"La réforme Macron ? Il faudra voir ce qu’il en reste au final" pour Elie Cohen

L’économiste Élie Cohen, directeur de recherche au CNRS, s’inquiète du fort recul de l’industrie française dans son dernier livre, "Le décrochage industriel" (éditions Fayard). Pour lui, des pistes existent pourtant pour réindustrialiser la France. 

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L’Usine Nouvelle - Le décrochage industriel de la France est-il sérieux ?

Elie Cohen - La France a la plus mauvaise performance industrielle européenne. Il y a encore des gens pour penser que ce n’est pas une question importante. Mais le problème est grave et les explications traditionnelles ne me satisfont pas. Ce n’est pas uniquement un problème de compétitivité coût, de compétitivité hors coût, de l’euro fort ou d’un primat donné à la consommation sur la production. L’industrie agroalimentaire était une de nos forces.

À l’arrivée, nous sommes dépassés par la Hollande et l’Allemagne. Alors que les paramètres de la concurrence ont fondamentalement changé. Les Pays-Bas produisent des meules d’emmental de 600 kg quand les nôtres font 40 kg. À l’exception du vin et de quelques secteurs, on vante la petite taille pour la qualité ordinaire. Même dans l’aéronautique, un domaine où nous étions un champion absolu, l’Allemagne grignote nos positions année après année. Ils investissent plus dans la recherche que nous, ils regagnent des parts sur les tronçons nobles de l’avion.

Comment l’expliquer alors ?

Ma thèse est historique. Nous avions un modèle de rattrapage, qui a formidablement marché pendant les 30 glorieuses. Les grands programmes nationaux d’investissement ont permis de faire de grands paris industriels, la dévaluation permettait de rattraper régulièrement l’inflation des coûts. À partir des années 1970, il y a un effet de sidération. On entre dans un nouveau monde, mais on n'en tire aucune conséquence pratique. Les grands programmes et les guichets sectoriels du Trésor sont arrêtés mais on continue à mener la même politique budgétaire en adoptant la monnaie unique.

On poursuit aussi avec un Smic qui évolue plus vite que les gains de productivité, alors que dévaluer n’est plus possible. La mécanique est perverse : à chaque ralentissement de la demande, les gouvernements la soutiennent. Au bout d’un certain temps, il faut serrer la vis en augmentant les impôts sur les entreprises, donc la compétitivité du pays se détériore encore un peu plus. En fait, on traite la crise en aggravant les causes de la crise depuis trente ans.

Est-il possible de réindustrialiser ?

Il n’est pas question de refaire Florange, mais les cartes sont en train d’être rebattues dans tout un tas de domaines. La réindustrialisation est possible. La France a fait plus mal que tout le monde jusqu’à présent. Mais il existe des exemples de réussite. La Suède a connu par exemple une crise majeure au début des années 1990, avec une perte de compétitivité de ses entreprises. Elle a réformé son système fiscal, donné la priorité à l’enseignement, revu son système social. Tout ce que nous écrivons dans nos livres, les Suédois l’ont fait. Le résultat, c’est qu’ils ont redémarré et qu’ils réindustrialisent depuis. Cela peut être un modèle. Nous ne sommes pas d’horribles libéraux à l’anglo-saxonne. Il ne s’agit pas de casser tout le droit social mais de protéger les personnes, pas les emplois.

Quelles sont les solutions pour sortir la France du décrochage ?

Il y a trois scénarios possibles pour la France. Soit on continue comme cela. C’est une logique d’appauvrissement collectif et l’expérience montre que lorsque les emplois industriels disparaissent, ils ne sont pas remplacés par des emplois dans le numérique ou la high tech mais dans les services à la personne.

Si on refuse cette voie, deux autres scénarios sont possibles : réindustrialiser et pour cela il faut regarder ce qui s’est passé aux États-Unis ou en Suède. Il faut en gros repenser le cadre macroéconomique, développer une fiscalité adaptée, un marché du travail plus flexible et des services moins coûteux. Est-on capable de faire tout cela ? Dans le domaine de l’énergie par exemple, la question n’est pas le gaz de schiste. Mais nous avons un avantage compétitif dans le nucléaire, pourtant nous faisons tout pour l’affaiblir en ce moment.

