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L'Usine Matières premières

Le protectionnisme perdant-perdant de Donald Trump

Adeline Haverland, avec Myrtille Delamarche , , , ,

Publié le , mis à jour le 26/03/2018 À 12H59

Le président américain Donald Trump a signé le 8 mars le décret fixant les modalités d'application des nouvelles taxes à l'import sur l'acier et l'aluminium, applicables dans 15 jours. Ses partenaires de l'Alena, le Mexique et le Canada, en sont exemptés pour l'instant. Les autres pays désireux de s'en voir exonérer pourront négocier.

Le protectionnisme perdant-perdant de Donald Trump
Le président américain Donald Trump a signé le 8 mars le décret fixant les modalités d'application des nouvelles taxes à l'import fixées à 25 % sur l’acier et à 10 % sur l’aluminium.
© Gage Skidmore CC Flickr

En annonçant des droits d’entrée aux Etats-Unis fixés à 25 % sur l’acier et à 10 % sur l’aluminium, Donald Trump a pris le monde de court. Même ses plus fidèles alliés, tel son conseiller économique Gary Cohn, n’ont pas hésité à affirmer leur opposition à cette mesure protectionniste, l’une des plus drastiques depuis les années 1980. Donald Trump persiste, prétextant des menaces sur la sécurité nationale ou une « aggression » :  pour protéger son économie, dont le déficit commercial atteint son plus haut niveau depuis 2008 (à 566 milliards de dollars), il faut limiter les importations de métaux. Quitte à engendrer une nouvelle guerre commerciale mondiale.

Différentes victimes selon les qualités

"Les guerres commerciales sont bonnes et faciles à gagner", c’est avec ce tweet que le président américain avait annoncé le 2 mars son intention de relever les taxes douanières sur l’acier et l’aluminium. Après maintes tergiversations, seuls le Canada et le Mexique sont pour l’instant exemptés de ces droits d’entrée dont la prorogation reste liée à l’avancée de la renégociation en cours de l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena). Washington avait entamé le bras de fer avec Ottawa avant cet épisode : "en 2017, le Canada a été ciblé 18 fois par des mesures protectionnistes américaines, notamment contre le gaz et le pétrole de schiste, alors que la Chine n’a été ciblée que 17 fois et le Mexique, deux" dénombre Stéphane Colliac, économiste senior chez Euler Hermes. Les autres pays pourront négocier une exemption, ce à quoi Donald Trump a déjà encouragé l’Australie, avec laquelle les Etats-Unis ont un excédent commercial.

Le dirigeant républicain en est persuadé, les difficultés des métallurgistes américains sont causées par les importations. En 2017, les Etats-Unis ont importé 35,6 millions de tonnes d’acier, environ 36 % de leur consommation, pour un coût équivalent à 27,4 milliards d’euros, selon Wood Mackenzie. Ils n’ont produit que 740 000 tonnes d’aluminium primaire (10 % de leur consommation) et 3,7 millions de tonnes d’aluminium recyclé, tandis qu’ils en importaient plus de 7 millions de tonnes pour 8,6 miliards de dollars.

Qui fera les frais de cette mesure ? "C’est très difficile à dire tant que règne le flou sur les familles de produits et le niveau de transformation concerné. S’il s’agit de l’aluminium primaire, ce sera principalement la Russie et les Emirats arabes unis qui fournissent avec le Canada la moitié de l’aluminium importé aux Etats-Unis, la France se trouvant au neuvième rang des fournisseurs. Mais sur l’aluminium travaillé, la Chine se retrouve au premier rang et l’Allemagne, au troisième, répond Yves Jégourel, maître de conférences à l’Université de Bordeaux et directeur adjoint du Cercle Cyclope, fondé par Philippe Chalmin. Même constat sur le fer et l’acier. Sur le brut, le Canada est le premier fournisseur, avec des exportations pour 4,5 miliards de dollars sur un total d’environ 30 milliards. Mais si les produits semi-finis acier-inox sont concernés, l’Europe prendra cher : aux rangs 1 à 4 des fournisseurs, on retrouve le Royaume-Uni, la Suède, l’Italie et l’Allemagne."

Dans un premier temps, Donald Trump a annoncé vouloir s’en prendre à la Chine, puis à l’Europe, avant de cibler l’Allemagne alors que couraient des rumeurs de dérogation pour le Royaume-Uni. Impossible tant que celui-ci n’a pas quitté l’Union européenne : un vice-président de la Commission, Jyrki Katainen, a fait valoir que l’exemption d’un Etat de l’Union entraîne, de droit, celle de tous les autres.

