"Les entreprises n'investissent pas assez dans la recherche", estime Geneviève Fioraso

Accusée sur sa gauche de poursuivre la marchandisation de l’université qu'aurait entamée la loi Pécresse, qu’on lui reproche sur sa droite d’avoir détricotée, Geneviève Fioraso tient son cap : celui de la concentration des efforts de financement de la recherche publique sur les sujets susceptibles de créer de la richesse.  Une position que la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche a explicitée en exclusivité pour Industrie & Technologies, alors que le texte de sa loi de réorganisation de la recherche et de l’enseignement supérieur est en pleine navette parlementaire.

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Industrie & Technologies : Que retenez-vous des débats intenses auxquels votre projet de loi a déjà donné lieu ?

Geneviève Fioraso : Ce qui me frappe, c’est que mes contradicteurs, qu’ils s’insurgent contre le transfert en protestant que « le cerveau n’est pas à vendre » ou qu’ils regrettent au contraire que l’on revienne sur certaines dispositions de la loi LRU en créant ce qu’ils appellent des « usines à gaz », ne prennent pas position sur deux questions, cruciales à mes yeux : que faut-il faire pour les étudiants ? Comment faire en sorte que la recherche profite au pays et à l'emploi ?

Introduire le numérique à l’université, c’est rendre service aux étudiants en leur permettant de bénéficier d’un meilleur accompagnement personnel. Réorganiser les instituts Carnot, revaloriser les filières professionnelles et technologiques, sensibiliser les étudiants à l’esprit d’entreprise, mettre en place des plates-formes de transfert technologique, comme nous l’avons fait avec les CEA Tech à Toulouse, Nantes, Bordeaux et comme nous projetons de le faire en Lorraine, c’est créer une dynamique favorable à la transformation de la recherche en emplois.

I&T : Quelle place sera réservée aux travaux à caractère fondamental dans le nouveau paysage de la recherche ?

G. F. : Je refuse toujours d’opposer recherche fondamentale et recherche appliquée, car les innovations de rupture, qu'elles soient scientifiques, culturelles, sociétales ou environnementales, viennent de la recherche fondamentale, qui doit donc être préservée. Reste, et ce n’est un secret pour personne, qu’en France, l’effort de recherche technologique est trop faible par rapport à la recherche fondamentale, alors que c’est le vecteur de ce transfert.

Nous sommes en sixième position mondiale sur le volume de publications scientifiques, le CNRS étant de loin l’organisme qui publie le plus au monde. En revanche, nous nous classons au 25e rang mondial des pays les plus innovants. Il faut donc progresser pour que l'invention se transforme en innovation, donc en emplois.

Le crédit impôt recherche a été conçu pour combler ce décalage. Toutefois, un récent rapport de la Cour des comptes a conclu à la faiblesse de son effet de levier : il n’incite qu’insuffisamment les entreprises à investir dans la recherche…

La perte d’emplois industriels est directement liée au fait que le privé n’investit pas assez dans la recherche. Mais la Cour des comptes rappelle que sans crédit impôt recherche, la situation aurait été encore pire. La question, c’est de trouver la meilleure façon de vérifier que l’argent sert bien à financer l’innovation. Sur le CIR, le Président de la République a donné sa réponse : en période de crise, il n'est pas question de revenir sur ce dispositif : il est maintenu, et réorienté vers les PME et PMI notamment via le crédit impôt innovation.

Pour vous, d’où vient la persistance de la difficulté à valoriser les idées issues des laboratoires académiques ?

L’environnement joue un rôle, notamment parce que ce transfert est insuffisamment pris en compte dans l’évaluation des chercheurs. Mais la première raison est culturelle : transformer la recherche en emploi est plus naturel en Israël, aux Etats-Unis, en Asie que cela ne l’est en France. J’y vois aussi un héritage des Lumières : tout au long de l’enseignement, en France, on valorise davantage l’apprentissage par le conceptuel que par l’insertion professionnelle. D’un côté, on déplore la perte d’emploi dans l’industrie, mais de l’autre, on développe très peu l’alternance. Et longtemps, la culture de l’entreprenariat n’a pas été valorisée en France.

Ces éléments, parmi d’autres, expliquent que ce qu’on appelle « la vallée de la mort » ou le « fossé de la mort » soit particulièrement redoutable en France. Et aussi que l’exploitation de nos brevets se fasse ailleurs : aujourd’hui, l’Europe exporte plus de brevets qu’elle nous n’en achète. Un phénomène étroitement corrélé à sa désindustrialisation!

Pour combler le décalage, votre projet de loi mise notamment sur la sensibilisation à l’entrepreneuriat au cours de la formation…

Le texte précise que l’entreprenariat sera une discipline proposée dans les établissements. Je souhaite créer un label « jeunes entrepreneurs » dans le double but d’offrir un enseignement qualifiant qui garantira une sensibilisation à l’esprit d’entreprise et de proposer un statut aux étudiants qui souhaitent monter leur société, en leur proposant notamment de continuer à bénéficier de la couverture sociale qui les couvrait pendant leurs études au cours des premières phases de leur projet. La création de maisons de l’entrepreneuriat au sein des universités me semble également souhaitable, lorsque l’écosystème des pôles universitaires s’y prête, ainsi que le développement d’un mentorat assuré par des bénévoles ayant une expérience forte.

Je défends également l’ouverture volontariste aux étudiants et aux jeunes diplômés du concours création d'entreprises que nous organisons avec Oseo et dont je remettrai les prix mardi 2 juillet. Cette ouverture pourrait prendre la forme d’un prix spécial dans la catégorie émergence dès l’an prochain.

L’ensemble de ces mesures ne vise évidemment pas à transformer tous les étudiants en entrepreneurs dès l’université, mais à les sensibiliser à cette démarche.

Propos recueillis par Muriel de Vericourt

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