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Les fablabs, entre bidouille et ingénierie

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Enquête Quelque 345 fablabs et makerspaces parsèment la France. Entreprises, État et collectivités locales s’y intéressent de plus en plus. L’heure est à la structuration d’une filière.

Les fablabs, entre bidouille et ingénierie
Industriels et particuliers se croisent dans des fablabs toujours plus nombreux pour prototyper, réparer et créer des objets.

A l’entrée de l’atelier, des verres et quelques bols remplis de barres chocolatées sont alignés sur une table. Un peu plus loin, de petits robots fabriqués main se déplacent en suivant une ligne tracée au feutre noir sur une feuille blanche. Au fond de la pièce, des objets imprimés en 3D entreposés sur des étagères, quelques ordinateurs et beaucoup de machines. Il est 17 h 30, un mercredi de septembre. L’inauguration des nouveaux locaux du fablab de Château-Thierry (Aisne) s’apprête à commencer. Avant d’investir une ancienne usine Lu, le fablab était installé dans un bâtiment plus modeste. « Nous sommes passés de 50 à 320 mètres carrés, décrit Dimitri Ferrière, l’animateur du lieu. Notre ancien local était devenu trop étroit pour répondre à la demande. » La centaine d’utilisateurs réguliers peut désormais profiter de salles spacieuses équipées de petites machines d’usinage, d’une découpe laser, d’un atelier électronique et des inévitables imprimantes 3D. Un lieu semblable ouvrait ses portes quelques jours plus tôt à Saint-Lô (Manche), un autre à Lanvallay (Côtes-d’Armor) un mois auparavant. La France est parsemée de près de 350 fablabs et makerspaces, ces ateliers dotés de machines à commande numérique où l’on invente, prototype, répare, se forme à l’artisanat et à l’informatique.

Les pages qui suivent en présentent 315. Ils sont au cœur de grandes métropoles, mais aussi dans les villages, sont tenus par des associations comme par des entreprises. Ils se développent au sein d’universités ou sont créés par des passionnés de la bidouille. Ils sont spécialisés ou touche-à-tout. « Les fablabs se construisent sur une base communautaire. Ce n’est pas une franchise que l’on peut dupliquer. La fréquentation d’un atelier varie d’une ville à l’autre. Pour schématiser, on peut dire que dans une grande ville, ils accueillent beaucoup d’étudiants et d’ingénieurs, alors qu’en milieu rural, où le tissu industriel et universitaire est moins important, ce sont plutôt des MacGyver de garage, des scolaires et de jeunes entrepreneurs », résume Simon Laurent, le président du Réseau français des fablabs (RFF) et fondateur des Beaux Boulons, à Auxerre (Yonne). « Il y a une grande variété d’échelle entre les lieux. Leur budget annuel peut aller de 500?à 500 000?euros », souligne Camille Bosqué, docteur en design et membre du comité scientifique du RFF.

Des lieux créateurs de lien social

L’essor des fablabs, qui a démarré discrètement en France en 2009, s’amplifie. « En 2014, on en comptait une trentaine, expose Simon Laurent. Leur nombre a beaucoup augmenté depuis 2017. Il devrait croître encore, puis se stabiliser dans un an ou deux. » Une dynamique portée par un croisement de tendances : le développement du travail indépendant, la volonté de consommer différemment, le désir de « faire soi-même » et la valorisation d’une production locale et plus écologique. Le concept de fablab, inventé en 2001 dans les laboratoires du Massachusetts institute of technology (MIT), a trouvé un écho particulier en France. L’Hexagone serait le pays où l’on trouve le plus de fablabs après les États-Unis, selon la Fab foundation, le réseau mondial des fablabs. « Le mouvement a bien pris car il y a un mix entre culture d’artisan et culture d’ingénieur », explique Nicolas Bard, le fondateur d’Ici Montreuil (Seine-Saint-Denis). « Les Français se sont réapproprié le concept, juge Camille Bosqué. Les fablabs tricolores ont une importante dimension d’éducation populaire. » Dans les zones rurales, bien plus que des ateliers de fabrication, « ce sont des lieux qui recréent du lien social », estime-t-elle.

En 2018, l’écosystème français a été mis à l’honneur. L’Hexagone a accueilli deux événements majeurs pour la communauté des makers : le Fab City Summit, à Paris, une série de conférences sur les villes autosuffisantes, et le sommet mondial annuel des fablabs Fab14, à Toulouse (Haute-Garonne) et dans six autres villes. Ces événements ont incité les fablabs français à mieux se coordonner. Une fédération bienvenue car, malgré le dynamisme actuel, les fablabs restent fragiles. Beaucoup survivent grâce au bénévolat et aux subventions publiques. Certains ont dû mettre la clé sous la porte faute de moyens. « Environ 60 % de nos revenus viennent de subventions obtenues en répondant à des appels à projets. C’est une part particulièrement importante cette année, car nous avions besoin de fonds pour passer de 300 à 900 mètres carrés. Normalement, nous essayons de garder un équilibre entre subventions et autres sources de revenus », précisent les fondateurs de La Machinerie, à Amiens (Somme). L’attribution de ces subventions suscite parfois des tensions qui fragilisent le réseau. En 2013, Fleur Pellerin et Arnaud Montebourg, alors ministres, lancent l’appel à projets Fablab, avec 2,2?millions d’euros à la clé. Seuls 14 lieux profitant de cette aide publique, les résultats de l’appel créent une concurrence entre les fablabs. Camille Bosqué parle même d’une « forme de traumatisme » pour l’écosystème.