Alors que nous publions, il n'est pas précisé si les taxes concerneront uniquement les métaux bruts ou incluront des produits semi-finis, voire finis. Pour Stéphane Colliac, à l’instar de ce que George W. Bush avait fait en 2002, "il est possible que les Etats-Unis cherchent à se protéger sur l’ensemble de la chaîne. Le but des mesures protectionnistes est de maintenir les transformations de produits dans le pays, car c’est cette étape qui génère le plus de valeur", ajoute l’expert. "Le message, très négatif, est que cela pourrait descendre très bas dans la chaîne de transformation", confirme Yves Jégourel.

La sidérurgie européenne épargnée

Les Européens exportent pour 5 milliards d’euros d’acier et pour 1 milliard d’euros d’aluminium vers les Etats-Unis. Au total, selon les premiers calculs de Bruxelles, les mesures américaines pourraient leur porter préjudice à hauteur de 2,8 milliards d’euros. Certains - tels le finlandais Outokumpu et ArcelorMittal, basé au Luxembourg, dont les revenus américains ont représenté respectivement 23% et 21% du chiffre d’affaires 2017 - s’en sortent bien. Ils ont des usines sur le territoire américain, et comme le précise l’agence de notation Moody’s, "ce nouveau tarif douanier ne devrait pas avoir d’impact immédiat sur les sidérurgistes européens qui tirent la majeure partie de leurs revenus américains des aciéries basées aux États-Unis, plutôt que de l’acier qu’ils exportent vers le pays". Ils bénéficieront aussi, outre-Atlantique, des mesures protectionnistes adoptées.

Mais pour les sites européens en général, les volumes exportés vers les Etats-Unis pourraient se trouver réduits de moitié. L’Europe craint aussi de voir son marché inondé par le surplus d’acier chinois, qui se sera vu refuser l’entrée sur le territoire américain. Ce que réfute Marcel Genet, président fondateur de Laplace Conseil, consultant spécialisé dans la métallurgie, qui évoque des protections fortes aux portes de l’Union et des prix d’achat pas plus élevés qu'en Chine, donc moins attractifs qu'aux Etats-Unis.

Sur le sol américain, la donne est tout autre. "La hausse des droits à l’importation fait remonter automatiquement les prix domestiques. Cela donne de l’oxygène aux producteurs qui vont mal, et des profits supplémentaires à ceux qui n’ont pas besoin de protection. En revanche, tous les consommateurs en pâtiront", prédit Marcel Genet. Du côté des transformateurs implantés aux Etats-Unis, la pression se fait plus forte. Chez  Vallourec, qui a recours à l’acier pour la fabrication de ses tubes, on craint l’augmentation des coûts de production. "Logiquement les prix devraient monter assez vite car les capacités de production américaines sont saturées. Certes, il y a des infrastructures qui ont été arrêtées pendant la crise, mais pas forcément beaucoup et il faut le temps de les redémarrer", précise Philippe Crouzet, président du directoire de l’entreprise, interrogé à l’occasion de la présentation des résultats annuels de Vallourec.

Un constat que confirme Cecilia Bellora, économiste au CEPII (Centre d’études prospectives et d’informations internationales) : "relancer la production américaine prendra entre plusieurs mois et plusieurs années, alors que les importations seront taxées immédiatement et pénaliseront dans le très court terme les industries utilisatrices d’acier ou d’aluminium."

"L’exemple le plus probant est celui du brasseur Miller, qui annonce 197 millions de dollars de surcoût sur l’aluminium de ses canettes, complète Marcel Genet. Il faudra bien que les consommateurs de bière les supportent. Ce qui est vrai pour les boîtes-boisson l’est également pour l’automobile, les machines à laver, la production pétrolière, la défense, tous les secteurs qui consomment de l’acier ou de l’aluminium." Le constructeur japonais Toyota, qui importe plus de 90% des métaux utilisés pour la construction de ses voitures, avertit que "la décision du gouvernement d’imposer d’importantes taxes sur l’acier et l’aluminium va avoir un impact négatif sur les consommateurs, en augmentant considérablement les coûts et donc les prix des voitures et camions vendus en Amérique".

