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"La robotique est un carrefour de compétences", estime Philippe Souères du CNRS

Gabriel Thierry ,

Publié le

Entretien Le laboratoire d’analyse et d’architecture des systèmes (LAAS) du CNRS à Toulouse vient d’acquérir Pyrène, un robot humanoïde de nouvelle génération. Philippe Souères, directeur de recherche et responsable du département "Robotique" du LAAS détaille à L’Usine Nouvelle les enjeux de ces recherches, les difficultés et les perspectives. Interview.

La robotique est un carrefour de compétences, estime Philippe Souères du CNRS
Pyrène, le nouveau robot du Laas

L’Usine Nouvelle - Le laboratoire d'analyse et d'architecture des systèmes du CNRS vient d’acquérir un nouveau robot humanoïde. Quelles vont être les prochaines étapes ?

Philippe Souères, directeur de recherche et responsable du département "Robotique" du LAAS - Les premières étapes de nos travaux étaient centrées sur la génération du mouvement des robots humanoïdes. Nous savons désormais faire bouger ce type de machine. Nous voulons aujourd’hui montrer que ces robots peuvent faire des tâches de manière sûre dans un environnement humain et notamment en interaction physique avec celui-ci. Ce nouveau robot est plus puissant et capable de percevoir les efforts qu’il produit. Nous avions besoin d’une nouvelle machine pour nous permettre d’aller plus loin sur l’étude les systèmes anthropomorphes.

Nos travaux ont des directions multiples. Avec des spécialistes des neurosciences et des biomécaniciens nous allons essayer de comprendre le fonctionnement du contrôle moteur humain pour évaluer les principes qui peuvent être transférés aux robots humanoïdes. Nous utilisons par exemple des techniques de capture de mouvement pour analyser le mouvement.

De même, nous nous intéressons beaucoup à la simulation pour étudier le mouvement que l’on pourrait produire avec d’autres types d’actionneurs. Cette étude est liée à notre intérêt pour la conception de muscles artificiels. Nous avons la chance au LAAS de faire une recherche pluridisciplinaire qui permet aux roboticiens de travailler avec des physiciens spécialistes des micro-matériaux. Un de nos objectifs est d’identifier des microéléments capables de se déformer au passage d’un courant qui pourront peut-être constituer la brique de base des muscles artificiels de demain.

Quelles sont les difficultés que vous rencontrez dans vos recherches ?

Une des difficultés est de relier le contrôle moteur à la perception. Lorsque l’homme effectue un mouvement, il perçoit un ensemble d’informations sensorielles qui le renseigne sur l’effort qu’il produit. Notre nouveau robot Pyrène sera capable de percevoir des couples d’efforts produits au niveau de chacune de ses articulations, c’est un pas essentiel dans cette direction. Idéalement on voudrait imiter le mécanisme agoniste-antagoniste du système musculaire qui permet de contrôler la raideur de l’articulation. Développer un système d’actionnement à compliance variable pour la robotique humanoïde est un objectif fort.

De même, nous travaillons sur la perception extéroceptive (N.D.L.R. : la sensibilité à des stimuli extérieurs) des robots et l’intégration des données multi-sensorielles. Nous ne sommes pas encore capables d’intégrer véritablement les données proprioceptives, auditives et visuelles dans un robot. De nombreux problèmes se posent tant sur les modèles que sur les méthodes.

Ce que nous avons compris dans la robotique, c’est que tout va de pair, l’évolution des matériaux, les capacités de calcul, les algorithmes de traitement… Chacune des branches de la robotique marche ensemble ! Mais nous sommes obligés de faire des choix pour nous perfectionner. Du coup, parfois, nos résultats sont plus d’ordre théorique, d’autre fois plus vers la recherche appliquée.

Le Laas est-il bien placé dans la recherche en robotique ?

Nous sommes au premier plan au niveau international dans de nombreux domaines. Le département Robotique est constitué de trois équipes qui développent des compétences complémentaires. L’équipe Gepetto s’intéresse au mouvement des systèmes anthropomorphes. Une deuxième équipe, RAP, est focalisée sur la perception et les fonctions sensorimotrices, et enfin une troisième équipe, RIS, travaille sur les interactions du robot avec l’homme et l’environnement. Nous avons une activité de publication très forte dans les meilleures revues scientifiques et sommes très présents dans les conférences internationales de premier plan.

La robotique est un carrefour de compétences. Les sujets développés dans la communauté scientifique se définissent sur un spectre très large allant de la robotique bio-inspirée à la robotique d’exploration, en passant par la robotique médicale. Dans chacun des domaines, des communautés scientifiques se créent, à l’instar de celle qui existe désormais pour la robotique humanoïde et dont nous faisons partie.

La robotique suscite-elle aujourd’hui plus d’intérêt ?

Je constate aujourd’hui une grave inquiétude liée à notre époque, avec une association du stress ambiant et des nouvelles technologies. Il est donc important que le grand public et les décideurs comprennent l’enjeu, l’apport de ces nouvelles machines, les mutations sociales qu’elles vont entraîner, et se saisissent de la réflexion éthique sociétale à mener. Si la robotique entraîne la disparition d’emplois elle a également un fort potentiel pour créer de nouveaux métiers. Il faut que les bénéfices du travail robotisé bénéficient à tous. C’est un problème de société qu’il faut penser. Cette question est essentielle.

Rappelons enfin que même s’il a une forme anthropomorphe le robot humanoïde n’a rien à voir avec l’homme. Il s’agit d’une machine dont la morphologie est idéale pour nous aider à accomplir des tâches pénibles, notamment pour intervenir dans des sites sinistrés. Il faut faire attention à la confusion entre l’homme et le robot qui peut résulter de l’emploi de termes tels que "intelligence artificielle", "apprentissage", "réseaux de neurones". Ces mots en robotique ont une signification très différente de celle que nous utilisons lorsque nous parlons de l’homme.

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