Un modèle économique à trouver

Pour éviter de trop dépendre des fonds publics, les fablabs développent d’autres services. La Machinerie propose en parallèle de son atelier de fabrication, qui reste « ouvert au grand public et non lucratif », des activités marchandes : location d’espace de coworking, incubateur et prestations de services pour les entreprises. « N’ouvrir qu’aux amateurs ne fonctionne pas. Ils ne viennent que quand c’est gratuit », assure Nicolas Bard. Lui a trouvé un modèle profitable. Son entreprise devrait afficher près de 2?millions d’euros de chiffre d’affaires en 2018. Elle est rentable depuis quatre ans et essaime. Six nouveaux lieux ouvriront en France d’ici à la fin 2019 sous la marque Make Ici. Ici Montreuil accueille une centaine de résidents, artisans, designers et artistes contre un abonnement mensuel, mais tire une grande partie de ses revenus de l’accompagnement de grandes entreprises comme Bouygues, Renault, Nature & Découvertes. Cette proximité avec l’industrie traditionnelle semble paradoxale. Nombre de ces lieux se sont construits contre les principes de l’économie capitaliste, la consommation de masse et la hiérarchie en entreprise. « Les fablabs ont souvent une vision militante et citoyenne. Mais il y a aussi un principe de réalité. Ils ne peuvent refuser de se confronter à un modèle économique », estime Simon Laurent. Pour éviter la confusion des genres, certains tiers-lieux, comme YouFactory, à Lyon, et Ici Montreuil, surtout tournés vers le monde professionnel, ne se font plus appeler fablabs, mais « manufactures collaboratives » ou makerspaces.

Autre paradoxe : le rapprochement du monde des fablabs, nourri aux idées libertaires, du monde politique. Les maker­spaces séduisent les pouvoirs publics. Les collectivités locales y voient un moyen de redynamiser les territoires. À Roubaix (Nord), le Plateau fertile, fondé par des entrepreneurs de la mode et des artistes, est soutenu par la Métropole européenne de Lille. Il a permis de recréer une activité textile sur le territoire et d’attirer les grandes enseignes Camaïeu et Auchan. À Paris, le soutien aux fablabs sert une politique plus large de relocalisation de la production. « Notre objectif est de développer l’immobilier productif. Lorsqu’un ancien bâtiment est rénové, nous l’attribuons en priorité à des fablabs, des artisans et de petites entreprises industrielles », explique Cécile Pélissier, la chef de cabinet de Jean-Louis Missika, l’adjoint chargé de l’urbanisme à la mairie de Paris.

Soutien des pouvoirs publics

L’État s’intéresse lui aussi de près au phénomène. En septembre, le gouvernement a annoncé un plan de 110?millions d’euros sur trois ans pour soutenir le développement des tiers-lieux, dont font partie les fablabs. Ce plan, inspiré du rapport de Patrick Levy-Waitz, le président de la Fondation Travailler autrement, prévoit notamment la mise en place de 300 fabriques des territoires, des tiers-lieux de grande taille dont l’ambition serait de structurer les réseaux locaux, ainsi que la constitution d’un conseil national des fablabs. « L’objectif est d’aider ces lieux à se structurer et à se professionnaliser, et ainsi constituer une nouvelle filière économique », explique Patrick Levy-Waitz.

Les fablabs portent un regard ambivalent sur l’action des pouvoirs publics. Le Réseau français des fablabs se réjouit de voir le gouvernement s’intéresser au mouvement, mais craint une uniformisation des fablabs. « En 2013, ce n’était pas le moment pour l’écosystème français de se structurer. Il fallait d’abord laisser les différentes initiatives se développer », estiment les fondateurs de La Machinerie, à Amiens (Somme). En 2018, la structuration du réseau leur semble davantage à l’ordre du jour. ??

Les makers inventent le futur de la société

À l’origine des fablabs, on trouve les makers. Ces individus aux parcours variés ont pour ambition de créer de nouvelles manières de fabriquer, de travailler. Parfois de changer la société. C’est ce que montre « Makers, enquête sur les laboratoires du changement social » (Seuil, 2018), un essai d’Isabelle Berrebi-Hoffmann, Marie-Christine Bureau et Michel Lallement. Les sociologues, qui ont mené des entretiens dans une trentaine de fablabs, hackerspaces et makerspaces, racontent la diversité de ces lieux et de leurs modes d’organisation. Selon eux, le monde maker participe activement à la recomposition du travail. Au sein des makerspaces, les frontières se brouillent entre art et technique, formation et travail, privé et public, production et consommation, salariés et indépendants. Les auteurs estiment que les changements promus par les makers influencent l’éducation, l’entreprise et les institutions politiques. ??

 

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