L’autre piste est de développer une économie créative, en ayant une vraie démarche stratégique dans le domaine de la culture, du tourisme, du luxe.

Quel est le scénario le plus probable ?

Malheureusement, c’est le premier. Il n’y a qu’à regarder ce qui est fait en matière de politique industrielle. Quand je vois que les 34 plans industriels de Montebourg consistent à recycler 3,4 milliards d’euros déjà mobilisés, quand j’observe les sept filières d’innovation d’Anne Lauvergeon, je constate que ce n’est pas avec cela que l’on parvient au scénario 2 ou le scénario 3. C’est même contre-productif car vous créez une surcharge pondérale dans les services qui doivent produire des dossiers pour candidater à toutes ces initiatives redondantes, inefficaces.

À quoi devrait ressembler la politique industrielle ?

Tout le monde considère que le crédit d’impôt recherche par exemple est une invention formidable. Mais beaucoup de PME, après avoir essayé une fois, y renoncent car elles le trouvent trop compliqué. La meilleure façon de faire de la politique industrielle est de mener une politique économique cohérente. La première politique industrielle, c’est la politique fiscale, puis la politique réglementaire, ensuite l’enseignement supérieur et la politique commerciale. Une fois que vous avez réglé ces problèmes-là, alors avoir des soutiens sectoriels à l’industrie est fabuleux.

On fait les choses à l'envers ?
Il faut restaurer le cadre macroéconomique si on veut que la politique sectorielle soit efficace. Ces 34 plans industriels sont très sympathiques. Dans mes jeunes années, je les aurais applaudis. Mais dans un contexte où tout l’environnement est défavorable, cela n’a pas de sens. Qui a été le principal acteur de cet environnement défavorable si ce n’est Montebourg lui-même qui a commencé par insulter les grands patrons et gémir sur la mondialisation ? Il était à lui-même sa propre contradiction.

Les déclarations de Manuel Valls marquent-elles un changement ?

François Hollande et Manuel Valls n’ont pas les moyens d’agir. Le contexte européen est défavorable, leurs moyens d’action sont très limités et ils n’ont même plus de majorité politique dans leur propre parti. On a des déclarations d’amour pour l’entreprise, on annonce des plans ambitieux en parole qui le deviennent de moins en moins à mesure de leur mise en œuvre.

La loi sur la croissance est-elle suffisante ?

Les promesses sont intéressantes. Emmanuel Macron dit qu’il veut réformer les professions réglementées, l’urbanisme commercial, supprimer un certain nombre de blocages réglementaires dans les transports ou améliorer le fonctionnement des prud’hommes. On a envie de dire que c’est parfait ? Mais il faudra voir ce qu’il y a aura au final dans la loi lorsqu’elle sera prête. L’exemple de la grande réforme du mille-feuille territorial incite à la prudence. Au départ, il était question d’avoir un bloc communal et un bloc régional, avec la fin de la clause de compétence générale. À l’arrivée, on a eu droit à un débat surréaliste sur le fait d’avoir 12 ou 15 régions et le monopole de la compétence n’est pas véritablement acté. C’est à en pleurer.

Propos recueillis par Solène Davesne

1 Commentaire

 "La réforme Macron ? Il faudra voir ce qu’il en reste au final" pour Elie Cohen

Effix
04/11/2014 11h:29

on vient d'apprendre que l'on avait déjà créé un tiers d'usines en plus qu'en 2013. et que nous remontons au classement Banque Mondiale. la politique industrielle du Gouvernement doit y être un peu pour quelque chose.
par ailleurs, la France est depuis bien longtemps un pays relativement peu industrialisé. notamment par rapport à l'Allemagne. nos entrepreneurs ont plutôt choisi distribution/finance/BTP/services.
on peut noter aussi qu'entre 1970 et 2010, la France s'est moins désindustrialisée que l'Allemagne (part de l'industrie dans le PIB ; cf. Les Echos Data).

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