a fait de la « souveraineté » face aux Gafam son principal argument de vente. Fonctionnant avec souscription, le logiciel peut depuis 2019 se connecter à Outlook pour conserver les habitudes des utilisateurs. L’an passé, il a réalisé 1,5 million d’euros de chiffre d’affaires avec 25 salariés.
  • Nextcloud
    Logiciel libre d’hébergement de fichiers, Nextcloud permet de partager et de synchroniser des fichiers entre des personnes ou au sein d’une entreprise. Remplaçant de Dropbox ou Google cloud, il est développé en communauté et a vu le jour suite à un « fork », une bifurcation depuis le code source d’un logiciel existant.

 

Un marché français en pleine expansion

  • 5,2 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2019
  • 8,6 % de croissance prévue en 2020
  • 10,3 % de part de marché
  • 52 400 emplois ETP
    Sources Teknowlogy, CNLL, Syntec Numérique et Systematic (2019)

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