La Chine reste sereine

Même les entreprises américaines ciblées par cette mesure de protection sont circonspectes. Dans un courrier adressé à Donald Trump, les membres de l’Aluminum Association, qui emploient 713 000 personnes aux Etats-Unis, ont remercié leur président pour l’attention qu’il leur portait, tout en exprimant leur "profonde inquiétude sur les conséquences de telles taxes sur la production d’aluminium et l’emploi aux Etats-Unis". Les aluminiers proposent des mesures alternatives, sous la forme de barrières plus ciblées et d’efforts accrus contre la surproduction mondiale. Soit… précisément la stratégie de l’Union européenne contre le dumping de l’acier chinois, dont se félicite l’Association européenne de l’acier Eurofer.

Car il faut bien prononcer le nom de l’ennemi commercial juré des Etats-Unis, la Chine, avec laquelle leur déficit commercial ne cesse d’enfler, à 375,2 milliards de dollars sur 2017. "Dans notre époque mondialisée, ceux qui recourent à la guerre commerciale choisissent le mauvais remède, ils ne feront que pénaliser les autres tout en se pénalisant eux-mêmes", a réagi le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi. Car les temps ont changé depuis George Bush. "La configuration du commerce international n’est plus la même. La Chine est un géant industriel qui peut se réorganiser sans les Etats-Unis" estime Stéphane Colliac. "Donald Trump donne plus de marge de manœuvre à la Chine" conclut Cecilia Bellora. "Le traité trans-pacifique, qui se réorganise autour de Pékin et voit le jour malgré le retrait américain, en est le meilleur exemple." Le texte a été paraphé par 11 pays le même jour que le décret protectionniste américain.


« L’Europe doit se garder d’imiter Donald Trump »

Marcel Genet, président de Laplace Conseil

Comment comprenez-vous les hausses de tarifs douaniers annoncées par Donald Trump ?
C’était une promesse de campagne du candidat Trump, qui avait besoin des voix de la classe moyenne déstabilisée, en particulier dans les États clés de la Rust Belt, dont l’Ohio. Le paradoxe est que la production d’acier aux États-Unis est réalisée à 67% par les 43 producteurs profitables de la filière électrique, emmenés par Nucore (30% de la production), qui fait partie d’un club très fermé appelé les « aristocrates des dividendes » pour avoir versé 180 dividendes trimestriels consécutifs depuis 1972. Pas mal, pour un secteur qui a besoin de l’aide de l’État. Le troisième tiers de la production est assuré par ArcelorMittal, US Steel et AK Steel, qui à eux trois ont treize usines, dont la moitié sont obsolètes. Il est curieux que l’administration Trump cherche à protéger trois entreprises, dont une étrangère, en menant une démarche qui ne lui fera pas gagner beaucoup de voix pour sa réélection. Sauf quand on connaît le secrétaire d’État au Commerce de Trump. Surnommé « l’empereur des faillites », Wilbur Ross a racheté à l’encan des sidérurgistes américains placés sous Chapter 11, qu’il a délestés de leurs obligations de pensions non financées, puis revendus avec un profit important en 2004 à ArcelorMittal, dont il était administrateur jusqu’en février 2017. Supprimez les barrières à l’entrée aux États-Unis et en Europe, et ArcelorMittal fait faillite, lui qui ne tient que par les restrictions soft et hard du commerce international, qui éloignent les pays moins chers de son territoire.

Vous ne craignez pas un report d’importations vers l’Europe ?
Si les exportateurs pouvaient vendre leur acier brut chez nous, ils le feraient déjà. La porte de l’Union européenne leur est fermée de manière moins ostentatoire, mais tout aussi ostensive. En outre, les prix européens sont revenus peu ou prou au niveau des prix internationaux. Pour un coil à chaud, après prise en compte des coûts de transport et d’entrée, un aciériste chinois gagnera moins en Europe que chez lui.

Que nous apprend cet épisode ?
La leçon pour l’Europe est qu’on ferait bien de ne pas faire la même chose. Les difficultés du secteur y sont dues à la baisse continue de la demande locale d’acier liée à la désindustrialisation. À l’inverse des États-Unis, nous ne produisons que 40% de notre acier par recyclage, alors que nous avons la ferraille et de l’électricité peu onéreuse, contre 60% pour les intégrés quand nous n’avons ni charbon, ni minerai de fer. La fermeture annoncée des hauts-fourneaux à Gandrange et Florange a fortement mobilisé pour sauver des emplois existants au détriment d’emplois nouveaux. Pourtant, remplacer une usine intégrée par une aciérie de recyclage augmente le nombre total d’emplois.  Propos recueillis par M. Delamarche

 

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