L'éclairant calvaire de Frédéric Pierucci, lampiste et appât de l’affaire Alstom

« Le piège américain » est à la fois un thriller, un film d’espionnage, un drame psychologique et surtout un essai documenté sur la guerre économique que mènent les Américains. Avec une arme fatale pour les entreprises étrangères, l’extraterritorialité du droit des Etats-Unis. Une arme qui a, selon ses auteurs, coûté à la France, un des fleurons stratégique de son industrie : Alstom.

 

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L'éclairant calvaire de Frédéric Pierucci, lampiste et appât de l’affaire Alstom
« Le piège américain » de Frédéric Pierucci avec Matthieu Aron, édition JCLattès

En avril 2013 après 24 heures de voyage depuis l’Asie, un cadre d’Alstom est arrêté à la sortie de son avion à l’aéroport JFK de New York et jeté en prison. C’est ainsi que s’ouvre « le Piège Américain", le livre témoignage de ce cadre qui paraît aujourd’hui chez Lattès.

Du côté du drame psychologique, Frédéric Pierucci, ancien directeur monde de la division chaudière d’Alstom, nous fait vivre la dégringolade hallucinante d’un cadre dirigeant lambda d’une multinationale : les chaînes aux chevilles, aux poignets et la poitrine, la promiscuité, l’enfermement dans une prison de haute sécurité à Wyatt avec des barons de la drogue ou des truands de la finance, les soins de santé défaillant, les avocats hors de prix et qui jouent contre lui, le lâchage de son entreprise. Et enfin, et c’est sans doute le plus douloureux, la séparation d’avec sa femme et ses quatre enfants, qui depuis l’autre bout du monde, à Singapour, tentent de démêler l’incroyable imbroglio dans lequel le père de famille est tombé.

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Mais au-delà du témoignage, l’intérêt du livre « Le piège américain » co-écrit avec le très talentueux journaliste Matthieu Aron est de mettre en perspective cette aventure individuelle avec la ou plutôt les affaires Alstom.

Car en réalité, il y a deux affaires Alstom, celle d’un système de corruption que la justice américaine a dans le viseur et que son état-major, Patrick Kron en tête, gère de la pire manière. Et celle de la vente de la division énergie d’Alstom à General Electric. Pour Frédéric Pierucci, qui a fait 25 mois de prison au Etats-Unis, les deux affaires sont imbriquées et passent en partie par lui. Le livre permet de comprendre dans le détail les dessous de cette affaire et d’alerter les entreprises françaises sur les dangers qui les guettent. Le lampiste étant devenu au passage un spécialiste du Foreign corrupt practices act (FCPA), qui leur coûte très cher. Car selon ces calculs, "entre 1977 et 2014, sur 26 amendes supérieures à 100 millions de dollars, 21 concernent des sociétés non américaines".

La menace de 125 ans de prison

Le premier interlocuteur du cadre est David Novick, procureur fédéral dans le Connecticut en charge du dossier. Il lui propose de "faire des choses pour (eux)… contre Alstom et sa direction" admettant que Frédéric Pierucci "n’était pas décisionnaire mais (…) au courant de tout ce qui se passait". "Ce que nous voulons, c’est poursuivre la direction générale d’Alstom et notamment son P.-D.G., M. Kron".

Le cadre refuse, suivant les consignes de la maison, et persuadé que sa direction va le tirer de ce mauvais pas. Ce ne sera pas le cas. Il s’aperçoit rapidement qu’en plaidant non coupable, c’est potentiellement une peine de 125 ans de prison qui l’attend. En réalité, la faute de Frédéric Pierucci est essentiellement d’avoir été l’un des 13 signataires d’Alstom du recrutement d’un consultant sur la vente d’un projet en Indonésie en 2003. Il avait 31 ans à l'époque. C’est ce consultant qui a lui-même versé des commissions à des élus indonésiens et dont le département de la Justice (DOJ) a le témoignage. En la matière, le cadre a strictement suivi toutes les procédures internes d’Alstom, tandis que la responsabilité du choix des consultants incombait au service Compliance de l’entreprise.

