Le manifeste d'une jeune ingénieure pour l’industrie française

Alors que l’État souhaite mobiliser 1,3 milliard d’euros en faveur des 124 territoires d’industries » nouvellement créés, Soizic Audouin, ingénieure et consultante en mutations industrielles pour le cabinet OPEO, appelle ses confrères et consœurs jeunes ingénieur·es à redorer l’image de la filière industrielle auprès des étudiant·es, afin de leur permettre de découvrir un univers passionnant, à rebours des idées reçues.

 

 

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Le manifeste d'une jeune ingénieure pour l’industrie française

La voie industrielle, je l’ai découverte par hasard, mais choisie par passion.
Désormais consultante dans un cabinet de conseil spécialisé en mutations industrielles et forte de trois années d’expérience, je souhaite partager mon parcours pour susciter de l’envie chez les jeunes générations et motiver d’autres témoignages. Rétrospective.

En première année d’école d’ingénieur, je n’avais aucune idée du métier que je voulais exercer, ni fait de choix de secteur d’activité. Cette même année, je devais effectuer un stage de « découverte de l’entreprise ». Ne sachant pas où chercher, j’ai fini par trouver une opportunité par « piston ». J’allais passer 2 mois dans une usine d’embouteillage d’eau grâce à la mère d’un ami d’une amie. Pour l’étudiante que j’étais et qui n’avait jamais envisagé l’industrie, c’était un grand saut dans l’inconnu. Je n’ai pas été déçue.

Je me souviens encore de mon premier jour. De mon arrivée à l’accueil sécurité, à peine réveillée, car j’étais attendue aux aurores. Je me souviens avoir été surprise par la découverte d’une usine à rebours de mes préjugés : celle que je voyais alors était propre, relativement silencieuse et automatisée. J’apprendrais aussi que les quatre lignes de production pouvaient supporter chacune une cadence de 30 000 bouteilles à l’heure, ce qui m’est apparu colossal. Pendant mon stage, j’ai également été frappée par la forte culture d’entreprise et par un positionnement de marque affiché, dont chaque salarié parlait avec beaucoup de fierté.

Après cette expérience, mon choix était fait. Pour moi, ce serait l’industrie.
Pourtant, plusieurs questions me taraudaient. Pourquoi n’avais-je pas découvert l’industrie avant ce stage ? Pourquoi, comme de nombreux jeunes, avais-je une mauvaise image de l’usine ? En y songeant, je me suis rappelé que les seules représentations qu’on m’avait transmises étaient celles du Taylorisme, par les photos en noir et blanc de nos livres d’histoire. Avec du recul, je trouve dommage que les enseignements scolaires ne se soient pas appuyés sur le tissu industriel de ma région, le Centre. Je ne connaissais rien de son patrimoine industriel. Ce n’est que bien plus tard que j’ai appris que j’habitais dans un territoire où l’industrie de la défense était forte. Que la ville où j’étudiais, Saint-Amand-Montrond, était le 3e pôle français de fabrication de bijoux en or, après Paris et Lyon. Fait encore plus révélateur, c’est seulement une fois orientée en école d’ingénieurs dans la filière Génie des Systèmes de Production que la connexion « école - usine » s’est établie.

Parmi les conséquences de ce déficit de pédagogie sur l’industrie auprès des jeunes : l’appétence des étudiants pour des projets entrepreneuriaux dans des secteurs mieux valorisés que l’industrie, comme le médical ou les new tech. Je l’ai constaté dans mon école, à travers les choix de mes camarades de promotion. Pourtant, certains projets et technologies utilisées auraient pu tellement servir dans l’industrie !

Opportunités et accomplissements

Aujourd’hui, j’ai la chance de parcourir la France, de découvrir de nombreuses productions et je reste persuadée que l’industrie est un secteur qui offre opportunités et accomplissements.
Au centre de l’usine on trouve l’humain. Les hommes et les femmes qui produisent. Sûrement celles et ceux que j’aime le plus regarder. Avez-vous déjà vu des essais en forge afin de diminuer le nombre de passes sur un produit ? Avez-vous déjà vu un horloger savoir au touché si le jeu est de 17 ou de 33 microns ? Avez-vous déjà vu la précision et la force qu’il faut pour ganser un matelas ? Avez-vous déjà vu la précision et les formes pouvant être réalisées grâce à l’électro-érosion ? Tous ces exemples montrent que ces métiers sont beaux.

