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"Les entreprises doivent prendre en compte le risque géopolitique", prévient l’économiste Sébastien Jean

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Entretien L’économiste Sébastien Jean estime que les entreprises vont devoir apprendre à intégrer les risques politiques dans leur stratégie internationale.

Les entreprises doivent prendre en compte le risque géopolitique, prévient l’économiste Sébastien Jean
Sébastien Jean - Economiste et directeur du CEPII
© Pascal Guittet

Les entreprises citées

L'Usine Nouvelle - Y a-t-il des raisons d’être inquiet pour la conjoncture mondiale ?

Sébastien Jean - En 2017 et jusqu’en 2018, on a observé une accélération de la croissance mondiale car la plupart des grandes économies se sont retrouvées en haut de cycle de façon assez synchrone. Le risque le plus immédiat est le retournement de la conjoncture aux États-Unis. L’économie américaine traverse depuis neuf ans sa deuxième plus longue phase d’expansion depuis le début du XXe siècle. Le chômage est à 4 %, la valorisation boursière a énormément augmenté depuis dix ans. La réforme fiscale américaine est un gros coup d’accélérateur à contretemps, à un moment où l’on s’interroge sur un risque de surchauffe.

L’Argentine et la Turquie ont traversé une grave crise cet été. Peut-il y avoir une contagion dans les pays émergents ?

Depuis des années, les politiques monétaires expansionnistes ont conduit à une liquidité abondante. Cela a alimenté l’augmentation de l’endettement en dollars dans les pays émergents, qui dépasse 3 500 milliards de dollars pour les emprunteurs non bancaires, deux fois plus qu’en 2008. Or, la normalisation de la politique monétaire américaine se traduit par une hausse des taux d’intérêt. L’an passé, la baisse du ­dollar avait permis d’atténuer ses effets sur le coût d’endettement. Mais le risque devient plus immédiat lorsqu’il y a à la fois hausse des taux d’intérêt et de change. Beaucoup d’investisseurs deviennent aussi plus exigeants sur les rendements des émergents. Dans ce contexte, la crise commerciale ajoute une incertitude car elle favorise l’attentisme.

Faut-il miser sur un apaisement des tensions protectionnistes dans les mois qui viennent ?

L’accord trouvé fin août avec le Mexique pour refonder l’Alena [accord de libre-échange entre les États-Unis, le Canada et le Mexique, ndlr] montre la volonté de pragmatisme de Donald Trump, qui se présente comme un "deal maker", à l’approche des élections de mi-mandat aux États-Unis. Les Mexicains ont fait des concessions dans le secteur automobile car environ un tiers de leur production ne sera pas éligible aux conditions posées par cet accord. C’est significatif, mais cela reste loin des demandes initiales spectaculaires du Président américain.

Et avec l’Europe ?

Les annonces qui ont suivi la rencontre entre Donald Trump et Jean-Claude Juncker en juillet me paraissent incohérentes. Les contours de l’accord de libre-échange évoqué sont au mieux flous, au pire fantaisistes. Ils ne sont même pas compatibles avec les règles de l’OMC puisqu’ils excluent deux secteurs majeurs, l’automobile et l’agriculture. Pense-t-on vraiment réussir avec l’administration Trump ce que l’on a échoué à faire avec celle d’Obama ? La principale signification de ces déclarations ne se trouve pas, à mon avis, dans la lecture des détails, mais dans la volonté politique de calmer le jeu et de sortir de cette impasse la tête haute.

Finalement, la stratégie de la pression maximale de Trump fonctionne-t-elle ?

C’est la moindre des choses que le président de la première puissance mondiale obtienne des concessions lorsqu’il met tout son poids sur un dossier. La question est de savoir quelle est la valeur de ce qu’il a obtenu et à quel prix. J’ai du mal à penser que ce mouvement soit bénéfique pour les États-Unis. Il y a une incohérence fondamentale à vouloir lutter contre les déficits commerciaux sans reconnaître que ceux-ci tiennent à des déséquilibres macroéconomiques. Ce que les États-Unis vont gagner d’un côté, ils le perdront de l’autre. Ils risquent de se retrouver isolés, alors que leurs partenaires signent des accords de libre-échange, comme l’Union européenne et le Japon cet été et l’accord en cours de finalisation entre les pays asiatiques autour de la Chine. Par ailleurs, ces mesures protectionnistes font augmenter les prix et risquent progressivement de handicaper la compétitivité de certains secteurs. Les États-Unis vont peut-être moins importer de voitures depuis le Mexique, mais aussi moins en exporter vers le reste du monde.

Donald Trump a-t-il raison de s’en prendre à l’OMC ?

Si l’on tue l’OMC, on risque de se retrouver dans un système où les règles des accords internationaux seront remplacées par les rapports de force politique. Ce serait néfaste pour tous, en particulier pour l’Europe, qui n’a pas la cohésion politique d’un État. Cela empêcherait aussi la communauté des États de s’organiser sur des défis comme le changement climatique. L’Europe a intérêt à préserver le système tout en le réformant pour éviter d’être la variable d’ajustement de la politique industrielle chinoise. Il ne faut pas que les véhicules électriques subissent la même concurrence lourdement subventionnée qu’hier les panneaux photovoltaïques.

Les mesures antidumping prises n’ont pas évité l’effondrement de la production européenne…

On les a prises trop tard, le mal était fait. La défense commerciale européenne doit devenir plus réactive. Mais le défi est de pouvoir convenir de règles qui permettent une concurrence mondiale équitable, car la façon dont la Chine privilégie des secteurs est protéiforme. Les industries prioritaires ont plus facilement accès à du crédit bancaire, à du foncier et à des achats intermédiaires moins chers car les entreprises en amont ont des consignes. C’était un problème quand l’économie chinoise était en devenir. Aujourd’hui, c’est un défi presque existentiel, car les secteurs ciblés par la politique industrielle chinoise sont les moteurs de la puissance de demain et la base de l’industrie militaire. C’est ce qui explique la réaction américaine et ce qui devrait être mieux pris en compte par les Européens.

Les tensions avec la Chine peuvent-elles s’envenimer ?

Nous sommes en train d’assister à un recentrage de l’agressivité commerciale américaine à l’encontre de la Chine. Il y a un test de réalité, alors que la stratégie de confrontation commerciale avec ses partenaires traditionnels suscite du mécontentement aux États-Unis. Cette focalisation sur la Chine correspond à des argumentaires plus cohérents et plus partagés.

Les entreprises doivent-elles revoir leur présence mondiale ?
Les entreprises ne vont pas rapatrier du jour au lendemain leur production dans un seul pays. Elles doivent prendre en compte plus sérieusement qu’elles ne le faisaient le risque géopolitique. C’est un rappel à un ordre de priorité : rien n’est possible économiquement s’il n’y a pas un contexte politique favorable. Les accords commerciaux sont une façon pour les entreprises d’obtenir des assurances.

EN QUELQUES DATES

1992
Le centralien intègre le Centre d’études prospectives et d’informations internationales, le Cepii.
Décembre 2012 
Il prend la direction du Cepii.
Juillet 2018 
Il devient membre du Conseil national de la productivité.
Septembre 2018 
Parution de "L’Économie mondiale 2019", aux éditions La Découverte.

 

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