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L'Usine Energie

Les gilets jaunes, "du poujadisme événementiel et sans leader", selon le sociologue Jean Viard

Sylvain Arnulf , ,

Publié le

Entretien Directeur de recherche associé à Science Po  et au CNRS, sociologue spécialiste des néo-ruraux, Jean Viard livre son analyse sur le mouvement dit des "gilets jaunes", qui appelle à des rassemblements le 17 novembre dans toute la France.

Les gilets jaunes, du poujadisme événementiel et sans leader, selon le sociologue Jean Viard
Jean Viard, sociologue, a consacré de nombreux ouvrages aux campagnes.
© Marianne Casamance - Wikimedia CC BY-SA 4.0

L’Usine Nouvelle – Pourquoi une partie de l’opinion s’enflamme maintenant sur la question des taxes sur le carburant ?

Jean Viard –  Cela vient après la mesure des 80 km/h, qui n’est pas non plus égalitaire. On n’a pas décidé de baisser de 10 km/h la vitesse en ville comme on l’a fait à la campagne. Le prix du gasoil, ça touche plutôt les gens qui vont au travail en voiture que ceux qui prennent le métro ou le RER. Certains sont concernés, d’autres non : c’est le contraire d’une politique basée sur l’égalité et la justice.  Ces deux mesures se sont empilées et ont nourri chez les périurbains le sentiment d’être rejetés.

Avec la révolution numérique, les métropoles ont capté toute la lumière. Moi qui suis sociologue, qui ai mené une campagne électorale (sous l'étiquette En Marche, ndlr) dans un territoire – que j’ai d’ailleurs perdue – on me dit ça sans arrêt : "la métropole capte toute l’énergie". Marseille prend tout, Avignon prend tout ! Prend quoi, exactement ? Et est-ce fondé ? La population et le nombre d’emplois créés peut bien augmenter dans certains zones rurales, ce sentiment perdure.

Donc le mouvement des "gilets jaunes" est autant une question de ressenti qu’une inquiétude liée au pouvoir d’achat ?

Oui, mais le sentiment de baisse du pouvoir d’achat est réel. On est dans une société de l’abonnement, tout le monde a une gestion de sa trésorerie très très lissée. Les à-coups des hausses du prix de l’essence sont d’autant plus perceptibles par les gens. L’essence, c’est un achat régulier et important. Forcément, on y est extrêmement sensible.

Mais le prix du carburant n’a pas vocation à baisser dans les prochaines années…

Non, et tout le monde en convient. Le principe de la fiscalité écologique est bon, il faut aller vers une réduction de la place de la voiture. Le problème, c’est le yo-yo des prix et les alternatives - donc les compensations. La mesure n’est pas claire : s’agit-il de lutter contre le diesel ou de lutter contre la consommation de carburant ? On ne peut pas dire que la gestion publique de la pollution par les voitures diesel a été exemplaire depuis vingt ans. On aurait pu cibler la consommation de diesel en priorité, ce qui laisserait un choix aux gens. Ou bien lisser les prix par rapport au marché : baisser les taxes quand le prix du pétrole est plus cher, les remonter lorsqu’il baisse. Eviter l’effet yo-yo.

La mesure n’est surtout pas réfléchie par rapport au sentiment des sociétés modernes basées sur des oppositions métropoles / non métropoles. Ce que Christophe Guilly raconte avec sa théorie de la France périphérique, une vision qui me parait assez fausse car le "non-métropole" est très divers. C’est une opposition repose sur un ressenti politique plus que sur une réalité économique. On est face à une rupture fondamentale : on n’est plus dans des conflits de classes (capital / travail pour simplifier), on est dans des oppositions métropoles / non métropoles.

Le rapport à la voiture et aux mobilités cristallise cette opposition ?

La voiture est très ancrée dans le quotidien. Il existe une sociabilité des stations-services, par exemple. Quand on fait de la politique, on doit s’adapter à ça, observer cette réalité, pas à travers des statistiques, mais via le ressenti des gens.

Il y a un autre facteur. Plus on s’éloigne des métropoles, moins le foncier est cher. Donc l’essentiel des ouvriers français a quitté la ville pour s’acheter des petites maisons : ils habitent dans les territoires relativement éloignés des villes où le foncier est moins cher ; du coup, leurs charges liées aux transports sont élevées. Ceux qui ont un peu plus de moyens sont dans des villages plus beaux et des petites villes charmantes, ou vivent plus près de la ville, où les coûts de transport sont plus bas.

Que vous inspire la composition de ce mouvement des "gilets jaunes" et la façon dont il s’est formé ?

On a déjà connu ça au moment du référendum sur l’Europe : la campagne lancée sur internet pour voter non au traité avait bien marché. Internet permet ce type de mouvements de refus. Sur le web, on peut bloquer des projets, s’opposer mais pas co-construire comme peuvent le faire des partis, des associations, des syndicats, parfois même des églises. On allume des feux, mais après ? Les gens veulent quoi : qu’on compte les bouchons, qu’on baisse les prix, et ensuite ? Dans la vraie vie, il y a le "et après". Le changement climatique est là, et les voitures sont la première cause de pollution.

Internet ne favorise pas le palabre, au sens noble du terme, il favorise le like, une réaction immédiate, une réflexion extrêmement courte. Ce mouvement, c’est du poujadisme événementiel et sans leader, ce qui est la pire des choses, parce qu’on ne peut pas dialoguer sans leader. Le propre d’une société c’est la co-construction des décisions.

Mais les participants ont le sentiment d’appartenir à un récit commun. La politique c’est un récit, comment on va faire évoluer le monde, où l’on va. C’est un imaginaire. Or on est dans un monde où l’on n’arrive plus à imaginer un récit du futur, à donner du sens. On est davantage dans une période de gestion. Les seuls qui donnent du sens et donnent l’impression qu’il y a une direction aujourd’hui, ce sont les Salvini, les Trump, les Bolsonaro. Le défi des vingt prochaines années, c'est : quelles politiques publiques mener pour lutter contre le sentiment de déclassement, autrement que par des projets et des politiques autoritaires. Et c’est vrai dans tous les grands pays développés, pas seulement en France.

Le rapprochement avec les mouvements populistes en France est-il pertinent ?

L’électorat du Front national est un électorat de salariés de petites entreprises, ce sont des gens qui sont naturellement poujadistes : quand on est dans une petite boite, on est très proche de son patron, on entend tous les discours y"’a trop d’impôts, les charges augmentent". Plus on construit une société de petites entreprises, plus on rend possible ce type de discours poujadistes. Au lieu de conflits sociaux entre patrons et salariés, on a des salariés et des patrons retournent ensemble contre l’Etat, qui devient leur nouvel ennemi. Cet électorat-là se retrouve croisé avec les gilets jaunes, mais je ne pense pas que le mouvement soit manipulé par l’extrême droite, disons que c’est sa population naturelle. Les deux phénomènes se croisent.

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