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Le « vote du malheur» et le désert industriel

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Désormais, à niveau de diplôme et de salaire équivalent, et au même âge, la différence entre un sympathisant Front national et une autre personne réside dans le niveau de bonheur. » L’économiste Daniel Cohen et sa consœur Claudia Senik, professeurs à l’École d’économie de Paris, sont catégoriques : le vote FN est lié au niveau de satisfaction dans la vie. « On ne peut donc pas dire que ce parti correspond au clivage élites contre peuple, a confié Daniel Cohen, avant la présidentielle, dans un entretien aux ”Échos”. Le clivage se situe plutôt au niveau de la confiance dans l’avenir. Marine Le Pen est la candidate des personnes malheureuses, pas des classes populaires, même si celles-ci sont plus touchées par la mondialisation et d’autres phénomènes, et sont en conséquence moins heureuses que le reste de la population. »

Le « vote du malheur » est localisable. Les résultats des élections précédentes validaient déjà les thèses du géographe Christophe Guilluy, l’auteur de « La France périphérique » : il existe une césure entre la France des villes, et notamment des centres des grandes agglomérations, et la France des zones rurales. Elle se double évidemment d’un découpage par grande région : dans les Hauts-de-France et le Grand Est, le bassin méditerranéen ou les banlieues pauvres des métropoles riches (notamment la Seine-Saint-Denis, le fameux « 9.3 »), le vote Le Pen a été surreprésenté. En parallèle, le vote Macron a été surreprésenté dans le Grand Ouest, les deux Savoie et Paris.

Les zones qui souffrent d’un sentiment d’abandon se rebellent dans les urnes. Les territoires qui ont connu des difficultés économiques réclament, logiquement, un changement radical de politique. Les Français y sont plus nombreux qu’ailleurs à estimer qu’ils n’ont « rien à perdre ». Qu’importe que le programme économique de Marine Le Pen, avec la sortie de l’euro et de l’Europe, soit plus risqué : ils n’ont plus vraiment d’espoir. Dans un sondage OpinionWay du 23 avril, à la question « si votre candidat est élu, pensez-vous que votre situation personnelle s’améliorera ? », 61 % des électeurs de Macron répondaient oui… tandis que 26 % des électeurs de Le Pen répondaient non ! Comme si ces derniers savaient déjà que le programme du Front national risquait d’aggraver le mal, et que tout le monde y perdrait, mais qu’importe, ils seraient enfin compris.

Les Français qui ont pâti de la mondialisation, ou qui n’ont pas été assez protégés de ses conséquences, vivent dans les zones frappées par la désindustrialisation. La Bretagne, qui s’est développée économiquement depuis trente ans, résiste mieux à la montée du Front national que les régions du Nord, dont les bassins d’emploi industriel se sont dévitalisés. Ce n’est pas par hasard si les populistes progressent moins en Allemagne que de ce côté-ci du Rhin : nos voisins ont su garder leur industrie et jouissent du plein-emploi. Ce n’est pas non plus par hasard si, aux États-Unis, la « Rust Belt » a fait basculer l’élection en faveur de Trump : les États industriels en déclin de la région des Grands Lacs ont plébiscité l’homme venu leur promettre qu’il leur ramènerait, de gré ou de force, les usines disparues.

Nul n’y changera rien d’ici aux élections législatives. Mais le parti qui l’emportera en juin, celui qui gouvernera réellement la France, devra s’en souvenir : les dirigeants n’ont plus le droit de rêver « d’entreprises sans usines ». Le socle du bonheur d’un pays, c’est l’industrie.

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