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L'Usine Agro

Le business des fermes-usines

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Enquête Automatisation de la traite, nettoyage robotisé… La ferme France s’industrialise à grands pas. Quand les éleveurs y voient une chance de réduire leurs coûts de production, les fabricants profitent, eux, d’un marché en pleine expansion.

Le business des fermes-usines

Chaque matin, vers 7 heures 30, Roland Piel se rend à son bureau. Une fois son ordinateur allumé, cet éleveur laitier analyse, à la manière d’un directeur d’usine, le tableau de bord de son exploitation. Il passe en revue chacune des statistiques sur la production laitière de la nuit et la santé de ses animaux. Pour lui et sa sœur Catherine, fini la traite quotidienne des vaches dès 6 heures du matin. Dans cette ferme qui compte 300 bovins, la main humaine est presque réduite à de la figuration. Pendant que l’éleveur vérifie sur son écran le bon déroulement de l’activité nocturne, l’un des trois robots placé au centre de la stabulation attrape un par un les quatre pis d’une vache venue d’elle-même à la traite. Au même moment, une autre machine, le Discovery, se recharge en eau avant d’arpenter les allées de la stabulation pour racler le fumier et nettoyer les caillebotis.

Quelques mètres plus loin, dans un autre bâtiment, un grand robot cylindrique sur roues, baptisé Vector, termine le mélange d’une ration alimentaire de 350 kg et s’apprête à se rendre à l’étable pour la distribuer. Bienvenue au Gaec de l’Epinay, situé à Guer, dans le Morbihan. Équipé par le fabricant de matériels néerlandais Lely, il fait partie de ces fermes-usines tant décriées. La plus connue, la "ferme des 1 000 vaches" de Drucat (Somme), qui n’en compte pour l’instant que… 500, est la cible des associations altermondialistes et de la Confédération paysanne, le syndicat agricole. Depuis des mois, ils dénoncent une "industrialisation de l’agriculture". Cette contestation a poussé la grande distribution à prendre ses distances avec la coopérative normande Agrial, qui collecte le lait de la ferme picarde. Sous la pression, l’industriel a indiqué qu’il n’utiliserait plus ce lait pour fabriquer les yaourts à la marque des grandes enseignes...

La mécanisation des élevages laitiers pose de légitimes questions. Comparée à ses principaux voisins et concurrents, la France demeure toutefois à la traîne en matière de robotisation. Même s’il n’existe pas de statistiques officielles, les équipementiers estiment que près de 8 % des fermes laitières sont aujourd’hui dotées de robots de traite, contre 20 % aux Pays-Bas. Mais le phénomène s’accélère. Les projets d’automatisation fleurissent un peu partout dans l’Hexagone depuis quelques mois : robotisation de la traite, alimentation personnalisée, nettoyage de l’étable, gestion du comportement des animaux… Selon Zakhar Zhibril, le chef de produit robot de traite chez Lely, "le pourcentage de robots vendus en France par rapport à tous les types d’équipements de traite dépasse aujourd’hui les deux tiers". Le néerlandais Lely, le suédois DeLaval et l’Allemand GEA se partagent le marché.

Des équipementiers français spécialisés

Si l’essentiel du marché mondial des robots d’élevage est capté par trois grands groupes étrangers, le suédois DeLaval, le néerlandais Lely et l’allemand GEA, les industriels français n’ont pas dit leur dernier mot. Ne pouvant pas rattraper l’avance de leurs concurrents sur la traite, ils se cantonnent pour la plupart à des secteurs de niche, qui pourraient s’avérer juteux à l’avenir. C’est le cas de l’affouragement, très important en France. "C’est un secteur encore récent, mais prometteur. Une centaine de fermes seulement en sont équipées en France, mais cette tendance est en plein essor, à cause de l’agrandissement de la taille des élevages", explique Jean-Luc Ménard de l’Institut de l’élevage.

Depuis deux ans, des PME comme Bélair (Ille-et-Vilaine), Jeantil (Ille-et-Vilaine) et Geoffroy (Nièvre) ont acquis une certaine reconnaissance dans le domaine. D’autres se sont spécialisées dans la gestion des effluents d’élevage. C’est notamment le cas de l’entreprise franc-comtoise Sermap, avec sa marque Miro. Rachetée par l’industriel Gilles Devillers, en octobre?2011, elle vient de commercialiser le Mirobot, capable de racler automatiquement les fumiers pailleux.