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Au cours de ses différentes auditions, Frédéric Pierucci comprend que le DOJ enquête sur Alstom depuis 2009 et que la société fait semblant de coopérer tout en poursuivant sa politique. Son emprisonnement a pour but de mettre la pression sur la direction pour qu’elle coopère. Deux autres cadres sont également mis en examen, dont un qui a quitté l’entreprise. Frédéric Pierucci apprend que Keith Carr, le directeur juridique d’Alstom, s’est rendu à Washington pour négocier avec le DOJ, il témoigne : "vingt-quatre heures après mon arrestation, mais lui n’a nullement été inquiété par le FBI. Ce qui ne cesse de m’intriguer."

Alstom finit par collaborer avec le DOJ

Finalement, le cadre préférera plaider coupable pour avoir une chance de réduire sa peine. Après 14 mois de prison, il est mis en liberté conditionnelle, puis peut revenir en France après moult péripéties en attendant son jugement qui a finalement lieu en 2017 et qui le renvoie pour 12 mois en prison puisque la sentence est de 30 mois de prison.

Alstom signera finalement de son côté un "plaider coupable" le 22 décembre 2014. Frédéric Pierucci ne le loupe pas : "J’observe que la très grande majorité des 75 millions de pots-de-vin ont été versés après l’arrivée de Kron à la tête d’Alstom (en 2003). (…) On comprend donc mieux ce que risquait Patrick Kron s’il avait été poursuivi." C’est en prison que Frédéric Pierucci apprendra, stupéfait, qu’Alstom est prêt à céder 70 % de ses activités énergie à General Electric.

Pour les auteurs, la vente d’Alstom à GE, qui entretient des liens comme toutes les entreprises américaines avec le DOJ était un moyen d’éviter la prison à son PDG Patrick Kron et de réduire le montant de l’amende. Elle sera de plus de 700 millions de dollars mais le chiffre de 1,5 milliard circule à l'époque. Le livre revient longuement sur le rôle d’Arnaud Montebourg pour trouver une solution alternative (avec Siemens), les batailles entre Bercy et l’Elysée, la démission fataliste d’autres, en particulier Emmanuel Macron, face à la puissance américaine, le jeu de poker menteur qui se joue entre les différents intervenants. Il explore surtout la question : a-t-on cédé Alstom aux Américains pour de mauvaises raisons ?

Pressions sur la vente d'Alstom

Cette possibilité n’a pas manqué d'interroger des spécialistes du renseignement français et les députés de la nation. En novembre 2017, l’assemblée lance une commission d’enquête parlementaire sur "la politique industrielle et notamment les cas d’Alstom, Alcatel et STX". Elle a tenté de démêler le sujet.

Dans ses conclusions écrites, la commission admet qu’elle n’a pas trouvé de preuves de cette thèse : "Alstom a été fragilisée financièrement par les poursuites américaines anti-corruption mais aucun élément factuel ne permet de corroborer la théorie selon laquelle General Electric aurait instrumentalisé ces procédures pour faciliter le rachat d’Alstom".

Mais lors de la présentation à la presse, en avril 2018, à laquelle nous avions pu assister, il apparaissait clairement que les points de vue d’Olivier Marleix (LR), le président de la commission et de Guillaume Kasbarian (LREM), son rapporteur n’étaient pas tout à fait en ligne. Le premier étant proche de la thèse de Frédéric Pierucci. Président comme rapporteur de la commission se rejoignaient, en tout cas sur la sous-estimation du risque par les entreprises françaises des moyens du DOJ et le travail déficient de l’administration en matière de renseignement.

Mais aux yeux du cadre d’Alstom et Matthieu Aron, il existe une preuve irréfutable de cette collusion entre le DOJ et GE dans cette affaire. Alors que les juges dans le cadre du FCPA, "dans 99 % des cas", valident une transaction financière et exigent le paiement de l’amende dans les dix jours. La décision de justice, une fois le deal conclu, n’interviendra que 11 mois plus tard, une fois que les autorités européennes auront approuvé la vente. Le deal était donc susceptible d'être revu si GE n'avait pas pu acheter l'entreprise française. Cette décision des autorités européennes avait comme principal avocat... Patrick Kron.

Ce dernier quittera l’entreprise en janvier 2015 avec un bonus de 6,5 millions d’euros pour ses bons et loyaux services. Sans sous-estimer la situation délicate d’Alstom à l’époque, il faut constater qu’il a vendu à GE l’expertise qui permet la maintenance des centrales nucléaires françaises et de ses sous-marins de dissuasion.

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