La façon dont ces femmes et ces hommes parlent de leurs produits et le sens qu’ils donnent à leur métier sont passionnants. J’ai pu constater que parfois, cette recherche de sens était renforcée par l’ancrage du produit dans le territoire. Dans une scierie des Vosges, j’ai été épatée par la connaissance des forêts qu’avaient les salariés, et du sens que cela donnait de travailler le bois de la région. Dans une charcuterie en Alsace, la fierté de fabriquer le produit artisanalement, avec de la viande française, était évidente et donnait une autre dimension à ce métier. Chez un embouteilleur régional, la vision de l’entreprise était tournée vers l’environnement et vers la conservation de la source connue de tous les employés qui vivaient dans le village portant le même nom. Au final, chaque entreprise industrielle développe sa propre culture par rapport à son métier.

Les technologies de production progressent également. Elles permettent, à la base, de diminuer la pénibilité au travail et impliquent le développement de nouvelles compétences. L’évolution du métier d’usineur constitue une bonne illustration. Il passe du savoir-faire d’un tour conventionnel à la programmation des tours CN, ce qui nécessite de nouvelles compétences en interne pour résoudre les problèmes et ouvre ainsi la porte à d’autres profils, plus technologiques.

Les métiers ont donc évolué : l’industrie n’est plus celle de Ford. Les formes de management changent aussi : les opérateurs deviennent pleinement garants et autonomes dans le pilotage de la performance et dans la résolution de problèmes. Chaque entreprise se démarque en adaptant son organisation à sa culture et à ses valeurs pour atteindre le même but : la recherche de performance.

L’usine d’aujourd’hui, un carrefour de la diversité

Voici donc ma vision de l’usine d’aujourd’hui, un carrefour de la diversité : managériale, culturelle, de profils, de produits. C’est cette image de l’industrie que j’aimerais véhiculer auprès des plus jeunes que moi, celle d’un terrain de jeu où chacun peut trouver accomplissement et opportunités.
Alors, comment contribuer à redorer l’image de notre industrie auprès des jeunes ? D’après le baromètre 2018 « Les jeunes et l’industrie » des Arts et Métiers Paris Tech, même si 47 % des lycéens en séries S ou technologique souhaitent travailler dans l’industrie, ce chiffre a peu évolué depuis 2013. Surtout, des images peu vertueuses collent encore à ce secteur, comme celles des usines qui ferment (61 %) et des conditions de travail jugées peu attrayantes (56 %). Il y a encore du travail pour faire changer les
mentalités !

Je suis convaincue que nous, jeunes ingénieurs du secteur industriel, avons un rôle important à jouer par notre implication sur le terrain. Échangeons avec les étudiants, à l’occasion de forums, de conférences ou en ouvrant les portes de nos entreprises. Ne communiquons pas uniquement auprès de ceux des filières Génie Industriel, mais plus largement, pour atteindre d’autres publics.
Mettons nos réseaux au service de la découverte de l’industrie par les plus jeunes en organisant par exemple des visites d’usines « vitrine industrie du futur » destinées aux lycéens, promouvons les initiatives telles que l ’Indus’trip de Dimitri Pléplé pour valoriser nos
métiers.

L’usine extraordinaire qui s’est tenue le 28 novembre 2018 a marqué un vrai temps fort pour redorer l’industrie auprès des jeunes. Nous espérons que les initiatives dans ce sens se multiplient à l’occasion de la prochaine semaine de l’Industrie en mars 2019.
Nous apportons la preuve que le secteur industriel peut se rajeunir et a déjà évolué. À nous de la promouvoir auprès des nouvelles générations !

Soizic Audouin, ingénieure et consultante en mutations industrielles pour le cabinet OPEO

Les avis d'experts sont publiés sous la seule responsabilité de leurs auteurs et n'engagent pas la rédaction de L'Usine Nouvelle.

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