Forte concurrence entre pays européens

Aujourd’hui, DeLaval assure vendre un robot de traite chaque jour en France ! "L’arrivée des robots dans les exploitations d’élevage, c’est un peu comme l’apparition des tracteurs dans les champs il y a soixante ans. Mais la France a sept à huit ans de retard en la matière par rapport à l’Allemagne", affirme Édouard Alix, le responsable des ventes Europe du Sud chez DeLaval, qui revendique la première place des équipements de traite dans le monde. Les raisons de cet élan français pour l’automatisation sont à chercher du côté de Bruxelles. "La refonte de la politique agricole commune (PAC) et la disparition des quotas laitiers au 1er avril ont libéralisé le marché des produits laitiers et introduit une plus grande exposition à la volatilité des cours", analyse Benoît Rouyer, chef du service économie au Centre national interprofessionnel de l’économie laitière (Cniel). La concurrence entre les pays européens s’en trouve accrue, notamment sur le lait de consommation.

"Chaque producteur doit avoir la possibilité de structurer son exploitation comme il le souhaite. Au-delà de l’argument économique, le regroupement permet aussi de mutualiser la charge de travail entre éleveurs", avance Thierry Roquefeuil, le président de la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL). Les nombreux arguments avancés par les fabricants font mouche auprès des éleveurs. À commencer par l’amélioration des performances économiques de l’exploitation. "La traite classique bride les vaches. C’est une hérésie physiologique ! En moyenne, une traite robotisée permet d’obtenir 7 à 10 % de lait en plus par an, grâce à une traite quartier par quartier", assure Édouard Alix, chez DeLaval. Surtout, ces machines rendraient le métier d’éleveur laitier plus attractif, en diminuant l’astreinte sur l’exploitation.

"Ma sœur et moi cumulions 27 heures de travail chaque jour. Nous ne souhaitions plus continuer sur ce rythme effréné", justifie Roland Piel, du Gaec de l’Epinay, qui livre lui aussi son lait à Agrial. Recruter de la main-d’œuvre pour les aider ? "Difficile de trouver des salariés français pour l’élevage laitier qui acceptent des horaires très étendus tous les jours", répond-il. Roland et Catherine ont préféré se tourner vers les robots. "Ils sont une solution pour lutter contre les troubles musculo-squelettiques (TMS) et permettent de faciliter la transmission de l’exploitation, car la production laitière n’est plus considérée comme trop contraignante", assure Zakhar Zhibril chez Lely.

Autre avantage des robots à la ferme : le calcul des données sur la composition du lait qui donne en temps réel des renseignements sur sa qualité – dont dépend le prix que l’éleveur va toucher – et sur la santé des animaux. Pour chaque vache sont mesurés la conductivité du lait, sa colorimétrie, le débit ou la quantité de lait par quartier. À cela s’ajoutent différents modules supplémentaires capables de calculer les taux de progestérone et d’urée, les corps cétoniques ou encore le taux de l’enzyme LDH. Un véritable laboratoire d’analyses à la ferme ! De quoi prévenir les maladies et prolonger la durée de vie de l’animal, assurent les marques. La robotisation des fermes traditionnelles s’accompagne d’un revers de médaille important : son coût. Les deux associés du Gaec de l’Epinay ont investi 1,7 million d’euros, remboursables sur dix-sept ans ! Sans compter les abonnements mensuels d’entretien et d’intervention en cas de panne pour tout équipement livré. "C’est surtout là-dessus que nous réalisons une plus-value, pas sur les équipements pour lesquels les marges sont finalement assez faibles", confie le distributeur français d’un fabricant.

Un taux d’équipement de 40 % d’ici à dix ans

Pourtant, cette automatisation continue de susciter des polémiques. "Ceux qui affirment que l’on peut se passer d’agriculture industrielle se mentent à eux-mêmes", assure, pour sa part, Stéphane Le Foll, le ministre de l’Agriculture. "La ferme des 1 000 vaches, ce n’est pas mon modèle parce que derrière, il y a un investisseur et non un agriculteur. Mais nous avons besoin d’une production suffisamment industrialisée pour qu’elle soit accessible et compétitive", a-t-il expliqué lors du Salon de l’agriculture, début mars, à Paris. Selon lui, les filières de qualité, avec des indications géographiques protégées et de l’agriculture biologique, peuvent tout à fait coexister avec un système plus productiviste. Ce serait le meilleur moyen pour lutter à armes égales sur le marché mondial. Dominique Chargé, le président de la Fédération nationale des coopératives laitières (FNCL) et de la coopérative Laïta (Paysan breton, Mamie Nova) ne dit pas autre chose. "Nous sommes favorables à tout ce qui va dans le sens d’une modernisation des exploitations. Cela permet d’améliorer les performances économiques, de diminuer à la fois la pénibilité et les intrants, en anticipant les maladies", assure-t-il.

Si les vaches semblent s’adapter rapidement aux robots, l’éleveur doit lui aussi modifier ses habitudes. "Jusqu’à présent, une fois que la traite était finie, notre travail l’était aussi. Aujourd’hui, nous sommes susceptibles d’être alertés en permanence. Nous sommes un peu moins tranquilles", reconnaît Fabrice Lemarié, un éleveur de Pleugueneuc (Ille-et-Vilaine). Un sacré paradoxe ! Du côté des équipementiers, on se frotte les mains. Première puissance agricole en Europe, et huitième dans le monde, la France et ses 68 000 exploitations laitières leur offrent un potentiel immense. Selon Édouard Alix, "nous pourrions arriver à un taux d’équipement de 40 % des élevages laitiers français d’ici à dix ans, si l’on continue au rythme actuel, contre environ 8 % aujourd’hui". Malheureusement, aucun des trois principaux fabricants mondiaux (Lely, GEA et DeLaval) ne possède d’usine sur le territoire français.

Le big data s’invite à la ferme

Les industriels tricolores doivent se contenter de seconds rôles sur des créneaux spécifiques. Dommage, car les perspectives de développement de ces technologies sont importantes. Certains équipementiers travaillent déjà sur des lunettes intelligentes capables de compter en un seul coup d’œil un troupeau. D’autres effectuent des tests sur des bras robotisés pour l’insémination artificielle. En attendant les échanges de données entre la ferme et les industriels de la transformation… "Nous sommes à l’heure du big data. Il y a des chances pour qu’il y ait un transfert collectif de données vers l’industriel collecteur mais pas par exploitation, pour des raisons de propriétés intellectuelles", tranche Jean-Luc Ménard, ingénieur à l’Institut de l’élevage. En tout cas, la demande est déjà là. "Beaucoup de structures, comme le contrôle laitier, les laiteries et les fabricants d’aliments sont intéressés par la récupération des données de production des élevages", confirme Zakhar Zhibril. Dans le domaine céréalier, les transferts de données entre les tracteurs dans les champs et les firmes de produits de phytosanitaires ou les coopératives deviennent légion. En élevage, certains industriels de l’amont peuvent déjà consulter les données de production laitière. "Dans certains cas, les opérateurs de la sélection génétique ont accès aux performances des filles de taureaux afin de vérifier la sélection génétique", souligne Jean-Luc Ménard. Même tendance pour les fabricants d’aliments composés qui n’hésitent pas à vérifier l’incidence de leurs produits sur la qualité du lait ou des viandes.

En revanche, les transferts ne semblent pas encore exister à l’aval de la filière. "Il y a des problèmes de propriétés intellectuelles, mais aussi de compatibilité. Le prélèvement des laiteries se fait sur des tanks et non sur une traite globale. Or l’éleveur est payé sur la moyenne de ratios de plusieurs traites", détaille Dominique Chargé de la FNCL. "Il existe un protocole d’échanges avec l’organisme des contrôles laitiers [chargé du contrôle de la production laitière en France, ndlr] qui récupère certaines données de base. Mais il n’existe pas de passerelles pour transférer les données entre l’élevage et les laiteries", explique Zakhar Zhibril. Heureusement. Les éleveurs y gagneraient en rapidité de paiement et en réduction de tracasseries administratives, mais ils perdraient aussi leur métier en devenant de simples exécutants, à l’image d’opérateurs sur des lignes de production. La ferme 4.0 n’est plus de la science-fiction...

Adrien Cahuzac

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